Les marchands songeaient:

--Thaïs quitte cette ville; nous ne lui vendrons plus rien; c'est une

chose affreuse à penser. Que deviendrons-nous sans elle? Ce moine lui

a fait perdre la raison. Il nous ruine. Pourquoi le laisse-t-on faire?

A quoi servent les lois? Il n'y a donc plus de magistrats à

Alexandrie? Cette Thaïs n'a souci ni de nous ni de nos femmes ni de

nos pauvres enfants. Sa conduite est un scandale public. Il faut la

contraindre à rester malgré elle dans cette ville.

Les jeunes gens songeaient de leur côté:

--Si Thaïs renonce aux jeux et à l'amour, c'en est fait de nos plus

chers amusements. Elle était la gloire délicieuse, le doux honneur du

théâtre. Elle faisait la joie de ceux mêmes qui ne la possédaient pas.

Les femmes qu'on aimait, on les aimait en elle; il ne se donnait pas

de baisers dont elle fût tout à fait absente, car elle était la

volupté des voluptés, et la seule pensée qu'elle respirait parmi nous

nous excitait au plaisir.

Ainsi pensaient les jeunes hommes, et l'un d'eux, nommé Cérons, qui

l'avait tenue dans ses bras, criait au rapt et blasphémait le dieu

Christ. Dans tous les groupes, la conduite de Thaïs était sévèrement

jugée:

--C'est une fuite honteuse!

--Un lâche abandon!

--Elle nous retire le pain de la bouche.

--Elle emporte la dot de nos filles.

--Il faudra bien au moins qu'elle paie les couronnes que je lui ai

vendues.

--Et les soixante robes qu'elle m'a commandées.

--Elle doit à tout le monde.

--Qui représentera après elle Iphigénie, Électre et Polyxène? Le beau

Polybe lui-même n'y réussira pas comme elle.

--Il sera triste de vivre quand sa porte sera close.

--Elle était la claire étoile, la douce lune du ciel alexandrin.

Les mendiants les plus célèbres de la ville, aveugles, culs-de-jatte

et paralytiques, étaient maintenant rassemblés sur la place; et, se

traînant dans l'ombre des riches, ils gémissaient:

--Comment vivrons-nous quand Thaïs ne sera plus là pour nous nourrir?

Les miettes de sa table rassasiaient tous les jours deux cents

malheureux, et ses amants, qui la quittaient satisfaits, nous jetaient

en passant des poignées de pièces d'argent.

Des voleurs, répandus dans la foule, poussaient des clameurs

assourdissantes et bousculaient leurs voisins afin d'augmenter le

désordre et d'en profiter pour dérober quelque objet précieux.

Seul, le vieux Taddée qui vendait la laine de Milet et le lin de

Tarente, et à qui Thaïs devait une grosse somme d'argent, restait

calme et silencieux au milieu du tumulte. L'oreille tendue et le

regard oblique, il caressait sa barbe de bouc, et semblait pensif.

Enfin, s'étant approché du jeune Cérons, il le tira par la manche et

lui dit tout bas:

--Toi, le préféré de Thaïs, beau seigneur, montre-toi et ne souffre

pas qu'un moine te l'enlève.

--Par Pollux et sa soeur, il ne le fera pas! s'écria Cérons. Je vais

parler à Thaïs et sans me flatter, je pense qu'elle m'écoutera un peu

mieux que ce Lapithe barbouillé de suie. Place! Place, canaille!

Et, frappant du poing les hommes, renversant les vieilles femmes,

foulant aux pieds les petits enfants, il parvint jusqu'à Thaïs et la

tirant à part:

--Belle fille, lui dit-il, regarde-moi, souviens-toi, et dis si

vraiment tu renonces à l'amour.

Mais Paphnuce se jetant entre Thaïs et Cérons:

--Impie, s'écria-t-il, crains de mourir si tu touches à celle-ci: elle

est sacrée, elle est la part de Dieu.

--Va-t'en, cynocéphale! répliqua le jeune homme furieux; laisse-moi

parler à mon amie, sinon je traînerai par la barbe ta carcasse obscène

jusque dans ce feu où je te grillerai comme une andouille.

Et il étendit la main sur Thaïs. Mais repoussé par le moine avec une

raideur inattendue, il chancela et alla tomber à quatre pas en

arrière, au pied du bûcher dans les tisons écroulés.

Cependant le vieux Taddée allait de l'un à l'autre, tirant l'oreille

aux esclaves et baisant la main aux maîtres, excitant chacun contre

Paphnuce, et déjà il avait formé une petite troupe qui marchait

résolument sur le moine ravisseur. Cérons se releva, le visage noirci,

les cheveux brûlés, suffoqué de fumée et de rage. Il blasphéma les

dieux et se jeta parmi les assaillants, derrière lesquels les

mendiants rampaient en agitant leurs béquilles. Paphnuce fut bientôt

enfermé dans un cercle de poings tendus, de bâtons levés et de cris de

mort.

--Au gibet! le moine, au gibet!

--Non, jetez-le dans le feu. Grillez-le tout vif!

Ayant saisi sa belle proie, Paphnuce la serrait sur son coeur.

--Impies, criait-il d'une voix tonnante, n'essayez pas d'arracher la

colombe à l'aigle du Seigneur. Mais plutôt imitez cette femme et,

comme elle, changez votre fange en or. Renoncez, sur son exemple, aux

faux biens que vous croyez posséder et qui vous possèdent. Hâtez-vous:

les jours sont proches et la patience divine commence à se lasser.

Repentez-vous, confessez votre honte, pleurez et priez. Marchez sur

les pas de Thaïs. Détestez vos crimes qui sont aussi grands que les

siens. Qui de vous, pauvres ou riches, marchands, soldats, esclaves,

illustres citoyens, oserait se dire, devant Dieu, meilleur qu'une

prostituée? Vous n'êtes tous que de vivantes immondices et c'est par

un miracle de la bonté céleste que vous ne vous répandez pas soudain

en ruisseaux de boue.

Tandis qu'il parlait, des flammes jaillissaient de ses prunelles; il

semblait que des charbons ardents sortissent de ses lèvres, et ceux

qui l'entouraient l'écoutaient malgré eux.

Mais le vieux Taddée ne restait point oisif. Il ramassait des pierres

et des écailles d'huîtres, qu'il cachait dans un pan de sa tunique et,

n'osant les jeter lui-même, il les glissait dans la main des

mendiants. Bientôt les cailloux volèrent et une coquille, adroitement

lancée, fendit le front de Paphnuce. Le sang, qui coulait sur cette

sombre face de martyr, dégouttait, pour un nouveau baptême, sur la

tête de la pénitente, et Thaïs, oppressée par l'étreinte du moine, sa

chair délicate froissée contre le rude cilice, sentait courir en elle

les frissons de l'horreur et de la volupté.

A ce moment, un homme élégamment vêtu, le front couronné d'ache,

s'ouvrant un chemin au milieu des furieux, s'écria:

--Arrêtez! arrêtez! Ce moine est mon frère!

C'était Nicias qui, venant de fermer les yeux au philosophe Eucrite,

et qui, passant sur cette place pour regagner sa maison, avait vu sans

trop de surprise (car il ne s'étonnait de rien) le bûcher fumant,

Thaïs vêtue de bure et Paphnuce lapidé.

Il répétait:

--Arrêtez, vous dis-je; épargnez mon vieux condisciple; respectez la

chère tête de Paphnuce.

Mais, habitué aux subtils entretiens des sages, il n'avait point

l'impérieuse énergie qui soumet les esprits populaires. On ne l'écouta

point. Une grêle de cailloux et d'écailles tombait sur le moine qui,

couvrant Thaïs de son corps, louait le Seigneur dont la bonté lui

changeait les blessures en caresses. Désespérant de se faire entendre

et trop assuré de ne pouvoir sauver son ami, soit par la force, soit

par la persuasion, Nicias se résignait déjà à laisser faire aux dieux,

en qui il avait peu de confiance, quand il lui vint en tête d'user

d'un stratagème que son mépris des hommes lui avait tout à coup

suggéré. Il détacha de sa ceinture sa bourse qui se trouvait gonflée

d'or et d'argent, étant celle d'un homme voluptueux et charitable;

puis il courut à tous ceux qui jetaient des pierres et fit sonner les

pièces à leurs oreilles. Ils n'y prirent point garde d'abord, tant

leur fureur était vive; mais peu à peu leurs regards se tournèrent

vers l'or qui tintait et bientôt leurs bras amollis ne menacèrent plus

leur victime. Voyant qu'il avait attiré leurs yeux et leurs âmes,

Nicias ouvrit la bourse et se mit à jeter dans la foule quelques

pièces d'or et d'argent. Les plus avides se baissèrent pour les

ramasser. Le philosophe, heureux de ce premier succès, lança

adroitement çà et là les deniers et les drachmes. Au son des pièces de

métal qui rebondissaient sur le pavé, la troupe des persécuteurs se

rua à terre. Mendiants, esclaves et marchands se vautraient à l'envi,

tandis que, groupés autour de Cérons, les patriciens regardaient ce

spectacle en éclatant de rire. Cérons lui-même y perdit sa colère. Ses

amis encourageaient les rivaux prosternés, choisissaient des champions

et faisaient des paris, et, quand naissaient des disputes, ils

excitaient ces misérables comme on fait des chiens qui se battent. Un

cul-de-jatte ayant réussi à saisir un drachme, des acclamations

s'élevèrent jusqu'aux nues. Les jeunes hommes se mirent eux-mêmes à

jeter des pièces de monnaie, et l'on ne vit plus sur toute la place

qu'une infinité de dos qui, sous une pluie d'airain, s'entre-choquaient

comme les lames d'une mer démontée. Paphnuce était oublié.

Nicias courut à lui, le couvrit de son manteau et l'entraîna avec

Thaïs dans des ruelles où ils ne furent pas poursuivis. Ils coururent

quelque temps en silence, puis, se jugeant hors d'atteinte, ils

ralentirent le pas et Nicias dit d'un ton de raillerie un peu triste:

--C'est donc fait! Pluton ravit Proserpine, et Thaïs veut suivre loin

de nous mon farouche ami.

--Il est vrai, Nicias, répondit Thaïs, je suis fatiguée de vivre avec

des hommes comme toi, souriants, parfumés, bienveillants, égoïstes. Je

suis lasse de tout ce que je connais, et je vais chercher l'inconnu.

J'ai éprouvé que la joie n'était pas la joie et voici que cet homme

m'enseigne qu'en la douleur est la véritable joie. Je le crois, car il

possède la vérité.

--Et moi, âme amie, reprit Nicias, en souriant, je possède les

vérités. Il n'en a qu'une; je les ai toutes. Je suis plus riche que

lui, et n'en suis, à vrai dire, ni plus fier ni plus heureux.

Et voyant que le moine lui jetait des regards flamboyants:

--Cher Paphnuce, ne crois pas que je te trouve extrêmement ridicule,

ni même tout à fait déraisonnable. Et si je compare ma vie à la

tienne, je ne saurais dire laquelle est préférable en soi. Je vais

tout à l'heure prendre le bain que Crobyle et Myrtale m'auront

préparé, je mangerai l'aile d'un faisan du Phase, puis je lirai, pour

la centième fois, quelque fable milésienne ou quelque traité de

Métrodore. Toi, tu regagneras ta cellule où, t'agenouillant comme un

chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles formules d'incantation

depuis longtemps mâchées et remâchées, et le soir, tu avaleras des

raves sans huile. Eh bien! très cher, en accomplissant ces actes,

dissemblables quant aux apparences, nous obéirons tous deux au même

sentiment, seul mobile de toutes les actions humaines; nous

rechercherons tous deux notre volupté et nous nous proposerons une fin

commune: le bonheur, l'impossible bonheur! J'aurais donc mauvaise

grâce à te donner tort, chère tête, si je me donne raison.

» Et toi, ma Thaïs, va et réjouis-toi, sois plus heureuse encore, s'il

est possible, dans l'abstinence et dans l'austérité que tu ne l'as été

dans la richesse et dans le plaisir. A tout prendre, je te proclame

digne d'envie. Car si dans toute notre existence, obéissant à notre

nature, nous n'avons, Paphnuce et moi, poursuivi qu'une seule espèce

de satisfaction, tu auras goûté dans la vie, chère Thaïs, des voluptés

contraires qu'il est rarement donné à la même personne de connaître.

En vérité, je voudrais être pour une heure un saint de l'espèce de

notre cher Paphnuce. Mais cela ne m'est point permis. Adieu donc,

Thaïs! Va où te conduisent les puissances secrètes de ta nature et de

ta destinée. Va, et emporte au loin les voeux de Nicias. J'en sais

l'inanité; mais puis-je te donner mieux que des regrets stériles et de

vains souhaits pour prix des illusions délicieuses qui m'enveloppaient

jadis dans tes bras et dont il me reste l'ombre? Adieu, ma

bienfaitrice! adieu, bonté qui s'ignore, vertu mystérieuse, volupté

des hommes! adieu, la plus adorable des images que la nature ait

jamais jetées, pour une fin inconnue, sur la face de ce monde

décevant.

Tandis qu'il parlait, une sombre colère couvait dans le coeur du

moine; elle éclata en imprécations.

--Va-t'en, maudit! Je te méprise et te hais! Va-t'en, fils de l'enfer,

mille fois plus méchant que ces pauvres égarés qui, tout à l'heure, me

jetaient des pierres avec des injures. Ils ne savaient pas ce qu'ils

faisaient et la grâce de Dieu, que j'implore pour eux, peut un jour

descendre dans leurs coeurs. Mais toi, détestable Nicias, tu n'es que

venin perfide et poison acerbe. Le souffle de ta bouche exhale le

désespoir et la mort. Un seul de tes sourires contient plus de

blasphèmes qu'il n'en sort en tout un siècle des lèvres fumantes de

Satan. Arrière, réprouvé!

Nicias le regardait avec tendresse.

--Adieu, mon frère, lui dit-il, et puisses-tu conserver jusqu'à

l'évanouissement final les trésors de ta foi, de ta haine et de ton

amour! Adieu! Thaïs: en vain tu m'oublieras, puisque je garde ton

souvenir.

Et, les quittant, il s'en alla pensif par les rues tortueuses qui

avoisinent la grande nécropole d'Alexandrie et qu'habitent les potiers

funèbres. Leurs boutiques étaient pleines de ces figurines d'argile,

peintes de couleurs claires, qui représentent des dieux et des

déesses, des mimes, des femmes, de petits génies ailés, et qu'on a

coutume d'ensevelir avec les morts. Il songea que peut-être

quelques-uns de ces légers simulacres, qu'il voyait là de ses yeux,

seraient les compagnons de son sommeil éternel; et il lui sembla qu'un

petit Éros, sa tunique retroussée, riait d'un rire moqueur. L'idée de

ses funérailles, qu'il voyait par avance, lui était pénible. Pour

remédier à sa tristesse, il essaya de la philosophie et construisit un

raisonnement:

--Certes, se dit-il, le temps n'a point de réalité. C'est une pure

illusion de notre esprit. Or, comment, s'il n'existe pas, pourrait-il

m'apporter ma mort?... Est-ce à dire que je vivrai éternellement? Non,

mais j'en conclus que ma mort est, et fut toujours autant qu'elle sera

jamais. Je ne la sens pas encore, pourtant elle est, et je ne dois pas

la craindre, car ce serait folie de redouter la venue de ce qui est

arrivé. Elle existe comme la dernière page d'un livre que je lis et

que je n'ai pas fini.

Ce raisonnement l'occupa sans l'égayer tout le long de sa route; il

avait l'âme noire quand, arrivé au seuil de sa maison, il entendit les

rires clairs de Crobyle et de Myrtale, qui jouaient à la paume en

l'attendant.

Paphnuce et Thaïs sortirent de la ville par la porte de la Lune et

suivirent le rivage de la mer.

--Femme, disait le moine, toute cette grande mer bleue ne pourrait

laver tes souillures.

Il lui parlait avec colère et mépris:

--Plus immonde que les lices et les laies, tu as prostitué aux païens

et aux infidèles un corps que l'Éternel avait formé pour s'en faire un

tabernacle, et tes impuretés sont telles que, maintenant que tu sais

la vérité, tu ne peux plus unir tes lèvres ou joindre les mains sans

que le dégoût de toi-même ne te soulève le coeur.

Elle le suivait docilement, par d'âpres chemins, sous l'ardent soleil.

La fatigue rompait ses genoux et la soif enflammait son haleine. Mais,

loin d'éprouver cette fausse pitié qui amollit les coeurs profanes,

Paphnuce se réjouissait des souffrances expiatrices de cette chair qui

avait péché. Dans le transport d'un saint zèle, il aurait voulu

déchirer de verges ce corps qui gardait sa beauté comme un témoignage

éclatant de son infamie. Ses méditations entretenaient sa pieuse

fureur et, se rappelant que Thaïs avait reçu Nicias dans son lit, il

en forma une idée si abominable que tout son sang reflua vers son

coeur et que sa poitrine fut près de se rompre. Ses anathèmes,

étouffés dans sa gorge, firent place à des grincements de dents. Il

bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la

regarda jusqu'à l'âme, et lui cracha au visage.

Tranquille, elle s'essuya la face sans cesser de marcher. Maintenant

il la suivait, attachant sur elle sa vue comme sur un abîme. Il

allait, saintement irrité. Il méditait de venger le Christ afin que le

Christ ne se vengeât pas, quand il vit une goutte de sang qui du pied

de Thaïs coula sur le sable. Alors, il sentit la fraîcheur d'un

souffle inconnu entrer dans son coeur ouvert, des sanglots lui

montèrent abondamment aux lèvres, il pleura, il courut se prosterner

devant elle, il l'appela sa soeur, il baisa ces pieds qui saignaient.

Il murmura cent fois:

--Ma soeur, ma soeur, ma mère, ô très sainte!

Il pria:

--Anges du ciel, recueillez précieusement cette goutte de sang et

portez-la devant le trône du Seigneur. Et qu'une anémone miraculeuse

fleurisse sur le sable arrosé par le sang de Thaïs, afin que tous ceux

qui verront cette fleur recouvrent la pureté du coeur et des sens! O

sainte, sainte, très sainte Thaïs!

Comme il priait et prophétisait ainsi, un jeune garçon vint à passer

sur un âne. Paphnuce lui ordonna de descendre, fit asseoir Thaïs sur

l'âne, prit la bride et suivit le chemin commencé. Vers le soir, ayant

rencontré un canal ombragé de beaux arbres, il attacha l'âne au tronc

d'un dattier et, s'asseyant sur une pierre moussue, il rompit avec

Thaïs un pain qu'ils mangèrent assaisonné de sel et d'hysope. Ils

buvaient l'eau fraîche dans le creux de leur main et s'entretenaient

de choses éternelles. Elle disait:

--Je n'ai jamais bu d'une eau si pure ni respiré un air si léger, et

je sens que Dieu flotte dans les souffles qui passent.

Paphnuce répondait:

--Vois, c'est le soir, ô ma soeur. Les ombres bleues de la nuit

couvrent les collines. Mais bientôt tu verras briller dans l'aurore

les tabernacles de vie; bientôt tu verras s'allumer les roses de

l'éternel matin.

Ils marchèrent toute la nuit, et tandis que le croissant de la lune

effleurait la cime argentée des flots, ils chantaient des psaumes et

des cantiques. Quand le soleil se leva, le désert s'étendait devant

eux comme une immense peau de lion sur la terre libyque. A la lisière

du sable, des cellules blanches s'élevaient près des palmiers dans

l'aurore.

--Mon père, demanda Thaïs, sont-ce là les tabernacles de vie?

--Tu l'as dit, ma fille et ma soeur. C'est la maison du salut où je

t'enfermerai de mes mains.

Bientôt ils découvrirent de toutes parts des femmes qui s'empressaient

près des demeures ascétiques comme des abeilles autour des ruches. Il

y en avait qui cuisaient le pain ou qui apprêtaient les légumes;

plusieurs filaient la laine, et la lumière du ciel descendait sur

elles ainsi qu'un sourire de Dieu. D'autres méditaient à l'ombre des

tamaris; leurs mains blanches pendaient à leur côté, car, étant

pleines d'amour, elles avaient choisi la part de Madeleine, et elles

n'accomplissaient pas d'autres oeuvres que la prière, la contemplation

et l'extase. C'est pourquoi on les nommait les Maries et elles étaient

vêtues de blanc. Et celles qui travaillaient de leurs mains étaient

appelées les Marthes et portaient des robes bleues. Toutes étaient

voilées, mais les plus jeunes laissaient glisser sur leur front des

boucles de cheveux; et il faut croire que c'était malgré elles, car la

règle ne le permettait pas. Une dame très vieille, grande, blanche,

allait de cellule en cellule, appuyée sur un sceptre de bois dur.

Paphnuce s'approcha d'elle avec respect, lui baisa le bord de son

voile, et dit:

--La paix du Seigneur soit avec toi, vénérâble Albine! J'apporte à la

ruche dont tu es la reine une abeille que j'ai trouvée perdue sur un

chemin sans fleurs. Je l'ai prise dans le creux de ma main et

réchauffée de mon souffle. Je te la donne.

Et il lui désigna du doigt la comédienne, qui s'agenouilla devant la

fille des Césars.

Albine arrêta un moment sur Thaïs son regard perçant, lui ordonna de

se relever, la baisa au front, puis, se tournant vers le moine:

--Nous la placerons, dit-elle, parmi les Maries.

Paphnuce lui conta alors par quelles voies Thaïs avait été conduite à

la maison du salut et il demanda qu'elle fût d'abord enfermée dans une

cellule. L'abbesse y consentit, elle conduisit la pénitente dans une

cabane restée vide depuis la mort de la vierge Læta qui l'avait

sanctifiée. Il n'y avait dans l'étroite chambre qu'un lit, une table

et une cruche, et Thaïs, quand elle posa le pied sur le seuil, fut

pénétrée d'une joie infinie.

--Je veux moi-même clore la porte, dit Paphnuce, et poser le sceau que

Jésus viendra rompre de ses mains.

Il alla prendre au bord de la fontaine une poignée d'argile humide, y

mit un de ses cheveux avec un peu de salive et l'appliqua sur une des

fentes de l'huis. Puis, s'étant approché de la fenêtre près de

laquelle Thaïs se tenait paisible et contente, il tomba à genoux, loua

par trois fois le Seigneur et s'écria:

--Qu'elle est aimable celle qui marche dans les sentiers de vie! Que

ses pieds sont beaux et que son visage est resplendissant!

Il se leva, baissa sa cucule sur ses yeux et s'éloigna lentement.

Albine appela une de ses vierges.

--Ma fille, lui dit-elle, va porter à Thaïs ce qui lui est nécessaire:

du pain, de l'eau et une flûte à trois trous.

III

L'EUPHORBE

Paphnuce était de retour au saint désert. Il avait pris, vers

Athribis, le bateau qui remontait le Nil pour porter des vivres au

monastère de l'abbé Sérapion. Quand il débarqua, ses disciples

s'avancèrent au-devant, de lui avec de grandes démonstrations de joie.

Les uns levaient les bras au ciel; les autres, prosternés à terre,

baisaient les sandales de l'abbé. Car ils savaient déjà ce que le

saint avait accompli dans Alexandrie. C'est ainsi que les moines

recevaient ordinairement, par des voies inconnues et rapides, les avis

intéressant la sûreté et la gloire de l'Église. Les nouvelles

couraient dans le désert avec la rapidité du simoun.

Et tandis que Paphnuce s'enfonçait dans les sables, ses disciples le

suivaient en louant le Seigneur. Flavien, qui était l'ancien de ses

frères, saisi tout à coup d'un pieux délire, se mit à chanter un

cantique inspiré:

--Jour béni! Voici que notre père nous est rendu!

» Il nous revient, chargé de nouveaux mérites dont le prix nous sera

compté!

» Car les vertus du père sont la richesse des enfants et la sainteté

de l'abbé embaume toutes les cellules.

» Paphnuce, notre père, vient de donner à Jésus-Christ une nouvelle

épouse.

» Il a changé par son art merveilleux une brebis noire en brebis

blanche.

» Et voici qu'il nous revient chargé de nouveaux mérites.

» Semblable à l'abeille de l'Arsinoïtide, qu'alourdit le nectar des

fleurs.

» Comparable au bélier de Nubie, qui peut à peine supporter le poids

de sa laine abondante.

» Célébrons ce jour en assaisonnant nos mets avec de l'huile!

Parvenus au seuil de la cellule abbatiale, ils se mirent tous à genoux

et dirent:

--Que notre père nous bénisse et qu'il nous donne à chacun une mesure

d'huile pour fêter son retour!

Seul, Paul le Simple, resté debout, demandait: «Quel est cet homme?»

et ne reconnaissait point Paphnuce. Mais personne ne prenait garde à

ce qu'il disait, parce qu'on le savait dépourvu d'intelligence, bien

que rempli de piété.

L'abbé d'Antinoé, renfermé dans sa cellule, songea:

--J'ai donc enfin regagné l'asile de mon repos et de ma félicité. Je

suis donc rentré dans la citadelle de mon contentement. D'où vient que

ce cher toit de roseaux ne m'accueille point en ami, et que les murs

ne me disent pas: Sois le bienvenu! Rien, depuis mon départ, n'est

changé dans cette demeure d'élection. Voici ma table et mon lit. Voici

la tête de momie qui m'inspira tant de fois des pensées salutaires, et

voici le livre où j'ai si souvent cherché les images de Dieu. Et

pourtant je ne retrouve rien de ce que j'ai laissé. Les choses

m'apparaissent tristement dépouillées de leurs grâces coutumières, et

il me semble que je les vois aujourd'hui pour la première fois. En

regardant cette table et cette couche, que j'ai jadis taillées de mes

mains, cette tête noire et desséchée, ces rouleaux de papyrus remplis

des dictées de Dieu, je crois voir les meubles d'un mort. Après les

avoir tant connus, je ne les reconnais pas. Hélas! puisqu'en réalité

rien n'est changé autour de moi, c'est moi qui ne suis plus celui que

j'étais. Je suis un autre. Le mort, c'était moi! Qu'est-il devenu, mon

Dieu? Qu'a-t-il emporté? Que m'a-t-il laissé? Et qui suis-je?

Thaïs · 第 8 / 12 段