Et il s'inquiétait surtout de trouver malgré lui que sa cellule était

petite, tandis qu'en la considérant par les yeux de la foi, on devait

l'estimer immense, puisque l'infini de Dieu y commençait.

S'étant mis à prier, le front contre terre, il recouvra un peu de

joie. Il y avait à peine une heure qu'il était en oraison, quand

l'image de Thaïs passa devant ses yeux. Il en rendit grâces à Dieu:

--Jésus! c'est toi qui me l'envoies. Je reconnais là ton immense

bonté: tu veux que je me plaise, m'assure et me rassérène à la vue de

celle que je t'ai donnée. Tu présentes à mes yeux son sourire

maintenant désarmé, sa grâce désormais innocente, sa beauté dont j'ai

arraché l'aiguillon. Pour me flatter, mon Dieu, tu me la montres telle

que je l'ai ornée et purifiée à ton intention, comme un ami rappelle

en souriant à son ami le présent agréable qu'il en a reçu. C'est

pourquoi je vois cette femme avec plaisir, assuré que sa vision vient

de toi, Tu veux bien ne pas oublier que je te l'ai donnée, mon Jésus.

Garde-la puisqu'elle te plaît et ne souffre pas surtout que ses

charmes brillent pour d'autres que pour toi.

Pendant toute la nuit il ne put dormir et il vit Thaïs plus

distinctement qu'il ne l'avait vue dans la grotte des Nymphes. Il se

rendit témoignage, disant:

--Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire de Dieu.

Pourtant, à sa grande surprise, il ne goûtait pas la paix du coeur. Il

soupirait:

--Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu?

Et son âme demeurait inquiète. Il resta trente jours dans cet état de

tristesse qui présage au solitaire de redoutables épreuves. L'image de

Thaïs ne le quittait ni le jour ni la nuit. Il ne la chassait point

parce qu'il pensait encore qu'elle venait de Dieu et que c'était

l'image d'une sainte. Mais, un matin, elle le visita en rêve, les

cheveux ceints de violettes, et si redoutable dans sa douceur, qu'il

en cria d'épouvante et se réveilla couvert d'une sueur glacée. Les

yeux encore cillés par le sommeil, il sentit un souffle humide et

chaud lui passer sur le visage: un petit chacal, les deux pattes

posées au chevet du lit, lui soufflait au nez son haleine puante et

riait du fond de sa gorge.

Paphnuce en éprouva un immense étonnement et il lui sembla qu'une tour

s'abîmait sous ses pieds. Et, en effet, il tombait du haut de sa

confiance écroulée. Il fut quelque temps incapable de penser; puis,

ayant recouvré ses esprits, sa méditation ne fit qu'accroître son

inquiétude.

--De deux choses l'une, se dit-il, ou bien cette vision, comme les

précédentes, vient de Dieu; elle était bonne et c'est ma perversité

naturelle qui l'a gâtée, comme le vin s'aigrit dans une tasse impure.

J'ai, par mon indignité, changé l'édification en scandale, ce dont le

chacal diabolique a immédiatement tiré un grand avantage. Ou bien

cette vision vient, non pas de Dieu, mais, au contraire, du diable, et

elle était empestée. Et dans ce cas, je doute à présent si les

précédentes avaient, comme je l'ai cru, une céleste origine. Je suis

donc incapable d'une sorte de discernement, qui est nécessaire à

l'ascète. Dans les deux cas, Dieu me marque un éloignement dont je

sens l'effet sans m'en expliquer la cause.

Il raisonnait de la sorte et demandait avec angoisse:

--Dieu juste, à quelles épreuves réserves-tu tes serviteurs, si les

apparitions de tes saintes sont un danger pour eux? Fais-moi

connaître, par un signe intelligible, ce qui vient de toi et ce qui

vient de l'Autre!

Et comme Dieu, dont les desseins sont impénétrables, ne jugea pas

convenable d'éclairer son serviteur, Paphnuce, plongé dans le doute,

résolut de ne plus songer à Thaïs. Mais sa résolution demeura stérile.

L'absente était sur lui. Elle le regardait tandis qu'il lisait, qu'il

méditait, qu'il priait ou qu'il contemplait. Son approche idéale était

précédée par un bruit léger, tel que celui d'une étoffe qu'une femme

froisse en marchant, et ces visions avaient une exactitude que

n'offrent point les réalités, lesquelles sont par elles-mêmes

mouvantes et confuses, tandis que les fantômes, qui procèdent de la

solitude, en portent les profonds caractères et présentent une fixité

puissante. Elle venait à lui sous diverses apparences; tantôt pensive,

le front ceint de sa dernière couronne périssable, vêtue comme au

banquet d'Alexandrie, d'une robe couleur de mauve, semée de fleurs

d'argent; tantôt voluptueuse dans le nuage de ses voiles légers et

baignée encore des ombres tièdes de la grotte des Nymphes; tantôt

pieuse et rayonnant, sous la bure, d'une joie céleste; tantôt

tragique, les yeux nageant dans l'horreur de la mort et montrant sa

poitrine nue, parée du sang de son coeur ouvert. Ce qui l'inquiétait

le plus dans ces visions, c'était que les couronnes, les tuniques, les

voiles, qu'il avait brûlés de ses propres mains pussent ainsi revenir;

il lui devenait évident que ces choses avaient une âme impérissable et

il s'écriait:

--Voici que les âmes innombrables des péchés de Thaïs viennent à moi!

Quand il détournait la tête, il sentait Thaïs derrière lui et il n'en

éprouvait que plus d'inquiétude. Ses misères étaient cruelles. Mais

comme son âme et son corps restaient purs au milieu des tentations, il

espérait en Dieu et lui faisait de tendres reproches.

--Mon Dieu, si je suis allé la chercher si loin parmi les gentils,

c'était pour toi, non pour moi. Il ne serait pas juste que je pâtisse

de ce que j'ai fait dans ton intérêt. Protège-moi, mon doux Jésus! mon

Sauveur, sauve-moi! Ne permets pas que le fantôme accomplisse ce que

n'a point accompli le corps. Quand j'ai triomphé de la chair, ne

souffre pas que l'ombre me terrasse. Je connais que je suis exposé

présentement à des dangers plus grands que ceux que je courus jamais.

J'éprouve et je sais que le rêve a plus de puissance que la réalité.

Et comment en pourrait-il être autrement, puisqu'il est lui-même une

réalité supérieure? Il est l'âme des choses. Platon lui-même, bien

qu'il ne fût qu'un idolâtre, a reconnu l'existence propre des idées.

Dans ce banquet des démons où tu m'as accompagné, Seigneur, j'ai

entendu des hommes, il est vrai, souillés de crimes, mais non point,

certes, dénués d'intelligence, s'accorder à reconnaître que nous

percevons dans la solitude, dans la méditation et dans l'extase des

objets véritables; et ton Écriture, mon Dieu, atteste maintes fois la

vertu des songes et la force des visions formées, soit par toi, Dieu

splendide, soit par ton adversaire.

Un homme nouveau était en lui et maintenant il raisonnait avec Dieu,

et Dieu ne se hâtait point de l'éclairer. Ses nuits n'étaient plus

qu'un long rêve et ses jours ne se distinguaient point des nuits. Un

matin, il se réveilla en poussant des soupirs tels qu'il en sort, à la

clarté de la lune, des tombeaux qui recouvrent les victimes des

crimes. Thaïs était venue, montrant ses pieds sanglants, et tandis

qu'il pleurait, elle s'était glissée dans sa couche. Il ne lui restait

plus de doutes: l'image de Thaïs était une image impure.

Le coeur soulevé de dégoût, il s'arracha de sa couche souillée et se

cacha la face dans les mains, pour ne plus voir le jour. Les heures

coulaient sans emporter sa honte. Tout se taisait dans la cellule.

Pour la première fois depuis de longs jours, Paphnuce était seul. Le

fantôme l'avait enfin quitté et son absence même était épouvantable.

Rien, rien pour le distraire du souvenir du songe. Il pensait, plein

d'horreur:

--Comment ne l'ai-je point repoussée? Comment ne me suis-je pas

arraché de ses bras froids et de ses genoux brûlants?

Il n'osait plus prononcer le nom de Dieu près de cette couche

abominable et il craignait que, sa cellule étant profanée, les démons

n'y pénétrassent librement à toute heure. Ses craintes ne le

trompaient point. Les sept petits chacals, retenus naguère sur le

seuil, entrèrent à la file et s'allèrent blottir sous le lit. A

l'heure de vêpres, il en vint un huitième dont l'odeur était infecte.

Le lendemain, un neuvième se joignit aux autres et bientôt il y en eut

trente, puis soixante, puis quatre-vingts. Ils se faisaient plus

petits à mesure qu'ils se multipliaient et, n'étant pas plus gros que

des rats, ils couvraient l'aire, la couche et l'escabeau. Un d'eux,

ayant sauté sur la tablette de bois placée au chevet du lit, se tenait

les quatre pattes réunies sur la tête de mort et regardait le moine

avec des yeux ardents. Et il venait chaque jour de nouveaux chacals.

Pour expier l'abomination de son rêve et fuir les pensées impures,

Paphnuce résolut de quitter sa cellule, désormais immonde, et de se

livrer au fond du désert à des austérités inouïes, à des travaux

singuliers, à des oeuvres très neuves. Mais avant d'accomplir son

dessein, il se rendit auprès du vieillard Palémon, afin de lui

demander conseil.

Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'était au

déclin du jour. Le Nil était bleu et coulait au pied des collines

violettes. Le saint homme marchait doucement pour ne pas effrayer une

colombe qui s'était posée sur son épaule.

--Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, frère Paphnuce! Admire sa bonté:

il m'envoie les bêtes qu'il a créées pour que je m'entretienne avec

elles de ses oeuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du

ciel. Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou,

et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Mais n'as-tu pas, mon

frère, à m'entretenir de quelque pieux sujet? S'il en est ainsi, je

poserai là mon arrosoir et je t'écouterai.

Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses

jours, les rêves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la

foule des chacals.

--Ne penses-tu pas, mon père, ajouta-t-il, que je dois m'enfoncer dans

le désert, afin d'y accomplir des travaux extraordinaires et d'étonner

le diable par mes austérités?

--Je ne suis qu'un pauvre pécheur, répondit Palémon, et je connais mal

les hommes, ayant passé toute ma vie dans ce jardin, avec des

gazelles, de petits lièvres et des pigeons. Mais il me semble, mon

frère, que ton mal vient surtout de ce que tu as passé sans ménagement

des agitations du siècle au calme de la solitude. Ces brusques

passages ne peuvent que nuire à la santé de l'âme. Il en est de toi,

mon frère, comme d'un homme qui s'expose presque dans le même temps à

une grande chaleur et à un grand froid. La toux l'agite et la fièvre

le tourmente. A ta place, frère Paphnuce, loin de me retirer tout de

suite dans quelque désert affreux, je prendrais les distractions qui

conviennent à un moine et à un saint abbé. Je visiterais les

monastères du voisinage. Il y en a d'admirables, à ce que l'on

rapporte. Celui de l'abbé Sérapion contient, m'a-t-on dit, mille

quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont divisés en

autant de légions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure

même que certains rapports sont observés entre le caractère des moines

et la figure des lettres qui les désignent et que, par exemple, ceux

qui sont placés sous le Z ont le caractère tortueux, tandis que les

légionnaires rangés sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si

j'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je

n'aurais point de repos que je n'aie contemplé une chose si

merveilleuse. Je ne manquerais pas d'étudier les constitutions des

diverses communautés qui sont semées sur les bords du Nil, afin de

pouvoir les comparer entre elles. Ce sont là des soins convenables à

un religieux tel que toi. Tu n'es pas sans avoir ouï dire que l'abbé

Ephrem a rédigé des règles spirituelles d'une grande beauté. Avec sa

permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile.

Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumées à manier la bêche,

n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le

mince roseau de l'écrivain. Mais toi, mon frère, tu possèdes la

connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne

saurait trop admirer une belle écriture. Le travail de copiste et de

lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises pensées.

Frère Paphnuce, que ne mets-tu par écrit les enseignements de Paul et

d'Antoine, nos pères? Peu à peu tu retrouveras dans ces pieux travaux

la paix de l'âme et des sens; la solitude redeviendra aimable à ton

coeur et bientôt tu seras en état de reprendre les travaux ascétiques

que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus. Mais il

ne faut pas attendre un grand bien d'une pénitence excessive. Du temps

qu'il était parmi nous, notre père Antoine avait coutume de dire:

«L'excès du jeûne produit la faiblesse et la faiblesse engendre

l'inertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des

abstinences indiscrètement prolongées. On peut dire de ceux-ci qu'ils

se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanimés au

pouvoir du démon.» Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis

qu'un ignorant, mais avec la grâce de Dieu, j'ai retenu les propos de

notre père.

Paphnuce rendit grâces à Palémon et promit de méditer ses conseils.

Ayant franchi la barrière de roseaux qui fermait le petit jardin, il

se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis

que la colombe se balançait sur son dos arrondi. A cette vue il fut

pris de l'envie de pleurer.

En rentrant dans sa cellule, il y trouva un étrange fourmillement. On

eût dit des grains de sable agités par un vent furieux, et il reconnut

que c'était des myriades de petits chacals. Cette nuit-là, il vit en

songe une haute colonne de pierre, surmontée d'une figure humaine et

il entendit une voix qui disait:

--Monte sur cette colonne!

A son réveil, persuadé que ce songe lui était envoyé du ciel, il

assembla ses disciples et leur parla de la sorte:

--Mes fils bien-aimés, je vous quitte pour aller où Dieu m'envoie.

Pendant mon absence, obéissez à Flavien comme à moi-même et prenez

soin de notre frère Paul. Soyez bénis. Adieu.

Tandis qu'il s'éloignait, ils demeuraient prosternés à terre et, quand

ils relevèrent la tête, ils virent sa grande forme noire à l'horizon

des sables.

Il marcha jour et nuit, jusqu'à ce qu'il eût atteint les ruines de ce

temple bâti jadis par les idolâtres et dans lequel il avait dormi

parmi les scorpions et les sirènes lors de son voyage merveilleux. Les

murs couverts de signes magiques étaient debout. Trente fûts

gigantesques qui se terminaient en têtes humaines ou en fleurs de

lotus soutenaient encore d'énormes poutres de pierre. Seule à

l'extrémité du temple, une de ces colonnes avait secoué son faix

antique et se dressait libre. Elle avait pour chapiteau la tête d'une

femme aux yeux longs, aux joues rondes, qui souriait, portant au front

des cornes de vache.

Paphnuce en la voyant reconnut la colonne qui lui avait été montrée

dans son rêve et il l'estima haute de trente-deux coudées. S'étant

rendu dans le village voisin, il fit faire une échelle de cette

hauteur et, quand l'échelle fut appliquée à la colonne, il y monta,

s'agenouilla sur le chapiteau et dit au Seigneur:

--Voici donc, mon Dieu, la demeure que tu m'as choisie. Puissé-je y

rester en ta grâce jusqu'à l'heure de ma mort.

Il n'avait point pris de vivres, s'en remettant à la Providence divine

et comptant que des paysans charitables lui donneraient de quoi

subsister. Et en effet, le lendemain, vers l'heure de none, des femmes

vinrent avec leurs enfants, portant des pains, des dattes et de l'eau

fraîche, que les jeunes garçons montèrent jusqu'au faîte de la

colonne.

Le chapiteau n'était pas assez large pour que le moine pût s'y étendre

tout de son long, en sorte qu'il dormait les jambes croisées et la

tête contre la poitrine, et le sommeil était pour lui une fatigue plus

cruelle que la veille. A l'aurore, les éperviers l'effleuraient de

leurs ailes, et il se réveillait plein d'angoisse et d'épouvante.

Il se trouva que le charpentier, qui avait fait l'échelle, craignait

Dieu. Ému à la pensée que le saint était exposé au soleil et à la

pluie, et redoutant qu'il ne vînt à choir pendant son sommeil, cet

homme pieux établit sur la colonne un toit et une balustrade.

Cependant le renom d'une si merveilleuse existence se répandait de

village en village et les laboureurs de la vallée venaient, le

dimanche, avec leurs femmes et leurs enfants contempler le stylite.

Les disciples de Paphnuce ayant appris avec admiration le lieu de sa

retraite sublime, se rendirent auprès de lui et obtinrent la faveur de

se bâtir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient

se ranger en cercle autour du maître qui leur faisait entendre des

paroles d'édification:

--Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables à ces petits enfants

que Jésus aimait. Là est le salut. Le péché de la chair est la source

et le principe de tous les péchés: ils sortent de lui comme d'un père.

L'orgueil, l'avarice, la paresse, la colère et l'envie sont sa

postérité bien-aimée. Voici ce que j'ai vu dans Alexandrie: j'ai vu

les riches emportés par le vice de luxure qui, semblable à un fleuve à

la barbe limoneuse, les poussait dans le gouffre amer.

Les abbés Ephrem et Sérapion, instruits d'une telle nouveauté,

voulurent la voir de leurs yeux. Découvrant au loin sur le fleuve la

voile en triangle qui les amenait vers lui, Paphnuce ne put se

défendre de penser que Dieu l'avait érigé en exemple aux solitaires. A

sa vue, les deux saints abbés ne dissimulèrent point leur surprise;

s'étant consultés, ils tombèrent d'accord pour blâmer une pénitence si

extraordinaire, et ils exhortèrent Paphnuce à descendre.

--Un tel genre de vie est contraire à l'usage, disaient-ils; il est

singulier et hors de toute règle.

Mais Paphnuce leur répondit:

--Qu'est-ce donc que la vie monacale sinon une vie prodigieuse? Et les

travaux du moine ne doivent-ils pas être singuliers comme lui-même?

C'est par un signe de Dieu que je suis monté ici; c'est un signe de

Dieu qui m'en fera descendre.

Tous les jours des religieux venaient par troupe se joindre aux

disciples de Paphnuce et se bâtissaient des abris autour de l'ermitage

aérien. Plusieurs d'entre eux, pour imiter le saint, se hissèrent sur

les décombres du temple; mais blâmés de leurs frères et vaincus par la

fatigue, ils renoncèrent bientôt à ces pratiques.

Les pèlerins affluaient. Il y en avait qui venaient de très loin et

ceux-là avaient faim et soif. Une pauvre veuve eut l'idée de leur

vendre de l'eau fraîche et des pastèques. Adossée à la colonne,

derrière ses bouteilles de terre rouge, ses tasses et ses fruits, sous

une toile à raies bleues et blanches, elle criait: Qui veut boire? A

l'exemple de cette veuve, un boulanger apporta des briques et

construisit un four tout à côté, dans l'espoir de vendre des pains et

des gâteaux aux étrangers. Comme la foule des visiteurs grossissait

sans cesse et que les habitants des grandes villes de l'Égypte

commençaient à venir, un homme avide de gain éleva un caravansérail

pour loger les maîtres avec leurs serviteurs, leurs chameaux et leurs

mulets. Il y eut bientôt devant la colonne un marché où les pêcheurs

du Nil apportaient leurs poissons et les jardiniers leurs légumes. Un

barbier, qui rasait les gens en plein air, égayait la foule par ses

joyeux propos. Le vieux temple, si longtemps enveloppé de silence et

de paix, se remplit des mouvements et des rumeurs innombrables de la

vie. Les cabaretiers transformaient en caves les salles souterraines

et clouaient aux antiques piliers des enseignes surmontées de l'image

du saint homme Paphnuce, et portant cette inscription en grec et en

égyptien: _On vend ici du vin de grenades, du vin de figues et de la

vraie bière de Cilicie._ Sur les murs, sculptés de figures antiques,

les marchands suspendaient des guirlandes d'oignons et des poissons

fumés, des lièvres morts et des moutons écorchés. Le soir, les vieux

hôtes des ruines, les rats, s'enfuyaient en longue file vers le

fleuve, tandis que les ibis, inquiets, allongeant le cou, posaient une

patte incertaine sur les hautes corniches vers lesquelles montaient la

fumée des cuisines, les appels des buveurs et les cris des servantes.

Tout alentour, des arpenteurs traçaient des rues, des maçons

bâtissaient des couvents, des chapelles, des églises. Au bout de six

mois, une ville était fondée, avec un corps de garde, un tribunal, une

prison et une école tenue par un vieux scribe aveugle.

Les pèlerins succédaient sans cesse aux pèlerins. Les évêques et les

chorévêques accouraient, pleins d'admiration. Le patriarche

d'Antioche, qui se trouvait alors en Égypte, vint avec tout son

clergé. Il approuva hautement la conduite si extraordinaire du stylite

et les chefs des Églises de Lybie suivirent, en l'absence d'Athanase,

le sentiment du patriarche. Ce qu'ayant appris, les abbés Ephrém et

Sérapion vinrent s'excuser aux pieds de Paphnuce de leurs premières

défiances. Paphnuce leur répondit:

--Sachez, mes frères, que la pénitence que j'endure est à peine égale

aux tentations qui me sont envoyées et dont le nombre et la force

m'étonnent. Un homme, à le voir du dehors, est petit, et, du haut du

socle où Dieu m'a porté, je vois les êtres humains s'agiter comme des

fourmis. Mais à le considérer en dedans, l'homme est immense: il est

grand comme le monde, car il le contient. Tout ce qui s'étend devant

moi, ces monastères, ces hôtelleries, ces barques sur le fleuve, ces

villages, et ce que je découvre au loin de champs, de canaux, de

sables et de montagnes, tout cela n'est rien au regard de ce qui est

en moi. Je porte dans mon coeur des villes innombrables et des déserts

illimités. Et le mal, le mal et la mort, étendus sur cette immensité,

la couvrent comme la nuit couvre la terre. Je suis à moi seul un

univers de pensées mauvaises.

Il parlait ainsi parce que le désir de la femme était en lui.

Le septième mois, il vint d'Alexandrie, de Bubaste et de Saïs des

femmes, qui longtemps stériles, espéraient obtenir des enfants par

l'intercession du saint homme et la vertu de la stèle. Elles

frottaient contre la pierre leurs ventres inféconds. Puis ce furent, à

perte de vue, des chariots, des litières, des brancards qui

s'arrêtaient, se pressaient, se poussaient sous l'homme de Dieu. Il en

sortait des malades effrayants à voir. Des mères présentaient à

Paphnuce leurs jeunes garçons dont les membres étaient retournés, les

yeux révulsés, la bouche écumeuse et la voix rauque. Il imposait sur

eux les mains. Des aveugles s'approchaient, les bras allongés, et

levaient vers lui, au hasard, leur face percée de deux trous

sanglants. Des paralytiques lui montraient l'immobilité pesante, la

maigreur mortelle et le raccourcissement hideux de leurs membres; des

boiteux lui présentaient leur pied-bot; des cancéreuses prenant leur

poitrine à deux mains, découvraient devant lui leur sein dévoré par

l'invisible vautour. Des femmes hydropiques se faisaient déposer à

terre, et il semblait qu'on déchargeât des outres. Il les bénissait.

Des Nubiens, atteints de la lèpre éléphantine, avançaient d'un pas

lourd et le regardaient avec des yeux en pleurs sur un visage inanimé.

Il faisait sur eux le signe de la croix. On lui porta sur une civière

une jeune fille d'Aphroditopolis qui, après avoir vomi du sang,

dormait depuis trois jours. Elle semblait une image de cire et ses

parents, qui la croyaient morte, avaient posé une palme sur sa

poitrine. Paphnuce, ayant prié Dieu, la jeune fille souleva la tête et

ouvrit les yeux.

Comme le peuple publiait partout les miracles opérés par le saint, les

malheureux atteints du mal que les Grecs nomment le mal divin,

accouraient de toutes les parties d'Égypte en légions innombrables.

Dès qu'ils apercevaient la stèle, ils étaient saisis de convulsions,

se roulaient à terre, se cabraient, se mettaient en boule. Et, chose à

peine croyable! les assistants, agités à leur tour par un violent

délire, imitaient les contorsions des épileptiques. Moines et

pèlerins, hommes, femmes, se vautraient, se débattaient pêle-mêle, les

membres tordus, la bouche écumeuse, avalant de la terre à poignée et

prophétisant. Et Paphnuce, du haut de sa colonne, sentait un frisson

lui secouer les membres et criait vers Dieu:

--Je suis le bouc émissaire et je prends en moi toutes les impuretés

de ce peuple, et c'est pourquoi, Seigneur, mon corps est rempli de

mauvais esprits.

Chaque fois qu'un malade s'en allait guéri, les assistants

l'acclamaient, le portaient en triomphe et ne cessaient de répéter:

--Nous venons de voir une autre fontaine de Siloé.

Thaïs · 第 9 / 12 段