Déjà des centaines de béquilles pendaient à la colonne miraculeuse;

des femmes reconnaissantes y suspendaient des couronnes et des images

votives. Des Grecs y traçaient des distiques ingénieux, et comme

chaque pèlerin venait y graver son nom, la pierre fut bientôt couverte

à hauteur d'homme d'une infinité de caractères latins, grecs, coptes,

puniques, hébreux, syriaques et magiques.

Quand vinrent les fêtes de Pâques, il y eut dans cette cité du miracle

une telle affluence de peuple que les vieillards se crurent revenus au

temps des mystères antiques. On voyait se mêler, se confondre sur une

vaste étendue la robe bariolée des Égyptiens, le burnous des Arabes,

le pagne blanc des Nubiens; le manteau court des Grecs, la toge aux

longs plis des Romains, les sayons et les braies écarlates des

Barbares et les tuniques lamées d'or des courtisanes. Des femmes

voilées passaient sur leur âne, précédées d'eunuques noirs qui leur

frayaient un chemin à coups de bâton. Des acrobates, ayant étendu un

tapis à terre, faisaient des tours d'adresse et jonglaient avec

élégance devant un cercle de spectateurs silencieux. Des charmeurs de

serpents, les bras allongés, déroulaient leurs ceintures vivantes.

Toute cette foule brillait, scintillait, poudroyait, tintait, clamait,

grondait. Les imprécations des chameliers qui frappaient leurs bêtes,

les cris des marchands qui vendaient des amulettes contre la lèpre et

le mauvais oeil, la psalmodie des moines qui chantaient des versets de

l'Écriture, les miaulements des femmes tombées en crise prophétique,

les glapissements des mendiants qui répétaient d'antiques chansons de

harem, le bêlement des moutons, le braiement des ânes, les appels des

marins aux passagers attardés, tous ces bruits confondus faisaient un

vacarme assourdissant, que dominait encore la voix stridente des

petits négrillons nus, courant partout, pour offrir des dattes

fraîches.

Et tous ces êtres divers s'étouffaient sous le ciel blanc, dans un air

épais, chargé du parfum des femmes, de l'odeur des nègres, de la fumée

des fritures et des vapeurs des gommes que les dévotes achetaient à

des bergers pour les brûler devant le saint.

La nuit venue, de toutes parts s'allumaient des feux, des torches, des

lanternes, et ce n'étaient plus qu'ombres rouges et formes noires.

Debout au milieu d'un cercle d'auditeurs accroupis, un vieillard, le

visage éclairé par un lampion fumeux, contait comme jadis Bitiou

enchanta son coeur, se l'arracha de la poitrine, le mit dans un acacia

et puis se changea lui-même en arbre. Il faisait de grands gestes, que

son ombre répétait avec des déformations risibles, et l'auditoire

émerveillé poussait des cris d'admiration. Dans les cabarets, les

buveurs, couchés sur des divans, demandaient de la bière et du vin.

Des danseuses, les yeux peints et le ventre nu, représentaient devant

eux des scènes religieuses et lascives. A l'écart, des jeunes hommes

jouaient aux dés ou à la mourre et des vieillards suivaient dans

l'ombre les prostituées. Seule, au-dessus de ces formes agitées,

s'élevait l'immuable colonne; la tête aux cornes de vache regardait

dans l'ombre et au-dessus d'elle Paphnuce veillait, entre le ciel et

la terre. Tout à coup la lune se lève sur le Nil, semblable à l'épaule

nue d'une déesse. Les collines ruissellent de lumière et d'azur, et

Paphnuce croit voir la chair de Thaïs étinceler dans les lueurs des

eaux, parmi les saphirs de la nuit.

Les jours s'écoulaient et le saint demeurait sur son pilier. Quand

vint la saison des pluies, l'eau du ciel, passant à travers les fentes

de la toiture, inonda son corps; ses membres engourdis devinrent

incapables de mouvement. Brûlée par le soleil, rougie par la rosée, sa

peau se fendait; de larges ulcères dévoraient ses bras et ses jambes.

Mais le désir de Thaïs le consumait intérieurement et il criait:

--Ce n'est pas assez, Dieu puissant! Encore des tentations! Encore des

pensées immondes! Encore de monstrueux désirs! Seigneur, fais passer

en moi toute la luxure des hommes, afin que je l'expie toute! S'il est

faux que la chienne de Sparte ait pris sur elle les péchés du monde,

comme je l'ai entendu dire à certain forgeron d'impostures, cette

fable contient pourtant un sens caché dont je reconnais aujourd'hui

l'exactitude. Car il est vrai que les immondices des peuples entrent

dans l'âme des saints pour s'y perdre comme dans un puits. Aussi les

âmes des justes sont-elles souillées de plus de fange que n'en contint

jamais l'âme d'un pécheur. Et c'est pourquoi je te glorifie, mon Dieu,

d'avoir fait de moi l'égout de l'univers.

Mais voici qu'une grande rumeur s'éleva un jour dans la ville sainte

et monta jusqu'aux oreilles de l'ascète: un très grand personnage, un

homme des plus illustres, le préfet de la flotte d'Alexandrie, Lucius

Aurélius Cotta va venir, il vient, il approche!

La nouvelle était vraie. Le vieux Cotta, parti pour inspecter les

canaux et la navigation du Nil, avait témoigné à plusieurs reprises le

désir de voir le stylite et la nouvelle ville, à laquelle on donnait

le nom de Stylopolis. Un matin les Stylopolitains virent le fleuve

tout couvert de voiles. A bord d'une galère dorée et tendue de

pourpre, Cotta apparut suivi de sa flottille. Il mit pied à terre et

s'avança accompagné d'un secrétaire, qui portait ses tablettes, et

d'Aristée, son médecin, avec qui il aimait à converser.

Une suite nombreuse marchait derrière lui et la berge se remplissait

de laticlaves et de costumes militaires. A quelques pas de la colonne,

il s'arrêta et se mit à examiner le stylite en s'épongeant le front

avec un pan de sa toge. D'un esprit naturellement curieux, il avait

beaucoup observé dans ses longs voyages. Il aimait à se souvenir et

méditait d'écrire, après l'histoire punique, un livre des choses

singulières qu'il avait vues. Il semblait s'intéresser beaucoup au

spectacle qui s'offrait à lui.

--Voilà qui est étrange! disait-il tout suant et soufflant. Et,

circonstance digne d'être rapportée, cet homme est mon hôte. Oui, ce

moine vint souper chez moi l'an passé; après quoi il enleva une

comédienne.

Et, se tournant vers son secrétaire:

--Note cela, enfant, sur mes tablettes; ainsi que les dimensions de la

colonne, sans oublier la forme du chapiteau.

Puis, s'épongeant le front de nouveau:

--Des personnes dignes de foi m'ont assuré, que depuis un an qu'il est

monté sur cette colonne, notre moine ne l'a pas quittée un moment.

Aristée, cela est-il possible?

--Cela est possible à un fou et à un malade, répondit Aristée, et ce

serait impossible à un homme sain de corps et d'esprit. Ne sais-tu

pas, Lucius, que parfois les maladies de l'âme et du corps

communiquent à ceux qui en sont affligés des pouvoirs que ne possèdent

pas les hommes bien portants. Et, à vrai dire, il n'y a réellement ni

bonne ni mauvaise santé. Il y a seulement des états différents des

organes. A force d'étudier ce qu'on nomme les maladies, j'en suis

arrivé à les considérer comme les formes nécessaires de la vie. Je

prends plus de plaisir à les étudier qu'à les combattre. Il y en a

qu'on ne peut observer sans admiration et qui cachent, sous un

désordre apparent, des harmonies profondes, et c'est certes une belle

chose qu'une fièvre quarte! Parfois certaines affections du corps

déterminent une exaltation subite des facultés de l'esprit. Tu connais

Créon. Enfant, il était bègue et stupide. Mais s'étant fendu le crâne

en tombant du haut d'un escalier, il devint l'habile avocat que tu

sais. Il faut que ce moine soit atteint dans quelque organe caché.

D'ailleurs, son genre d'existence n'est pas aussi singulier qu'il te

semble, Lucius. Rappelle-toi les gymnosophistes de l'Inde, qui peuvent

garder une entière immobilité, non point seulement le long d'une

année, mais durant vingt, trente et quarante ans.

--Par Jupiter! s'écria Cotta, voilà une grande aberration! Car l'homme

est né pour agir et l'inertie est un crime impardonnable, puisqu'il

est commis au préjudice de l'État. Je ne sais trop à quelle croyance

rapporter une pratique si funeste. Il est vraisemblable qu'on doit la

rattacher à certains cultes asiatiques. Du temps que j'étais

gouverneur de Syrie, j'ai vu des phallus érigés sur les propylées de

la ville d'Héra. Un homme y monte deux fois l'an et y demeure pendant

sept jours. Le peuple est persuadé que cet homme, conversant avec les

dieux, obtient de leur providence la prospérité de la Syrie. Cette

coutume me parut dénuée de raison; toutefois, je ne fis rien pour la

détruire. Car j'estime qu'un bon administrateur doit, non point abolir

les usages des peuples, mais au contraire en assurer l'observation. Il

n'appartient pas au gouvernement d'imposer des croyances; son devoir

est de donner satisfaction à celles qui existent et qui, bonnes ou

mauvaises, ont été déterminées par le génie des temps, des lieux et

des races. S'il entreprend de les combattre, il se montre

révolutionnaire par l'esprit, tyrannique dans ses actes, et il est

justement détesté. D'ailleurs, comment s'élever au-dessus des

superstitions du vulgaire, sinon en les comprenant et en les tolérant?

Aristée, je suis d'avis qu'on laisse ce néphélococcygien en paix dans

les airs, exposé seulement aux offenses des oiseaux. Ce n'est point en

le violentant que je prendrai avantage sur lui, mais bien en me

rendant compte de ses pensées et de ses croyances.

Il souffla, toussa, posa la main sur l'épaule de son secrétaire:

--Enfant, note que dans certaines sectes chrétiennes, il est

recommandable d'enlever des courtisanes et de vivre sur des colonnes.

Tu peux ajouter que ces usages supposent le culte des divinités

génésiques. Mais, à cet égard, nous devons l'interroger lui-même.

Puis, levant la tête et portant sa main sur ses yeux pour n'être point

aveuglé par le soleil, il enfla sa voix:

--Holà! Paphnuce. S'il te souvient que tu fus mon hôte, réponds-moi.

Que fais-tu là-haut? Pourquoi y es-tu monté et pourquoi y demeures-tu?

Cette colonne a-t-elle dans ton esprit une signification phallique?

Paphnuce, considérant que Cotta était idolâtre, ne daigna pas lui

faire de réponse. Mais Flavien, son disciple, s'approcha et dit:

--Illustrissime Seigneur, ce saint homme prend les péchés du monde et

guérit les maladies.

--Par Jupiter! tu l'entends, Aristée, s'écria Cotta. Le

néphélococcygien exerce, comme toi, la médecine! Que dis-tu d'un

confrère si élevé?

Aristée secoua la tête:

--Il est possible qu'il guérisse mieux que je ne fais moi-même

certaines maladies, telles, par exemple, que l'épilepsie, nommée

vulgairement mal divin, bien que toutes les maladies soient également

divines, car elles viennent toutes des dieux. Mais la cause de ce mal

est en partie dans l'imagination et tu reconnaîtras, Lucius, que ce

moine ainsi juché sur cette tête de déesse frappe l'imagination des

malades plus fortement que je ne saurais le faire, courbé dans mon

officine sur mes mortiers et sur mes fioles. Il y a des forces,

Lucius, infiniment plus puissantes que la raison et que la science.

--Lesquelles? demanda Cotta.

--L'ignorance et la folie, répondit Aristée.

--J'ai rarement vu quelque chose de plus curieux que ce que je vois en

ce moment, reprit Cotta, et je souhaite qu'un jour un écrivain habile

raconte la fondation de Stylopolis. Mais les spectacles les plus rares

ne doivent pas retenir plus longtemps qu'il ne convient un homme grave

et laborieux. Allons inspecter les canaux. Adieu, bon Paphnuce! ou

plutôt, au revoir! Si jamais, redescendu sur la terre, tu retournes à

Alexandrie, ne manque pas, je t'en prie, de venir souper chez moi.

Ces paroles, entendues par les assistants, passèrent de bouche en

bouche et, publiées par les fidèles, ajoutèrent une incomparable

splendeur à la gloire de Paphnuce. De pieuses imaginations les

ornèrent et les transformèrent, et l'on contait que le saint, du haut

de sa stèle, avait converti le préfet de la flotte à la foi des

apôtres et des pères de Nicée. Les croyants donnaient aux dernières

paroles de Lucius Aurélius Cotta un sens figuré; dans leur bouche le

souper auquel ce personnage avait convié l'ascète devenait une sainte

communion, des agapes spirituelles, un banquet céleste. On

enrichissait le récit de cette rencontre de circonstances

merveilleuses, auxquelles ceux qui les imaginaient ajoutaient foi les

premiers. On disait qu'au moment où Cotta, après une longue dispute,

avait confessé la vérité, un ange était venu du ciel essuyer la sueur

de son front. On ajoutait que le médecin et le secrétaire du préfet de

la flotte l'avaient suivi dans sa conversion. Et, le miracle étant

notoire, les diacres des principales églises de Lybie en rédigèrent

les actes authentiques. On peut dire sans exagération que, dès lors,

le monde entier fut saisi du désir de voir Paphnuce, et qu'en Occident

comme en Orient, tous les chrétiens tournaient vers lui leurs regards

éblouis. Les plus illustres cités d'Italie lui envoyèrent des

ambassadeurs, et le césar de Rome, le divin Constant, qui soutenait

l'orthodoxie chrétienne, lui écrivit une lettre que des légats lui

remirent avec un grand cérémonial. Or, une nuit, tandis que la ville

éclose à ses pieds dormait dans la rosée, il entendit une voix qui

disait:

--Paphnuce, tu es illustre par tes oeuvres et puissant par la parole.

Dieu t'a suscité pour sa gloire. Il t'a choisi pour opérer des

miracles, guérir les malades, convertir les païens, éclairer les

pécheurs, confondre les ariens et rétablir la paix de l'Église.

Paphnuce répondit:

--Que la volonté de Dieu soit faite!

La voix reprit:

--Lève-toi, Paphnuce, et va trouver dans son palais l'impie Constance,

qui, loin d'imiter la sagesse de son frère Constant, favorise l'erreur

d'Arius et de Marcus. Va! Les portes d'airain s'ouvriront devant toi

et tes sandales résonneront sur le pavé d'or des basiliques, devant le

trône des Césars, et ta voix redoutable changera le coeur du fils de

Constantin. Tu régneras sur l'Église pacifiée et puissante; et, de

même que l'âme conduit le corps, l'Église gouvernera l'empire. Tu

seras placé au-dessus des sénateurs, des comtes et des patrices. Tu

feras taire la faim du peuple et l'audace des barbares. Le vieux

Cotta, sachant que tu es le premier dans le gouvernement, recherchera

l'honneur de te laver les pieds. A ta mort, on portera ton cilice au

patriarche d'Alexandrie, et le grand Athanase, blanchi dans la gloire,

le baisera comme la relique d'un saint. Va!

Paphnuce répondit:

--Que la volonté de Dieu soit accomplie!

Et, faisant effort pour se mettre debout, il se préparait à descendre.

Mais la voix, devinant sa pensée, lui dit:

--Surtout, ne descends point par cette échelle. Ce serait agir comme

un homme ordinaire et méconnaître les dons qui sont en toi. Mesure

mieux ta puissance, angélique Paphnuce. Un aussi grand saint que tu es

doit voler dans les airs. Saute; les anges sont là pour te soutenir.

Saute donc!

Paphnuce répondit:

--Que la volonté de Dieu règne sur la terre et dans les cieux!

Balançant ses longs bras étendus comme les ailes dépenaillées d'un

grand oiseau malade, il allait s'élancer, quand tout à coup un

ricanement hideux résonna à son oreille. Épouvanté, il demanda:

--Qui donc rit ainsi?

--Ah! ah! glapit la voix, nous ne sommes encore qu'au début de notre

amitié; tu feras un jour plus intime connaissance avec moi. Très cher,

c'est moi qui t'ai fait monter ici et je dois te témoigner toute ma

satisfaction de la docilité avec laquelle tu accomplis mes désirs.

Paphnuce, je suis content de toi!

Paphnuce murmura d'une voix étranglée par la peur:

--Arrière, arrière! Je te reconnais: tu es celui qui porta Jésus sur

le pinacle du temple et lui montra tous les royaumes de ce monde.

Il retomba consterné sur la pierre.

--Comment ne l'ai-je pas reconnu plus tôt? songeait-il. Plus misérable

que ces aveugles, ces sourds, ces paralytiques qui espèrent en moi,

j'ai perdu le sens des choses surnaturelles, et plus dépravé que les

maniaques qui mangent de la terre et s'approchent des cadavres, je ne

distingue plus les clameurs de l'enfer des voix du ciel. J'ai perdu

jusqu'au discernement du nouveau-né qui pleure quand on le tire du

sein de sa nourrice, du chien qui flaire la trace de son maître, de la

plante qui se tourne vers le soleil. Je suis le jouet des diables.

Ainsi, c'est Satan qui m'a conduit ici. Quand il me hissait sur ce

faîte, la luxure et l'orgueil y montaient à mon côté. Ce n'est pas la

grandeur de mes tentations qui me consterne: Antoine sur sa montagne

en subit de pareilles; et je veux bien que leurs épées transpercent ma

chair sous le regard des anges. J'en suis arrivé même à chérir mes

tortures, mais Dieu se tait et son silence m'étonne. Il me quitte, moi

qui n'avais que lui; il me laisse seul, dans l'horreur de son absence.

Il me fuit. Je veux courir après lui. Cette pierre me brûle les pieds.

Vite, partons, rattrapons Dieu.

Aussitôt il saisit l'échelle qui demeurait appuyée à la colonne, y

posa les pieds et, ayant franchi un échelon, il se trouva face à face

avec la tête de la bête: elle souriait étrangement. Il lui fut certain

alors que ce qu'il avait pris pour le siège de son repos et de sa

gloire n'était que l'instrument diabolique de son trouble et de sa

damnation. Il descendit à la hâte tous les degrés et toucha le sol.

Ses pieds avaient oublié la terre; ils chancelaient. Mais sentant sur

lui l'ombre de la colonne maudite, il les forçait à courir. Tout

dormait. Il traversa sans être vu la grande place entourée de

cabarets, d'hôtelleries et de caravansérails et se jeta dans une

ruelle qui montait vers les collines libyques. Un chien, qui le

poursuivait en aboyant, ne s'arrêta qu'aux premiers sables du désert.

Et Paphnuce s'en alla par la contrée où il n'y a de route que la piste

des bêtes sauvages. Laissant derrière lui les cabanes abandonnées par

les faux monnayeurs, il poursuivit toute la nuit et tout le jour sa

fuite désolée.

Enfin, près d'expirer de faim, de soif et de fatigue, et ne sachant

pas encore si Dieu était loin, il découvrit une ville muette qui

s'étendait à droite et à gauche et s'allait perdre dans la pourpre de

l'horizon. Les demeures, largement isolées et pareilles les unes aux

autres, ressemblaient à des pyramides coupées à la moitié de leur

hauteur. C'étaient des tombeaux. Les portes en étaient brisées et l'on

voyait dans l'ombre des salles luire les yeux des hyènes et des loups

qui nourrissaient leurs petits, tandis que les morts gisaient sur le

seuil, dépouillés par les brigands et rongés par les bêtes. Ayant

traversé cette ville funèbre, Paphnuce tomba exténué devant un tombeau

qui s'élevait à l'écart près d'une source couronnée de palmiers. Ce

tombeau était très orné et, comme il n'avait plus de porte, on

apercevait du dehors une chambre peinte dans laquelle nichaient des

serpents.

--Voilà, soupira-t-il, ma demeure d'élection, le tabernacle de mon

repentir et de ma pénitence.

Il s'y traîna, chassa du pied les reptiles et demeura prosterné sur la

dalle pendant dix-huit heures, au bout desquelles il alla à la

fontaine boire dans le creux de sa main. Puis il cueillit des dattes

et quelques tiges de lotus dont il mangea les graines. Pensant que ce

genre de vie était bon, il en fit la règle de son existence. Depuis le

matin jusqu'au soir, il ne levait pas son front de dessus la pierre.

Or, un jour qu'il était ainsi prosterné, il entendit une voix qui

disait:

--Regarde ces images afin de t'instruire.

Alors, levant la tête, il vit sur les parois de la chambre des

peintures qui représentaient des scènes riantes et familières. C'était

un ouvrage très ancien et d'une merveilleuse exactitude. On y

remarquait des cuisiniers qui soufflaient le feu, en sorte que leurs

joues étaient toutes gonflées; d'autres plumaient des oies ou

faisaient cuire des quartiers de mouton dans des marmites. Plus loin

un chasseur rapportait sur ses épaules une gazelle percée de flèches.

Là, des paysans s'occupaient aux semailles, à la moisson, à la

récolte. Ailleurs, des femmes dansaient au son des violes, des flûtes

et de la harpe. Une jeune fille jouait du cinnor. La fleur du lotus

brillait dans ses cheveux noirs, finement nattés. Sa robe transparente

laissait voir les formes pures de son corps. Son sein, sa bouche

étaient en fleur. Son bel oeil regardait de face sur un visage tourné

de profil. Et cette figure était exquise. Paphnuce l'ayant considérée

baissa les yeux et répondit à la voix:

--Pourquoi m'ordonnes-tu de regarder ces images? Sans doute elles

représentent les journées terrestres de l'idolâtre dont le corps

repose ici sous mes pieds, au fond d'un puits, dans un cercueil de

basalte noir. Elles rappellent la vie d'un mort et sont, malgré leurs

vives couleurs, les ombres d'une ombre. La vie d'un mort! O vanité!...

--Il est mort, mais il a vécu, reprit la voix, et toi, tu mourras, et

tu n'auras pas vécu.

A compter de ce jour, Paphnuce n'eut plus un moment de repos. La voix

lui parlait sans cesse. La joueuse de cinnor, de son oeil aux longues

paupières, le regardait fixement. A son tour elle parla:

--Vois: je suis mystérieuse et belle. Aime-moi; épuise dans mes bras

l'amour qui te tourmente. Que te sert de me craindre? Tu ne peux

m'échapper: je suis la beauté de la femme. Où penses-tu me fuir,

insensé? Tu retrouveras mon image dans l'éclat des fleurs et dans la

grâce des palmiers, dans le vol des colombes, dans les bonds des

gazelles, dans la fuite onduleuse des ruisseaux, dans les molles

clartés de la lune, et, si tu fermes les yeux, tu la trouveras en

toi-même. Il y a mille ans que l'homme qui dort ici, entouré de

bandelettes dans un lit de pierre noire, m'a pressée sur son coeur. Il

y a mille ans qu'il a reçu le dernier baiser de ma bouche, et son

sommeil en est encore parfumé. Tu me connais bien, Paphnuce. Comment

ne m'as-tu pas reconnue? Je suis une des innombrables incarnations de

Thaïs. Tu es un moine instruit et très avancé dans la connaissance des

choses. Tu as voyagé, et c'est en voyage qu'on apprend le plus.

Souvent une journée qu'on passe dehors apporte plus de nouveautés que

dix années pendant lesquelles on reste chez soi. Or, tu n'es pas sans

avoir entendu dire que Thaïs a vécu jadis dans Sparte sous le nom

d'Hélène. Elle eut dans Thèbes Hécatompyle une autre existence. Et

Thaïs de Thèbes, c'était moi. Comment ne l'as-tu pas deviné? J'ai

pris, vivante, ma large part des péchés du monde, et maintenant

réduite ici à l'état d'ombre, je suis encore très capable de prendre

tes péchés, moine bien-aimé. D'où vient ta surprise? Il était pourtant

certain que partout où tu irais, tu retrouverais Thaïs.

Il se frappait le front contre la dalle et criait d'épouvante. Et

chaque nuit la joueuse de cinnor quittait la muraille, s'approchait et

parlait d'une voix claire, mêlée de souffles frais. Et, comme le saint

homme résistait aux tentations qu'elle lui donnait, elle lui dit ceci:

Thaïs · 第 10 / 12 段