--Aime-moi; cède, ami. Tant que tu me résisteras, je te tourmenterai.

Tu ne sais pas ce que c'est que la patience d'une morte. J'attendrai,

s'il le faut, que tu sois mort. Étant magicienne, je saurai faire

entrer dans ton corps sans vie un esprit qui l'animera de nouveau et

qui ne me refusera pas ce que je t'aurai demandé en vain. Et songe,

Paphnuce, à l'étrangeté de ta situation, quand ton âme bienheureuse

verra du haut du ciel son propre corps se livrer au péché. Dieu, qui a

promis de te rendre ce corps après le jugement dernier et la

consommation des siècles, sera lui-même fort embarrassé! Comment

pourra-t-il installer dans la gloire céleste une forme humaine habitée

par un diable et gardée par une sorcière? Tu n'as pas songé à cette

difficulté. Dieu non plus, peut-être. Entre nous, il n'est pas bien

subtil. La plus simple magicienne le trompe aisément, et s'il n'avait

ni son tonnerre, ni les cataractes du ciel, les marmots de village lui

tireraient la barbe. Certes il n'a pas autant d'esprit que le vieux

serpent, son adversaire. Celui-là est un merveilleux artiste. Je ne

suis si belle que parce qu'il a travaillé à ma parure. C'est lui qui

m'a enseigné à natter mes cheveux et à me faire des doigts de rose et

des ongles d'agate. Tu l'as trop méconnu. Quand tu es venu te loger

dans ce tombeau, tu as chassé du pied les serpents qui y habitaient,

sans t'inquiéter de savoir s'ils étaient de sa famille, et tu as

écrasé leurs oeufs. Je crains, mon pauvre ami, que tu ne te sois mis

une méchante affaire sur les bras. On t'avait pourtant averti qu'il

était musicien et amoureux. Qu'as-tu fait? Te voilà brouillé avec la

science et la beauté; tu es tout à fait misérable, et Iaveh ne vient

point à ton secours. Il n'est pas probable qu'il vienne. Étant aussi

grand que tout, il ne peut pas bouger, faute d'espace, et si, par

impossible, il faisait le moindre mouvement, toute la création serait

bousculée. Mon bel ermite, donne-moi un baiser.

Paphnuce n'ignorait pas les prodiges opérés par les arts magiques. Il

songeait dans sa grande inquiétude:

--Peut-être le mort enseveli à mes pieds sait-il les paroles écrites

dans ce livre mystérieux, qui demeure caché non loin d'ici au fond

d'une tombe royale. Par la vertu de ces paroles les morts, reprenant

la forme qu'ils avaient sur la terre, voient la lumière du soleil et

le sourire des femmes.

Sa peur était que la joueuse de cinnor et le mort pussent se joindre,

comme de leur vivant, et qu'il les vît s'unir. Parfois, il croyait

entendre le souffle léger des baisers.

Tout lui était trouble et maintenant, en l'absence de Dieu, il

craignait de penser autant que de sentir. Certain soir, comme il se

tenait prosterné selon sa coutume, une voix inconnue lui dit:

--Paphnuce, il y a sur la terre plus de peuples que tu ne crois et, si

je te montrais ce que j'ai vu, tu mourrais d'épouvanté. Il y a des

hommes qui portent au milieu du front un oeil unique. Il y a des

hommes qui n'ont qu'une jambe et marchent en sautant. Il y a des

hommes qui changent de sexe, et de femelles deviennent mâles. Il y a

des hommes arbres qui poussent des racines en terre. Et il y a des

hommes sans tête, avec deux yeux, un nez, une bouche sur la poitrine.

De bonne foi, crois-tu que Jésus-Christ soit mort pour le salut de ces

hommes?

Une autre fois il eut une vision. Il vit dans une grande lumière une

large chaussée, des ruisseaux et des jardins. Sur la chaussée,

Aristobule et Chéréas passaient au galop de leurs chevaux syriens et

l'ardeur joyeuse de la course empourprait la joue des deux jeunes

hommes. Sous un portique Callicrate déclamait des vers; l'orgueil

satisfait tremblait dans sa voix et brillait dans ses yeux. Dans le

jardin, Zénothémis cueillait des pommes d'or et caressait un serpent

aux ailes d'azur. Vêtu de blanc et coiffé d'une mitre étincelante,

Hermodore méditait sous un perséa sacré, qui portait, en guise de

fleurs, de petites têtes au pur profil, coiffées, comme les déesses

des Égyptiens, de vautours, d'éperviers ou du disque brillant de la

lune; tandis qu'à l'écart au bord d'une fontaine, Nicias étudiait sur

une sphère armillaire le mouvement harmonieux des astres.

Puis une femme voilée s'approcha du moine tenant à la main un rameau

de myrte. Et elle lui dit:

--Regarde. Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent

l'infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grande pensée.

Mais par cela seul qu'ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux

et beaux et seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à

l'artiste souverain des choses; car l'homme est un bel hymne de Dieu.

Ils pensent tous que le bonheur est innocent et que la joie est

permise. Paphnuce, si pourtant ils avaient raison, quelle dupe tu

serais!

Et la vision s'évanouit.

C'est ainsi que Paphnuce était tenté sans trêve dans son corps et dans

son esprit. Satan ne lui laissait pas un moment de repos. La solitude

de ce tombeau était plus peuplée qu'un carrefour de grande ville. Les

démons y poussaient de grands éclats de rire, et des millions de

larves, d'empuses, de lémures y accomplissaient le simulacre de tous

les travaux de la vie. Le soir, quand il allait à la fontaine, des

satyres mêlés à des faunesses dansaient autour de lui et

l'entraînaient dans leurs rondes lascives. Les démons ne le

craignaient plus, ils l'accablaient de railleries, d'injures obscènes

et de coups. Un jour un diable, qui n'était pas plus haut que le bras,

lui vola la corde dont il se ceignait les reins.

Il songeait:

--Pensée, où m'as-tu conduit?

Et il résolut de travailler de ses mains afin de procurer à son esprit

le repos dont il avait besoin. Près de la fontaine, des bananiers aux

larges feuilles croissaient dans l'ombre des palmes. Il en coupa des

tiges qu'il porta dans le tombeau. Là, il les broya sous une pierre et

les réduisit en minces filaments, comme il l'avait vu faire aux

cordiers. Car il se proposait de fabriquer une corde en place de celle

qu'un diable lui avait volée. Les démons en éprouvèrent quelque

contrariété: ils cessèrent leur vacarme et la joueuse de cinnor

elle-même, renonçant à la magie, resta tranquille sur la paroi peinte.

Paphnuce, tout en écrasant les tiges des bananiers, rassurait son

courage et sa foi.

--Avec le secours du ciel, se disait-il, je dompterai la chair. Quant

à l'âme, elle a gardé l'espérance. En vain les diables, en vain cette

damnée voudraient m'inspirer des doutes sur la nature de Dieu. Je leur

répondrai par la bouche de l'apôtre Jean: «Au commencement était le

Verbe et le Verbe était Dieu.» C'est ce que je crois fermement, et si

ce que je crois est absurde, je le crois plus fermement encore; et,

pour mieux dire, il faut que ce soit absurde. Sans cela, je ne le

croirais pas, je le saurais. Or, ce que l'on sait ne donne point la

vie, et c'est la foi seule qui sauve.

Il exposait au soleil et à la rosée les fibres détachées, et chaque

matin, il prenait soin de les retourner pour les empêcher de pourrir,

et il se réjouissait de sentir renaître en lui la simplicité de

l'enfance. Quand il eut tissé sa corde, il coupa des roseaux pour en

faire des nattes et des corbeilles. La chambre sépulcrale ressemblait

à l'atelier d'un vannier et Paphnuce y passait aisément du travail à

la prière. Pourtant Dieu ne lui était pas favorable, car une nuit il

fut réveillé par une voix qui le glaça d'horreur; il avait deviné que

c'était celle du mort.

La voix faisait entendre un appel rapide, un chuchotement léger:

--Hélène! Hélène! viens te baigner avec moi! viens vite' Une femme,

dont la bouche effleurait l'oreille du moine, répondit:

--Ami, je ne puis me lever: un homme est couché sur moi.

Tout à coup, Paphnuce s'aperçut que sa joue reposait sur le sein d'une

femme. Il reconnut la joueuse de cinnor qui, dégagée à demi, soulevait

sa poitrine. Alors il étreignit désespérément cette fleur de chair

tiède et parfumée et, consumé du désir de la damnation, il cria:

--Reste, reste, mon ciel!

Mais elle était déjà debout, sur le seuil. Elle riait, et les rayons

de la lune argentaient son sourire.

--A quoi bon rester? disait-elle. L'ombre d'une ombre suffit à un

amoureux doué d'une si vive imagination. D'ailleurs, tu as péché. Que

te faut-il de plus? Adieu! mon amant m'appelle.

Paphnuce pleura dans la nuit et, quand vint l'aube, il exhala une

prière plus douce qu'une plainte:

--Jésus, mon Jésus, pourquoi m'abandonnes-tu? Tu vois le danger où je

suis. Viens me secourir, doux Sauveur. Puisque ton père ne m'aime

plus, puisqu'il ne m'écoute pas, songe que je n'ai que toi. De lui à

moi, rien n'est possible; je ne puis le comprendre, et il ne peut me

plaindre. Mais toi, tu es né d'une femme et c'est pourquoi j'espère en

toi. Souviens-toi que tu as été homme. Je t'implore, non parce que tu

es Dieu de Dieu, lumière de lumière, Dieu vrai du Dieu vrai, mais

parce que tu vécus pauvre et faible, sur cette terre où je souffre,

parce que Satan voulut tenter ta chair, parce que la sueur de l'agonie

glaça ton front. C'est ton humanité que je prie, mon Jésus, mon frère

Jésus!

Après qu'il eut prié ainsi, en se tordant les mains, un formidable

éclat de rire ébranla les murs du tombeau, et la voix qui avait

résonné sur le faîte de la colonne dit en ricanant:

--Voilà une oraison digne du bréviaire de Marcus l'hérétique. Paphnuce

est arien! Paphnuce est arien!

Comme frappé de la foudre le moine tomba inanimé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand il rouvrit les yeux, il vit autour de lui des religieux revêtus

de cucules noires, qui lui versaient de l'eau sur les tempes et

récitaient des exorcismes. Plusieurs se tenaient dehors, portant des

palmes.

--Comme nous traversions le désert, dit l'un d'eux, nous avons entendu

des cris dans ce tombeau et, étant entrés, nous t'avons vu gisant

inerte sur la dalle. Sans doute des démons t'avaient terrassé et ils

se sont enfuis à notre approche.

Paphnuce, soulevant la tête, demanda d'une voix faible:

--Mes frères, qui êtes-vous? Et pourquoi tenez-vous des palmes dans

vos mains? N'est-point en vue de ma sépulture?

Il lui fut répondu:

--Frère, ne sais-tu pas que notre père Antoine, âgé de cent cinq ans,

et averti de sa fin prochaine, descend du mont Colzin où il s'était

retiré et vient bénir les innombrables enfants de son âme. Nous nous

rendons avec des palmes au-devant de notre père spirituel. Mais toi,

frère, comment ignores-tu un si grand événement? Est-il possible qu'un

ange ne soit pas venu t'en avertir dans ce tombeau.

--Hélas! répondit Paphnuce, je ne mérite pas une telle grâce, et les

seuls hôtes de cette demeure sont des démons et des vampires. Priez

pour moi! Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, le plus misérable des

serviteurs de Dieu.

Au nom de Paphnuce, tous, agitant leurs palmes, murmuraient des

louanges. Celui qui avait déjà pris la parole s'écria avec admiration:

--Se peut-il que tu sois ce saint Paphnuce, célèbre par de tels

travaux qu'on doute s'il n'égalera pas un jour le grand Antoine

lui-même. Très vénérable, c'est toi qui as converti à Dieu la

courtisane Thaïs et qui, élevé sur une haute colonne, as été ravi par

les Séraphins. Ceux qui veillaient la nuit, au pied de la stèle,

virent ta bienheureuse assomption. Les ailes des anges t'entouraient

d'une blanche nuée, et ta droite étendue bénissait les demeures des

hommes. Le lendemain, quand le peuple ne te vit plus, un long

gémissement monta vers la stèle découronnée. Mais Flavien, ton

disciple, publia le miracle et prit à ta place le gouvernement des

moines. Seul un homme simple, du nom de Paul, voulut contredire le

sentiment unanime. Il assurait qu'il t'avait vu en rêve emporté par

des diables; la foule voulait le lapider et c'est merveille qu'il ait

pu échappera la mort. Je suis Zozime, abbé de ces solitaires que tu

vois prosternés à tes pieds. Comme eux, je m'agenouille devant toi,

afin que tu bénisses le père avec les enfants. Puis, tu nous conteras

les merveilles que Dieu a daigné accomplir par ton entremise.

--Loin de m'avoir favorisé comme tu crois, répondit Paphnuce, le

Seigneur m'a éprouvé par d'effroyables tentations. Je n'ai point été

ravi par les anges. Mais une muraille d'ombre s'est élevée à mes yeux

et elle a marché devant moi. J'ai vécu dans un songe. Hors de Dieu

tout est rêve. Quand je fis le voyage d'Alexandrie, j'entendis en peu

d'heures beaucoup de discours, et je connus que l'armée de l'erreur

était innombrable. Elle me poursuit et je suis environné d'épées.

Zozime répondit:

--Vénérable père, il faut considérer que les saints et spécialement

les saints solitaires subissent de terribles épreuves. Si tu n'as pas

été porté au ciel dans les bras des séraphins, il est certain que le

Seigneur a accordé cette grâce à ton image, puisque Flavien, les

moines et le peuple ont été témoins de ton ravissement.

Cependant Paphnuce résolut d'aller recevoir la bénédiction d'Antoine.

--Frère Zozime, dit-il, donne-moi une de ces palmes et allons

au-devant de notre père.

--Allons! répliqua Zozime; l'ordre militaire convient aux moines qui

sont les soldats par excellence. Toi et moi, étant abbés, nous

marcherons devant. Et ceux-ci nous suivront en chantant des psaumes.

Ils se mirent en marche et Paphnuce disait:

--Dieu est l'unité, car il est la vérité qui est une. Le monde est

divers parce qu'il est l'erreur. Il faut se détourner de tous les

spectacles de la nature, même des plus innocents en apparence. Leur

diversité qui les rend agréables est le signe qu'ils sont mauvais.

C'est pourquoi je ne puis voir un bouquet de papyrus sur les eaux

dormantes sans que mon âme se voile de mélancolie. Tout ce que

perçoivent les sens est détestable. Le moindre grain de sable apporte

un danger. Chaque chose nous tente. La femme n'est que le composé de

toutes les tentations éparses dans l'air léger, sur la terre fleurie,

dans les eaux claires. Heureux celui dont l'âme est un vase scellé!

Heureux qui sut se rendre muet, aveugle et sourd et qui ne comprend

rien du monde afin de comprendre Dieu!

Zozime, ayant médité ces paroles, y répondit de la sorte:

--Père vénérable, il convient que je t'avoue mes péchés, puisque tu

m'as montré ton âme. Ainsi nous nous confesserons l'un à l'autre,

selon l'usage apostolique. Avant que d'être moine, j'ai mené dans le

siècle une vie abominable. A Madaura, ville célèbre par ses

courtisanes, je recherchais toutes sortes d'amours. Chaque nuit, je

soupais en compagnie de jeunes débauchés et de joueuses de flûte, et

je ramenais chez moi celle qui m'avait plu davantage. Un saint tel que

toi n'imaginerait jamais jusqu'où m'emportait la fureur de mes désirs.

Il me suffira de te dire qu'elle n'épargnait ni les matrones ni les

religieuses et se répandait en adultères et en sacrilèges. J'excitais

par le vin l'ardeur de mes sens, et l'on me citait avec raison pour le

plus grand buveur de Madaura. Pourtant j'étais chrétien et je gardais,

dans mes égarements, ma foi en Jésus crucifié. Ayant dévoré mes biens

en débauches, je ressentais déjà les premières atteintes de la

pauvreté, quand je vis le plus robuste de mes compagnons de plaisir

dépérir rapidement aux atteintes d'un mal terrible. Ses genoux ne le

soutenaient plus; ses mains inquiètes refusaient de le servir; ses

yeux obscurcis se fermaient. Il ne tirait plus de sa gorge que

d'affreux mugissements. Son esprit, plus pesant que son corps,

sommeillait. Car pour le châtier d'avoir vécu comme les bêtes, Dieu

l'avait changé en bête. La perte de mes biens m'avait déjà inspiré des

réflexions salutaires; mais l'exemple de mon ami fut plus précieux

encore; il fit une telle impression sur mon coeur que je quittai le

monde et me retirai dans le désert. J'y goûte depuis vingt ans une

paix que rien n'a troublée. J'exerce avec mes moines les professions

de tisserand, d'architecte, de charpentier et même de scribe, quoique,

à vrai dire, j'aie peu de goût pour l'écriture, ayant toujours à la

pensée préféré l'action. Mes jours sont pleins de joie et mes nuits

sont sans rêves, et j'estime que la grâce du Seigneur est en moi parce

qu'au milieu des péchés les plus horribles j'ai toujours gardé

l'espérance.

En entendant ces paroles, Paphnuce leva les yeux au ciel et murmura:

--Seigneur, cet homme souillé de tant de crimes, cet adultère, ce

sacrilège, tu le regardes avec douceur, et tu te détournes de moi, qui

ai toujours observé tes commandements! Que ta justice est obscure, ô

mon Dieu! et que tes voies sont impénétrables!

Zozime étendit les bras:

--Regarde, père vénérable: on dirait des deux côtés de l'horizon, des

files noires de fourmis émigrantes. Ce sont nos frères qui vont, comme

nous, au-devant d'Antoine.

Quand ils parvinrent au lieu du rendez-vous ils découvrirent un

spectacle magnifique. L'armée des religieux s'étendait sur trois rangs

en un demi-cercle immense. Au premier rang se tenaient les anciens du

désert, la crosse à la main, et leurs barbes pendaient jusqu'à terre.

Les moines, gouvernés par les abbés Ephrem et Sérapion, ainsi que tous

les cénobites du Nil, formaient la seconde ligne. Derrière eux

apparaissaient les ascètes venus des rochers lointains. Les uns

portaient sur leurs corps noircis et desséchés d'informes lambeaux,

d'autres n'avaient pour vêtements que des roseaux liés en botte avec

des viornes. Plusieurs étaient nus, mais Dieu les avait couverts d'un

poil épais comme la toison des brebis. Ils tenaient tous à la main une

palme verte; l'on eût dit un arc-en-ciel d'émeraude et ils étaient

comparables aux choeurs des élus, aux murailles vivantes de la cité de

Dieu.

Il régnait dans l'assemblée un ordre si parfait que Paphnuce trouva

sans peine les moines de son obéissance. Il se plaça près d'eux, après

avoir pris soin de cacher son visage sous sa cucule, pour demeurer

inconnu et ne point troubler leur pieuse attente. Tout à coup s'éleva

une immense clameur:

--Le saint! criait-on de toutes parts. Le saint! voilà le grand saint!

voilà celui contre lequel l'enfer n'a point prévalu, le bien-aimé de

Dieu! Notre père Antoine!

Puis un grand silence se fit et tous les fronts se prosternèrent dans

le sable.

Du faîte d'une colline, dans l'immensité déserte, Antoine s'avançait

soutenu par ses disciplines bien-aimés, Macaire et Amathas. Il

marchait à pas lents, mais sa taille était droite encore et l'on

sentait en lui les restes d'une force surhumaine. Sa barbe blanche

s'étalait sur sa large poitrine, son crâne poli jetait des rayons de

lumière comme le front de Moïse. Ses yeux avaient le regard de

l'aigle; le sourire de l'enfant brillait sur ses joues rondes. Il

leva, pour bénir son peuple, ses bras fatigués par un siècle de

travaux inouïs, et sa voix jeta ses derniers éclats dans cette parole

d'amour:

--Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob! Que tes tentes sont aimables,

ô Israël!

Aussitôt, d'un bout à l'autre de la muraille animée, retentit comme un

grondement harmonieux de tonnerre le psaume: _Heureux l'homme qui

craint le Seigneur_.

Cependant, accompagné de Macaire et d'Amathas, Antoine parcourait les

rangs des anciens, des anachorètes et des cénobites. Ce voyant, qui

avait vu le ciel et l'enfer, ce solitaire qui, du creux d'un rocher,

avait gouverné l'Église chrétienne, ce saint qui avait soutenu la foi

des martyrs aux jours de l'épreuve suprême, ce docteur dont

l'éloquence avait foudroyé l'hérésie, parlait tendrement à chacun de

ses fils et leur faisait des adieux familiers, à la veille de sa mort

bienheureuse, que Dieu, qui l'aimait, lui avait enfin promise.

Il disait aux abbés Ephrem et Sérapion:

--Vous commandez de nombreuses armées et vous êtes tous deux

d'illustres stratèges. Aussi serez-vous revêtus dans le ciel d'une

armure d'or et l'archange Michel vous donnera le titre de Kiliarques

de ses milices.

Apercevant le vieillard Palémon, il l'embrassa et dit:

--Voici le plus doux et le meilleur de mes enfants. Son âme répand un

parfum aussi suave que la fleur des fèves qu'il sème chaque année.

A l'abbé Zozime il parla de la sorte:

--Tu n'as pas désespéré de la bonté divine, c'est pourquoi la paix du

Seigneur est en toi. Le lis de tes vertus a fleuri sur le fumier de ta

corruption.

Il tenait à tous des propos d'une infaillible sagesse. Aux anciens il

disait:

--L'apôtre a vu autour du trône de Dieu vingt-quatre vieillards assis,

vêtus de robes blanches et la tête couronnée.

Aux jeunes hommes:

--Soyez joyeux; laissez la tristesse aux heureux de ce monde.

C'est ainsi que, parcourant le front de son armée filiale, il semait

les exhortations. Paphnuce, le voyant approcher, tomba à genoux,

déchiré entre la crainte et l'espérance.

--Mon père, mon père, cria-t-il dans son angoisse, mon père! viens à

mon secours, car je péris. J'ai donné à Dieu l'âme de Thaïs, j'ai

habité le faîte d'une colonne et la chambre d'un sépulcre. Mon front,

sans cesse prosterné, est devenu calleux comme le genou d'un chameau.

Et pourtant Dieu s'est retiré de moi. Bénis-moi, mon père, et je serai

sauvé; secoue l'hysope et je serai lavé et je brillerai comme la

neige.

Antoine ne répondait point. Il promenait sur ceux d'Antinoé ce regard

dont nul ne pouvait soutenir l'éclat. Ayant arrêté sa vue sur Paul,

qu'on nommait le Simple, il le considéra longtemps puis il lui fit

signe d'approcher. Comme ils s'étonnaient tous que le saint s'adressât

à un homme privé de sens, Antoine dit:

--Dieu a accordé à celui-ci plus de grâces qu'à aucun de vous. Lève

les yeux, mon fils Paul, et dis ce que tu vois dans le ciel.

Paul le Simple leva les yeux; son visage resplendit et sa langue se

délia.

--Je vois dans le ciel, dit-il, un lit orné de tentures de pourpre et

d'or. Autour, trois vierges font une garde vigilante afin qu'aucune

âme n'en approche, sinon l'élue à qui le lit est destiné.

Croyant que ce lit était le symbole de sa glorification, Paphnuce

rendait déjà grâces à Dieu. Mais Antoine lui fit signe de se taire et

d'écouter le Simple qui murmurait dans l'extase:

--Les trois vierges me parlent; elles me disent: «Une sainte est près

de quitter la terre; Thaïs d'Alexandrie va mourir. Et nous avons

dressé le lit de sa gloire, car nous sommes ses vertus: la Foi, la

Crainte et l'Amour.»

Antoine demanda:

--Doux enfant, que vois-tu encore?

Paul promena vainement ses regards du zénith au nadir, du couchant au

levant, quand tout à coup ses yeux rencontrèrent l'abbé d'Antinoé. Une

sainte épouvante pâlit son visage, et ses prunelles reflétèrent des

flammes invisibles.

--Je vois, murmura-t-il, trois démons qui, pleins de joie, s'apprêtent

à saisir cet homme. Ils sont à la semblance d'une tour, d'une femme et

d'un mage. Tous trois portent leur nom marqué au fer rouge; le premier

sur le front, le second sur le ventre, le troisième sur la poitrine,

et ces noms sont: Orgueil, Luxure et Doute. J'ai vu.

Ayant ainsi parlé, Paul, les yeux hagards, la bouche pendante, rentra

dans sa simplicité.

Et comme les moines d'Antinoé regardaient Antoine avec inquiétude, le

saint prononça ces seuls mots:

--Dieu a fait connaître son jugement équitable. Nous devons l'adorer

et nous taire.

Il passa. Il allait bénissant. Le soleil, descendu à l'horizon,

l'enveloppait d'une gloire, et son ombre, démesurément grandie par une

faveur du ciel, se déroulait derrière lui comme un tapis sans fin, en

signe du long souvenir que ce grand saint devait laisser parmi les

hommes.

Debout mais foudroyé, Paphnuce ne voyait, n'entendait plus rien. Cette

parole unique emplissait ses oreilles: «Thaïs va mourir!» Une telle

pensée ne lui était jamais venue. Vingt ans, il avait contemplé une

tête de momie et voici que l'idée que la mort éteindrait les yeux de

Thaïs l'étonnait désespérément.

«Thaïs va mourir!» Parole incompréhensible! «Thaïs va mourir!» En ces

trois mots, quel sens terrible et nouveau! «Thaïs va mourir!» Alors

pourquoi le soleil, les fleurs, les ruisseaux et toute la création?

«Thaïs va mourir!» A quoi bon l'univers? Soudain il bondit. «La

revoir, la voir encore!» Il se mit à courir. Il ne savait où il était,

ni où il allait, mais l'instinct le conduisait avec une entière

certitude; il marchait droit au Nil. Un essaim de voiles couvrait les

hautes eaux du fleuve. Il sauta dans une embarcation montée par des

Nubiens et là, couché à l'avant, les yeux dévorant l'espace, il cria,

de douleur et de rage:

Thaïs · 第 11 / 12 段