petite, tandis qu'en la considérant par les yeux de la foi, on devait
l'estimer immense, puisque l'infini de Dieu y commençait.
S'étant mis à prier, le front contre terre, il recouvra un peu de
joie. Il y avait à peine une heure qu'il était en oraison, quand
l'image de Thaïs passa devant ses yeux. Il en rendit grâces à Dieu:
--Jésus! c'est toi qui me l'envoies. Je reconnais là ton immense
bonté: tu veux que je me plaise, m'assure et me rassérène à la vue de
celle que je t'ai donnée. Tu présentes à mes yeux son sourire
maintenant désarmé, sa grâce désormais innocente, sa beauté dont j'ai
arraché l'aiguillon. Pour me flatter, mon Dieu, tu me la montres telle
que je l'ai ornée et purifiée à ton intention, comme un ami rappelle
en souriant à son ami le présent agréable qu'il en a reçu. C'est
pourquoi je vois cette femme avec plaisir, assuré que sa vision vient
de toi, Tu veux bien ne pas oublier que je te l'ai donnée, mon Jésus.
Garde-la puisqu'elle te plaît et ne souffre pas surtout que ses
charmes brillent pour d'autres que pour toi.
Pendant toute la nuit il ne put dormir et il vit Thaïs plus
distinctement qu'il ne l'avait vue dans la grotte des Nymphes. Il se
rendit témoignage, disant:
--Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire de Dieu.
Pourtant, à sa grande surprise, il ne goûtait pas la paix du coeur. Il
soupirait:
--Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu?
Et son âme demeurait inquiète. Il resta trente jours dans cet état de
tristesse qui présage au solitaire de redoutables épreuves. L'image de
Thaïs ne le quittait ni le jour ni la nuit. Il ne la chassait point
parce qu'il pensait encore qu'elle venait de Dieu et que c'était
l'image d'une sainte. Mais, un matin, elle le visita en rêve, les
cheveux ceints de violettes, et si redoutable dans sa douceur, qu'il
en cria d'épouvante et se réveilla couvert d'une sueur glacée. Les
yeux encore cillés par le sommeil, il sentit un souffle humide et
chaud lui passer sur le visage: un petit chacal, les deux pattes
posées au chevet du lit, lui soufflait au nez son haleine puante et
riait du fond de sa gorge.
Paphnuce en éprouva un immense étonnement et il lui sembla qu'une tour
s'abîmait sous ses pieds. Et, en effet, il tombait du haut de sa
confiance écroulée. Il fut quelque temps incapable de penser; puis,
ayant recouvré ses esprits, sa méditation ne fit qu'accroître son
inquiétude.
--De deux choses l'une, se dit-il, ou bien cette vision, comme les
précédentes, vient de Dieu; elle était bonne et c'est ma perversité
naturelle qui l'a gâtée, comme le vin s'aigrit dans une tasse impure.
J'ai, par mon indignité, changé l'édification en scandale, ce dont le
chacal diabolique a immédiatement tiré un grand avantage. Ou bien
cette vision vient, non pas de Dieu, mais, au contraire, du diable, et
elle était empestée. Et dans ce cas, je doute à présent si les
précédentes avaient, comme je l'ai cru, une céleste origine. Je suis
donc incapable d'une sorte de discernement, qui est nécessaire à
l'ascète. Dans les deux cas, Dieu me marque un éloignement dont je
sens l'effet sans m'en expliquer la cause.
Il raisonnait de la sorte et demandait avec angoisse:
--Dieu juste, à quelles épreuves réserves-tu tes serviteurs, si les
apparitions de tes saintes sont un danger pour eux? Fais-moi
connaître, par un signe intelligible, ce qui vient de toi et ce qui
vient de l'Autre!
Et comme Dieu, dont les desseins sont impénétrables, ne jugea pas
convenable d'éclairer son serviteur, Paphnuce, plongé dans le doute,
résolut de ne plus songer à Thaïs. Mais sa résolution demeura stérile.
L'absente était sur lui. Elle le regardait tandis qu'il lisait, qu'il
méditait, qu'il priait ou qu'il contemplait. Son approche idéale était
précédée par un bruit léger, tel que celui d'une étoffe qu'une femme
froisse en marchant, et ces visions avaient une exactitude que
n'offrent point les réalités, lesquelles sont par elles-mêmes
mouvantes et confuses, tandis que les fantômes, qui procèdent de la
solitude, en portent les profonds caractères et présentent une fixité
puissante. Elle venait à lui sous diverses apparences; tantôt pensive,
le front ceint de sa dernière couronne périssable, vêtue comme au
banquet d'Alexandrie, d'une robe couleur de mauve, semée de fleurs
d'argent; tantôt voluptueuse dans le nuage de ses voiles légers et
baignée encore des ombres tièdes de la grotte des Nymphes; tantôt
pieuse et rayonnant, sous la bure, d'une joie céleste; tantôt
tragique, les yeux nageant dans l'horreur de la mort et montrant sa
poitrine nue, parée du sang de son coeur ouvert. Ce qui l'inquiétait
le plus dans ces visions, c'était que les couronnes, les tuniques, les
voiles, qu'il avait brûlés de ses propres mains pussent ainsi revenir;
il lui devenait évident que ces choses avaient une âme impérissable et
il s'écriait:
--Voici que les âmes innombrables des péchés de Thaïs viennent à moi!
Quand il détournait la tête, il sentait Thaïs derrière lui et il n'en
éprouvait que plus d'inquiétude. Ses misères étaient cruelles. Mais
comme son âme et son corps restaient purs au milieu des tentations, il
espérait en Dieu et lui faisait de tendres reproches.
--Mon Dieu, si je suis allé la chercher si loin parmi les gentils,
c'était pour toi, non pour moi. Il ne serait pas juste que je pâtisse
de ce que j'ai fait dans ton intérêt. Protège-moi, mon doux Jésus! mon
Sauveur, sauve-moi! Ne permets pas que le fantôme accomplisse ce que
n'a point accompli le corps. Quand j'ai triomphé de la chair, ne
souffre pas que l'ombre me terrasse. Je connais que je suis exposé
présentement à des dangers plus grands que ceux que je courus jamais.
J'éprouve et je sais que le rêve a plus de puissance que la réalité.
Et comment en pourrait-il être autrement, puisqu'il est lui-même une
réalité supérieure? Il est l'âme des choses. Platon lui-même, bien
qu'il ne fût qu'un idolâtre, a reconnu l'existence propre des idées.
Dans ce banquet des démons où tu m'as accompagné, Seigneur, j'ai
entendu des hommes, il est vrai, souillés de crimes, mais non point,
certes, dénués d'intelligence, s'accorder à reconnaître que nous
percevons dans la solitude, dans la méditation et dans l'extase des
objets véritables; et ton Écriture, mon Dieu, atteste maintes fois la
vertu des songes et la force des visions formées, soit par toi, Dieu
splendide, soit par ton adversaire.
Un homme nouveau était en lui et maintenant il raisonnait avec Dieu,
et Dieu ne se hâtait point de l'éclairer. Ses nuits n'étaient plus
qu'un long rêve et ses jours ne se distinguaient point des nuits. Un
matin, il se réveilla en poussant des soupirs tels qu'il en sort, à la
clarté de la lune, des tombeaux qui recouvrent les victimes des
crimes. Thaïs était venue, montrant ses pieds sanglants, et tandis
qu'il pleurait, elle s'était glissée dans sa couche. Il ne lui restait
plus de doutes: l'image de Thaïs était une image impure.
Le coeur soulevé de dégoût, il s'arracha de sa couche souillée et se
cacha la face dans les mains, pour ne plus voir le jour. Les heures
coulaient sans emporter sa honte. Tout se taisait dans la cellule.
Pour la première fois depuis de longs jours, Paphnuce était seul. Le
fantôme l'avait enfin quitté et son absence même était épouvantable.
Rien, rien pour le distraire du souvenir du songe. Il pensait, plein
d'horreur:
--Comment ne l'ai-je point repoussée? Comment ne me suis-je pas
arraché de ses bras froids et de ses genoux brûlants?
Il n'osait plus prononcer le nom de Dieu près de cette couche
abominable et il craignait que, sa cellule étant profanée, les démons
n'y pénétrassent librement à toute heure. Ses craintes ne le
trompaient point. Les sept petits chacals, retenus naguère sur le
seuil, entrèrent à la file et s'allèrent blottir sous le lit. A
l'heure de vêpres, il en vint un huitième dont l'odeur était infecte.
Le lendemain, un neuvième se joignit aux autres et bientôt il y en eut
trente, puis soixante, puis quatre-vingts. Ils se faisaient plus
petits à mesure qu'ils se multipliaient et, n'étant pas plus gros que
des rats, ils couvraient l'aire, la couche et l'escabeau. Un d'eux,
ayant sauté sur la tablette de bois placée au chevet du lit, se tenait
les quatre pattes réunies sur la tête de mort et regardait le moine
avec des yeux ardents. Et il venait chaque jour de nouveaux chacals.
Pour expier l'abomination de son rêve et fuir les pensées impures,
Paphnuce résolut de quitter sa cellule, désormais immonde, et de se
livrer au fond du désert à des austérités inouïes, à des travaux
singuliers, à des oeuvres très neuves. Mais avant d'accomplir son
dessein, il se rendit auprès du vieillard Palémon, afin de lui
demander conseil.
Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'était au
déclin du jour. Le Nil était bleu et coulait au pied des collines
violettes. Le saint homme marchait doucement pour ne pas effrayer une
colombe qui s'était posée sur son épaule.
--Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, frère Paphnuce! Admire sa bonté:
il m'envoie les bêtes qu'il a créées pour que je m'entretienne avec
elles de ses oeuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du
ciel. Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou,
et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Mais n'as-tu pas, mon
frère, à m'entretenir de quelque pieux sujet? S'il en est ainsi, je
poserai là mon arrosoir et je t'écouterai.
Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses
jours, les rêves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la
foule des chacals.
--Ne penses-tu pas, mon père, ajouta-t-il, que je dois m'enfoncer dans
le désert, afin d'y accomplir des travaux extraordinaires et d'étonner
le diable par mes austérités?
--Je ne suis qu'un pauvre pécheur, répondit Palémon, et je connais mal
les hommes, ayant passé toute ma vie dans ce jardin, avec des
gazelles, de petits lièvres et des pigeons. Mais il me semble, mon
frère, que ton mal vient surtout de ce que tu as passé sans ménagement
des agitations du siècle au calme de la solitude. Ces brusques
passages ne peuvent que nuire à la santé de l'âme. Il en est de toi,
mon frère, comme d'un homme qui s'expose presque dans le même temps à
une grande chaleur et à un grand froid. La toux l'agite et la fièvre
le tourmente. A ta place, frère Paphnuce, loin de me retirer tout de
suite dans quelque désert affreux, je prendrais les distractions qui
conviennent à un moine et à un saint abbé. Je visiterais les
monastères du voisinage. Il y en a d'admirables, à ce que l'on
rapporte. Celui de l'abbé Sérapion contient, m'a-t-on dit, mille
quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont divisés en
autant de légions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure
même que certains rapports sont observés entre le caractère des moines
et la figure des lettres qui les désignent et que, par exemple, ceux
qui sont placés sous le Z ont le caractère tortueux, tandis que les
légionnaires rangés sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si
j'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je
n'aurais point de repos que je n'aie contemplé une chose si
merveilleuse. Je ne manquerais pas d'étudier les constitutions des
diverses communautés qui sont semées sur les bords du Nil, afin de
pouvoir les comparer entre elles. Ce sont là des soins convenables à
un religieux tel que toi. Tu n'es pas sans avoir ouï dire que l'abbé
Ephrem a rédigé des règles spirituelles d'une grande beauté. Avec sa
permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile.
Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumées à manier la bêche,
n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le
mince roseau de l'écrivain. Mais toi, mon frère, tu possèdes la
connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne
saurait trop admirer une belle écriture. Le travail de copiste et de
lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises pensées.
Frère Paphnuce, que ne mets-tu par écrit les enseignements de Paul et
d'Antoine, nos pères? Peu à peu tu retrouveras dans ces pieux travaux
la paix de l'âme et des sens; la solitude redeviendra aimable à ton
coeur et bientôt tu seras en état de reprendre les travaux ascétiques
que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus. Mais il
ne faut pas attendre un grand bien d'une pénitence excessive. Du temps
qu'il était parmi nous, notre père Antoine avait coutume de dire:
«L'excès du jeûne produit la faiblesse et la faiblesse engendre
l'inertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des
abstinences indiscrètement prolongées. On peut dire de ceux-ci qu'ils
se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanimés au
pouvoir du démon.» Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis
qu'un ignorant, mais avec la grâce de Dieu, j'ai retenu les propos de
notre père.
Paphnuce rendit grâces à Palémon et promit de méditer ses conseils.
Ayant franchi la barrière de roseaux qui fermait le petit jardin, il
se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis
que la colombe se balançait sur son dos arrondi. A cette vue il fut
pris de l'envie de pleurer.
En rentrant dans sa cellule, il y trouva un étrange fourmillement. On
eût dit des grains de sable agités par un vent furieux, et il reconnut
que c'était des myriades de petits chacals. Cette nuit-là, il vit en
songe une haute colonne de pierre, surmontée d'une figure humaine et
il entendit une voix qui disait:
--Monte sur cette colonne!
A son réveil, persuadé que ce songe lui était envoyé du ciel, il
assembla ses disciples et leur parla de la sorte:
--Mes fils bien-aimés, je vous quitte pour aller où Dieu m'envoie.
Pendant mon absence, obéissez à Flavien comme à moi-même et prenez
soin de notre frère Paul. Soyez bénis. Adieu.
Tandis qu'il s'éloignait, ils demeuraient prosternés à terre et, quand
ils relevèrent la tête, ils virent sa grande forme noire à l'horizon
des sables.
Il marcha jour et nuit, jusqu'à ce qu'il eût atteint les ruines de ce
temple bâti jadis par les idolâtres et dans lequel il avait dormi
parmi les scorpions et les sirènes lors de son voyage merveilleux. Les
murs couverts de signes magiques étaient debout. Trente fûts
gigantesques qui se terminaient en têtes humaines ou en fleurs de
lotus soutenaient encore d'énormes poutres de pierre. Seule à
l'extrémité du temple, une de ces colonnes avait secoué son faix
antique et se dressait libre. Elle avait pour chapiteau la tête d'une
femme aux yeux longs, aux joues rondes, qui souriait, portant au front
des cornes de vache.
Paphnuce en la voyant reconnut la colonne qui lui avait été montrée
dans son rêve et il l'estima haute de trente-deux coudées. S'étant
rendu dans le village voisin, il fit faire une échelle de cette
hauteur et, quand l'échelle fut appliquée à la colonne, il y monta,
s'agenouilla sur le chapiteau et dit au Seigneur:
--Voici donc, mon Dieu, la demeure que tu m'as choisie. Puissé-je y
rester en ta grâce jusqu'à l'heure de ma mort.
Il n'avait point pris de vivres, s'en remettant à la Providence divine
et comptant que des paysans charitables lui donneraient de quoi
subsister. Et en effet, le lendemain, vers l'heure de none, des femmes
vinrent avec leurs enfants, portant des pains, des dattes et de l'eau
fraîche, que les jeunes garçons montèrent jusqu'au faîte de la
colonne.
Le chapiteau n'était pas assez large pour que le moine pût s'y étendre
tout de son long, en sorte qu'il dormait les jambes croisées et la
tête contre la poitrine, et le sommeil était pour lui une fatigue plus
cruelle que la veille. A l'aurore, les éperviers l'effleuraient de
leurs ailes, et il se réveillait plein d'angoisse et d'épouvante.
Il se trouva que le charpentier, qui avait fait l'échelle, craignait
Dieu. Ému à la pensée que le saint était exposé au soleil et à la
pluie, et redoutant qu'il ne vînt à choir pendant son sommeil, cet
homme pieux établit sur la colonne un toit et une balustrade.
Cependant le renom d'une si merveilleuse existence se répandait de
village en village et les laboureurs de la vallée venaient, le
dimanche, avec leurs femmes et leurs enfants contempler le stylite.
Les disciples de Paphnuce ayant appris avec admiration le lieu de sa
retraite sublime, se rendirent auprès de lui et obtinrent la faveur de
se bâtir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient
se ranger en cercle autour du maître qui leur faisait entendre des
paroles d'édification:
--Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables à ces petits enfants
que Jésus aimait. Là est le salut. Le péché de la chair est la source
et le principe de tous les péchés: ils sortent de lui comme d'un père.
L'orgueil, l'avarice, la paresse, la colère et l'envie sont sa
postérité bien-aimée. Voici ce que j'ai vu dans Alexandrie: j'ai vu
les riches emportés par le vice de luxure qui, semblable à un fleuve à
la barbe limoneuse, les poussait dans le gouffre amer.
Les abbés Ephrem et Sérapion, instruits d'une telle nouveauté,
voulurent la voir de leurs yeux. Découvrant au loin sur le fleuve la
voile en triangle qui les amenait vers lui, Paphnuce ne put se
défendre de penser que Dieu l'avait érigé en exemple aux solitaires. A
sa vue, les deux saints abbés ne dissimulèrent point leur surprise;
s'étant consultés, ils tombèrent d'accord pour blâmer une pénitence si
extraordinaire, et ils exhortèrent Paphnuce à descendre.
--Un tel genre de vie est contraire à l'usage, disaient-ils; il est
singulier et hors de toute règle.
Mais Paphnuce leur répondit:
--Qu'est-ce donc que la vie monacale sinon une vie prodigieuse? Et les
travaux du moine ne doivent-ils pas être singuliers comme lui-même?
C'est par un signe de Dieu que je suis monté ici; c'est un signe de
Dieu qui m'en fera descendre.
Tous les jours des religieux venaient par troupe se joindre aux
disciples de Paphnuce et se bâtissaient des abris autour de l'ermitage
aérien. Plusieurs d'entre eux, pour imiter le saint, se hissèrent sur
les décombres du temple; mais blâmés de leurs frères et vaincus par la
fatigue, ils renoncèrent bientôt à ces pratiques.
Les pèlerins affluaient. Il y en avait qui venaient de très loin et
ceux-là avaient faim et soif. Une pauvre veuve eut l'idée de leur
vendre de l'eau fraîche et des pastèques. Adossée à la colonne,
derrière ses bouteilles de terre rouge, ses tasses et ses fruits, sous
une toile à raies bleues et blanches, elle criait: Qui veut boire? A
l'exemple de cette veuve, un boulanger apporta des briques et
construisit un four tout à côté, dans l'espoir de vendre des pains et
des gâteaux aux étrangers. Comme la foule des visiteurs grossissait
sans cesse et que les habitants des grandes villes de l'Égypte
commençaient à venir, un homme avide de gain éleva un caravansérail
pour loger les maîtres avec leurs serviteurs, leurs chameaux et leurs
mulets. Il y eut bientôt devant la colonne un marché où les pêcheurs
du Nil apportaient leurs poissons et les jardiniers leurs légumes. Un
barbier, qui rasait les gens en plein air, égayait la foule par ses
joyeux propos. Le vieux temple, si longtemps enveloppé de silence et
de paix, se remplit des mouvements et des rumeurs innombrables de la
vie. Les cabaretiers transformaient en caves les salles souterraines
et clouaient aux antiques piliers des enseignes surmontées de l'image
du saint homme Paphnuce, et portant cette inscription en grec et en
égyptien: _On vend ici du vin de grenades, du vin de figues et de la
vraie bière de Cilicie._ Sur les murs, sculptés de figures antiques,
les marchands suspendaient des guirlandes d'oignons et des poissons
fumés, des lièvres morts et des moutons écorchés. Le soir, les vieux
hôtes des ruines, les rats, s'enfuyaient en longue file vers le
fleuve, tandis que les ibis, inquiets, allongeant le cou, posaient une
patte incertaine sur les hautes corniches vers lesquelles montaient la
fumée des cuisines, les appels des buveurs et les cris des servantes.
Tout alentour, des arpenteurs traçaient des rues, des maçons
bâtissaient des couvents, des chapelles, des églises. Au bout de six
mois, une ville était fondée, avec un corps de garde, un tribunal, une
prison et une école tenue par un vieux scribe aveugle.
Les pèlerins succédaient sans cesse aux pèlerins. Les évêques et les
chorévêques accouraient, pleins d'admiration. Le patriarche
d'Antioche, qui se trouvait alors en Égypte, vint avec tout son
clergé. Il approuva hautement la conduite si extraordinaire du stylite
et les chefs des Églises de Lybie suivirent, en l'absence d'Athanase,
le sentiment du patriarche. Ce qu'ayant appris, les abbés Ephrém et
Sérapion vinrent s'excuser aux pieds de Paphnuce de leurs premières
défiances. Paphnuce leur répondit:
--Sachez, mes frères, que la pénitence que j'endure est à peine égale
aux tentations qui me sont envoyées et dont le nombre et la force
m'étonnent. Un homme, à le voir du dehors, est petit, et, du haut du
socle où Dieu m'a porté, je vois les êtres humains s'agiter comme des
fourmis. Mais à le considérer en dedans, l'homme est immense: il est
grand comme le monde, car il le contient. Tout ce qui s'étend devant
moi, ces monastères, ces hôtelleries, ces barques sur le fleuve, ces
villages, et ce que je découvre au loin de champs, de canaux, de
sables et de montagnes, tout cela n'est rien au regard de ce qui est
en moi. Je porte dans mon coeur des villes innombrables et des déserts
illimités. Et le mal, le mal et la mort, étendus sur cette immensité,
la couvrent comme la nuit couvre la terre. Je suis à moi seul un
univers de pensées mauvaises.
Il parlait ainsi parce que le désir de la femme était en lui.
Le septième mois, il vint d'Alexandrie, de Bubaste et de Saïs des
femmes, qui longtemps stériles, espéraient obtenir des enfants par
l'intercession du saint homme et la vertu de la stèle. Elles
frottaient contre la pierre leurs ventres inféconds. Puis ce furent, à
perte de vue, des chariots, des litières, des brancards qui
s'arrêtaient, se pressaient, se poussaient sous l'homme de Dieu. Il en
sortait des malades effrayants à voir. Des mères présentaient à
Paphnuce leurs jeunes garçons dont les membres étaient retournés, les
yeux révulsés, la bouche écumeuse et la voix rauque. Il imposait sur
eux les mains. Des aveugles s'approchaient, les bras allongés, et
levaient vers lui, au hasard, leur face percée de deux trous
sanglants. Des paralytiques lui montraient l'immobilité pesante, la
maigreur mortelle et le raccourcissement hideux de leurs membres; des
boiteux lui présentaient leur pied-bot; des cancéreuses prenant leur
poitrine à deux mains, découvraient devant lui leur sein dévoré par
l'invisible vautour. Des femmes hydropiques se faisaient déposer à
terre, et il semblait qu'on déchargeât des outres. Il les bénissait.
Des Nubiens, atteints de la lèpre éléphantine, avançaient d'un pas
lourd et le regardaient avec des yeux en pleurs sur un visage inanimé.
Il faisait sur eux le signe de la croix. On lui porta sur une civière
une jeune fille d'Aphroditopolis qui, après avoir vomi du sang,
dormait depuis trois jours. Elle semblait une image de cire et ses
parents, qui la croyaient morte, avaient posé une palme sur sa
poitrine. Paphnuce, ayant prié Dieu, la jeune fille souleva la tête et
ouvrit les yeux.
Comme le peuple publiait partout les miracles opérés par le saint, les
malheureux atteints du mal que les Grecs nomment le mal divin,
accouraient de toutes les parties d'Égypte en légions innombrables.
Dès qu'ils apercevaient la stèle, ils étaient saisis de convulsions,
se roulaient à terre, se cabraient, se mettaient en boule. Et, chose à
peine croyable! les assistants, agités à leur tour par un violent
délire, imitaient les contorsions des épileptiques. Moines et
pèlerins, hommes, femmes, se vautraient, se débattaient pêle-mêle, les
membres tordus, la bouche écumeuse, avalant de la terre à poignée et
prophétisant. Et Paphnuce, du haut de sa colonne, sentait un frisson
lui secouer les membres et criait vers Dieu:
--Je suis le bouc émissaire et je prends en moi toutes les impuretés
de ce peuple, et c'est pourquoi, Seigneur, mon corps est rempli de
mauvais esprits.
Chaque fois qu'un malade s'en allait guéri, les assistants
l'acclamaient, le portaient en triomphe et ne cessaient de répéter:
--Nous venons de voir une autre fontaine de Siloé.