» Ayant ainsi parlé, Eunoia descendit sur la terre et s'incarna dans

le sein d'une tyndaride. Elle naquit petite et débile et reçut le nom

d'Hélène. Soumise aux travaux de la vie, elle grandit bientôt en grâce

et en beauté, et devint la plus désirée des femmes, comme elle l'avait

résolu, afin d'être éprouvée dans son corps mortel par les plus

illustres souillures. Proie inerte des hommes lascifs et violents,

elle se dévoua au rapt et à l'adultère en expiation de tous les

adultères, de toutes les violences, de toutes les iniquités, et causa

par sa beauté la ruine des peuples, pour que Dieu pût pardonner les

crimes de l'univers. Et jamais la pensée céleste, jamais Eunoia ne fut

si adorable qu'aux jours où, femme, elle se prostituait aux héros et

aux bergers. Les poètes devinaient sa divinité, quand ils la

peignaient si paisible, si superbe et si fatale, et lorsqu'ils lui

faisaient cette invocation: «Âme sereine comme le calme des mers!»

» C'est ainsi qu'Eunoia fut entraînée par la pitié dans le mal et dans

la souffrance. Elle mourut, et les Lacédémoniens montrent son tombeau,

car elle devait connaître la mort après la volupté et goûter tous les

fruits amers qu'elle avait semés. Mais, s'échappant de la chair

décomposée d'Hélène, elle s'incarna dans une autre forme de femme et

s'offrit de nouveau à tous les outrages. Ainsi, passant de corps en

corps, et traversant parmi nous les âges mauvais, elle prend sur elle

les péchés du monde. Son sacrifice ne sera point vain. Attachée à nous

par les liens de la chair, aimant et pleurant avec nous, elle opérera

sa rédemption et la nôtre, et nous ravira, suspendus à sa blanche

poitrine, dans la paix du ciel reconquis.

HERMODORE

Ce mythe ne m'était point inconnu. Il me souvient qu'on a conté qu'en

une de ses métamorphoses, cette divine Hélène vivait auprès du

magicien Simon, sous Tibère empereur. Je croyais toutefois que sa

déchéance était involontaire et que les anges l'avaient entraînée dans

leur chute.

ZÉNOTHÉMIS

Hermodore, il est vrai que des hommes mal initiés aux mystères ont

pensé que la triste Eunoia n'avait pas consenti sa propre déchéance.

Mais, s'il en était ainsi qu'ils prétendent, Eunoia ne serait pas la

courtisane expiatrice, l'hostie couverte de toutes les macules, le

pain imbibé du vin de nos hontes, l'offrande agréable, le sacrifice

méritoire, l'holocauste dont la fumée monte vers Dieu. S'ils n'étaient

point volontaires ses péchés n'auraient point de vertu.

CALLICRATE

Mais veux-tu que je t'apprenne, Zénothémis, dans quel pays, sous quel

nom, en quelle forme adorable vit aujourd'hui cette Hélène toujours

renaissante?

ZÉNOTHÉMIS

Il faut être très sage pour découvrir un tel secret. Et la sagesse,

Callicrate, n'est pas donnée aux poètes, qui vivent dans le monde

grossier des formes et s'amusent, comme les enfants, avec des sons et

de vaines images.

CALLICRATE

Crains d'offenser les dieux, impie Zénothémis; les poètes leur sont

chers. Les premières lois furent dictées en vers par les immortels

eux-mêmes, et les oracles des dieux sont des poèmes. Les hymnes ont

pour les oreilles célestes d'agréables sons. Qui ne sait que les

poètes sont des devins et que rien ne leur est caché? Étant poète

moi-même et ceint du laurier d'Apollon, je révélerai à tous la

dernière incarnation d'Eunoia. L'éternelle Hélène est près de vous:

elle nous regarde et nous la regardons. Voyez cette femme accoudée aux

coussins de son lit, si belle et toute songeuse, et dont les yeux ont

des larmes, les lèvres des baisers. C'est elle! Charmante comme aux

jours de Priam et de l'Asie en fleur, Eunoia se nomme aujourd'hui

Thaïs.

PHILINA

Que dis-tu, Callicrate? Notre chère Thaïs aurait connu Pâris, Mélénas

et les Achéens aux belles cnémides qui combattaient devant Ilion!

Était-il grand, Thaïs, le cheval de Troie?

ARISTOBULE

Qui parle d'un cheval?

--J'ai bu comme un Thrace! s'écria Chéréas. Et il roula sous la table.

Callicrate, élevant sa coupe:

--Je bois aux Muses héliconiennes, qui m'ont promis une mémoire que

n'obscurcira jamais l'aile sombre de la nuit fatale!

Le vieux Cotta dormait et sa tête chauve se balançait lentement sur

ses larges épaules.

Depuis quelque temps, Dorion s'agitait dans son manteau philosophique.

Il s'approcha en chancelant du lit de Thaïs:

--Thaïs, je t'aime, bien qu'il soit indigne de moi d'aimer une femme.

THAÏS

Pourquoi ne m'aimais-tu pas tout à l'heure?

DORION

Parce que j'étais à jeun.

THAÏS

Mais moi, mon pauvre ami, qui n'ai bu que de l'eau, souffre que je ne

t'aime pas.

Dorion n'en voulut pas entendre davantage et se glissa auprès de Drosé

qui l'appelait du regard pour l'enlever à son amie. Zénothémis prenant

la place quittée donna à Thaïs un baiser sur la bouche.

THAÏS

Je te croyais plus vertueux.

ZÉNOTHÉMIS

Je suis parfait, et les parfaits ne sont tenus à aucune loi.

THAÏS

Mais ne crains-tu pas de souiller ton âme dans les bras d'une femme?

ZÉNOTHÉMIS

Le corps peut céder au désir, sans que l'âme en soit occupée.

THAÏS

Va-t'en! Je veux qu'on m'aime de corps et d'âme. Tous ces philosophes

sont des boucs!

Les lampes s'éteignaient une à une. Un jour pâle, qui pénétrait par

les fentes des tentures, frappait les visages livides et les yeux

gonflés des convives. Aristobule, tombé les poings fermés à côté de

Chéréas, envoyait en songe ses palefreniers tourner la meule.

Zénothémis pressait dans ses bras Philina défaite. Dorion versait sur

la gorge nue de Drosé des gouttes de vin qui roulaient comme des rubis

de la blanche poitrine agitée par le rire et que le philosophe

poursuivait avec ses lèvres pour les boire sur la chair glissante.

Eucrite se leva; et posant le bras sur l'épaule de Nicias, il

l'entraîna au fond de la salle.

--Ami, lui dit-il en souriant, si tu penses encore, à quoi penses-tu?

--Je pense que les amours des femmes sont semblables aux jardins

d'Adonis.

--Que veux-tu dire?

--Ne sais-tu pas, Eucrite, que les femmes font chaque année de petits

jardins sur leur terrasse, en plantant pour l'amant de Vénus des

rameaux dans des vases d'argile? Ces rameaux verdoient peu de temps et

se fanent.

--Ami, n'ayons donc souci ni de ces amours ni de ces jardins. C'est

folie de s'attacher à ce qui passe.

--Si la beauté n'est qu'une ombre le désir n'est qu'un éclair. Quelle

folie y a-t-il à désirer la beauté? N'est-il pas raisonnable, au

contraire, que ce qui passe aille à ce qui ne dure pas et que l'éclair

dévore l'ombre glissante?

--Nicias, tu me sembles un enfant qui joue aux osselets. Crois-moi:

sois libre. C'est par là qu'on est homme.

--Comment peut-on être libre, Eucrite, quand on a un corps?

--Tu le verras tout à l'heure, mon fils. Tout à l'heure tu diras:

Eucrite était libre.

Le vieillard parlait adossé à une colonne de porphyre, le front

éclairé par les premiers rayons de l'aube. Hermodore et Marcus,

s'étant approchés, se tenaient devant lui à côté de Nicias, et tous

quatre, indifférents aux rires et aux cris des buveurs,

s'entretenaient des choses divines. Eucrite s'exprimait avec tant de

sagesse que Marcus lui dit:

--Tu es digne de connaître le vrai Dieu.

Eucrite répondit:

--Le vrai Dieu est dans le coeur du sage.

Puis ils parlèrent de la mort.

--Je veux, dit Eucrite, qu'elle me trouve occupé à me corriger

moi-même et attentif à tous mes devoirs. Devant elle, je lèverai au

ciel mes mains pures et je dirai aux dieux:

«Vos images, dieux, que vous avez posées dans le temple de mon âme, je

ne les ai point souillées; j'y ai suspendu mes pensées ainsi que des

guirlandes, des bandelettes et des couronnes. J'ai vécu en conformité

avec votre providence. J'ai assez vécu.»

En parlant ainsi, il levait les bras au ciel et son visage

resplendissait de lumière.

Il resta pensif un instant. Puis il reprit avec une allégresse

profonde:

--Détache-toi de la vie, Eucrite, comme l'olive mûre qui tombe, en

rendant grâce à l'arbre qui l'a portée et en bénissant la terre sa

nourrice!

A ces mots, tirant d'un pli de sa robe un poignard nu, il le plongea

dans sa poitrine.

Quand ceux qui l'écoutaient saisirent ensemble son bras, la pointe du

fer avait pénétré dans le coeur du sage; Eucrite était entré dans le

repos. Hermodore et Nicias portèrent le corps pâle et sanglant sur un

des lits du festin, au milieu des cris aigus des femmes, des

grognements des convives dérangés dans leur assoupissement et des

souffles de volupté étouffés dans l'ombre des tapis. Le vieux Cotta,

réveillé de son léger sommeil de soldat, était déjà auprès du cadavre,

examinant la plaie et criant:

--Qu'on appelle mon médecin Aristée!

Nicias secoua la tête:

--Eucrite n'est plus, dit-il. Il a voulu mourir comme d'autres veulent

aimer. Il a, comme nous tous, obéi à l'ineffable désir. Et le voilà

maintenant semblable aux dieux qui ne désirent rien.

Cotta se frappait le front:

--Mourir? vouloir mourir quand on peut encore servir l'État, quelle

aberration!

Cependant Paphnuce et Thaïs étaient restés immobiles, muets, côte à

côte, l'âme débordant de dégoût, d'horreur et d'espérance.

Tout à coup le moine saisit par la main la comédienne; enjamba avec

elle les ivrognes abattus près des êtres accouplés et, les pieds dans

le vin et le sang répandus, il l'entraîna dehors.

Le jour se levait rose sur la ville. Les longues colonnades

s'étendaient des deux côtés de la voie solitaire, dominées au loin par

le faîte étincelant du tombeau d'Alexandre. Sur les dalles de la

chaussée, traînaient ça et là des couronnes effeuillées et des torches

éteintes. On sentait dans l'air les souffles frais de la mer. Paphnuce

arracha avec dégoût sa robe somptueuse et en foula les lambeaux sous

ses pieds.

--Tu les a entendus, ma Thaïs! s'écria-t-il Ils ont craché toutes les

folies et toutes les abominations. Ils ont traîné le divin Créateur de

toutes choses aux gémonies des démons de l'enfer, nié impudemment le

bien et le mal, blasphémé Jésus et vanté Judas. Et le plus infâme de

tous, le chacal des ténèbres, la bête puante, l'arien plein de

corruption et de mort, a ouvert la bouche comme un sépulcre. Ma Thaïs,

tu les as vues ramper vers toi, ces limaces immondes et te souiller de

leur sueur gluante; tu les as vues, ces brutes endormies sous les

talons des esclaves; tu les as vues, ces bêtes accouplées sur les

tapis souillés de leurs vomissements; tu l'as vu, ce vieillard

insensé, répandre un sang plus vil que le vin répandu dans la

débauche, et se jeter au sortir de l'orgie à la face du Christ

inattendu! Louanges à Dieu! Tu as regardé l'erreur et tu as connu

qu'elle était hideuse. Thaïs, Thaïs, Thaïs, rappelle-toi les folies de

ces philosophes, et dis si tu veux délirer avec eux. Rappelle-toi les

regards, les gestes, les rires de leurs dignes compagnes, ces deux

guenons lascives et malicieuses, et dis si tu veux rester semblable à

elles!

Thaïs, le coeur soulevé des dégoûts de cette nuit, et ressentant

l'indifférence et la brutalité des hommes, la méchanceté des femmes,

le poids des heures, soupirait:

--Je suis fatiguée à mourir, ô mon père! Où trouver le repos? Je me

sens le front brûlant, la tête vide et les bras si las que je n'aurais

pas la force de saisir le bonheur, si l'on venait le tendre à portée

de ma main...

Paphnuce la regardait avec bonté:

--Courage, ô ma soeur: l'heure du repos se lève pour toi, blanche et

pure comme ces vapeurs que tu vois monter des jardins et des eaux.

Ils approchaient de la maison de Thaïs et voyaient déjà, au-dessus du

mur, les têtes des platanes et des térébinthes, qui entouraient la

grotte des Nymphes, frissonner dans la rosée au souffle du matin. Une

place publique était devant eux, déserte, entourée de stèles et de

statues votives, et portant à ses extrémités des bancs de marbre en

hémicycle, et que soutenaient des chimères. Thaïs se laissa tomber sur

un de ces bancs. Puis, élevant vers le moine un regard anxieux, elle

demanda:

--Que faut-il faire?

--Il faut, répondit le moine, suivre Celui qui est venu te chercher.

Il te détache du siècle comme le vendangeur cueille la grappe qui

pourrirait sur l'arbre et la porte au pressoir pour la changer en vin

parfumé. Écoute: il est, à douze heures d'Alexandrie, vers l'Occident,

non loin de la mer, un monastère de femmes dont la règle,

chef-d'oeuvre de sagesse, mériterait d'être mise en vers lyriques et

chantée aux sons du théorbe et des tambourins. On peut dire justement

que les femmes qui y sont soumises, posant les pieds à terre, ont le

front dans le ciel. Elles mènent en ce monde la vie des anges. Elle

veulent être pauvres afin que Jésus les aime, modestes afin qu'il les

regarde, chastes afin qu'il les épouse. Il les visite chaque jour en

habit de jardinier, les pieds nus, ses belles mains ouvertes, et tel

enfin qu'il se montra à Marie sur la voie du Tombeau. Or, je te

conduirai aujourd'hui même dans ce monastère, ma Thaïs, et bientôt

unie à ces saintes filles, tu partageras leurs célestes entretiens.

Elles t'attendent comme une soeur. Au seuil du couvent, leur mère, la

pieuse Albine, te donnera le baiser de paix et dira: «Ma fille, sois

la bienvenue!»

La courtisane poussa un cri d'admiration:

--Albine! une fille des Césars! La petite nièce de l'empereur Carus!

--Elle-même! Albine qui, née dans la pourpre, revêtit la bure et,

fille des maîtres du monde, s'éleva au rang de servante de

Jésus-Christ. Elle sera ta mère.

Thaïs se leva et dit:

--Mène-moi donc à la maison d'Albine.

Et Paphnuce, achevant sa victoire:

--Certes je t'y conduirai et là, je t'enfermerai dans une cellule où

tu pleureras tes péchés. Car il ne convient pas que tu te mêles aux

filles d'Albine avant d'être lavée de toutes tes souillures. Je

scellerai ta porte, et, bienheureuse prisonnière, tu attendras dans

les larmes que Jésus lui-même vienne, en signe de pardon, rompre le

sceau que j'aurai mis. N'en doute pas, il viendra, Thaïs; et quel

tressaillement agitera la chair de ton âme quand tu sentiras des

doigts de lumière se poser sur tes yeux pour en essuyer les pleurs!

Thaïs dit pour la seconde fois:

--Mène-moi, mon père, à la maison d'Albine.

Le coeur inondé de joie, Paphnuce promena ses regards autour de lui et

goûta presque sans crainte le plaisir de contempler les choses créées;

ses yeux buvaient délicieusement la lumière de Dieu, et des souffles

inconnus passaient sur son front. Tout à coup, reconnaissant, à l'un

des angles de la place publique, la petite porte par laquelle on

entrait dans la maison de Thaïs, et songeant que les beaux arbres dont

il admirait les cimes ombrageaient les jardins de la courtisane, il

vit en pensée les impuretés qui y avaient souillé l'air, aujourd'hui

si léger et si pur, et son âme en fut soudain si désolée qu'une rosée

amère jaillit de ses yeux.

--Thaïs, dit-il, nous allons fuir sans tourner la tête. Mais nous ne

laisserons pas derrière nous les instruments, les témoins, les

complices de tes crimes passés, ces tentures épaisses, ces lits, ces

tapis, ces urnes de parfums, ces lampes qui crieraient ton infamie?

Veux-tu qu'animés par des démons, emportés par l'esprit maudit qui est

en eux, ces meubles criminels courent après toi jusque dans le désert?

Il n'est que trop vrai qu'on voit des tables de scandale, des sièges

infâmes servir d'organes aux diables, agir, parler, frapper le sol et

traverser les airs. Périsse tout ce qui vit ta honte! Hâte-toi, Thaïs!

et, tandis que la ville est encore endormie, ordonne à tes esclaves de

dresser au milieu de cette place un bûcher sur lequel nous brûlerons

tout ce que ta demeure contient de richesses abominables.

Thaïs y consentit.

--Fais ce que tu veux, mon père, dit-elle. Je sais que les objets

inanimés servent parfois de séjour aux esprits. La nuit, certains

meubles parlent, soit en frappant des coups à intervalles réguliers,

soit en jetant des petites lueurs semblables à des signaux. Mais cela

n'est rien encore. N'as-tu pas remarqué, mon père, en entrant dans la

grotte des Nymphes, à droite, une statue de femme nue et prête à se

baigner? Un jour, j'ai vu de mes yeux cette statue tourner la tête

comme une personne vivante et reprendre aussitôt son attitude

ordinaire. J'en ai été glacée d'épouvante. Nicias, à qui j'ai conté ce

prodige, s'est moqué de moi; pourtant il y a quelque magie en cette

statue, car elle inspira de violents désirs à un certain Dalmate que

ma beauté laissait insensible. Il est certain que j'ai vécu parmi des

choses enchantées et que j'étais exposée aux plus grands périls, car

on a vu des hommes étouffés par l'embrassement d'une statue d'airain.

Pourtant, il est regrettable de détruire des ouvrages précieux faits

avec une rare industrie, et si l'on brûle mes tapis et mes tentures,

ce sera une grande perte. Il y en a dont la beauté des couleurs est

vraiment admirable et qui ont coûté très cher à ceux qui me les ont

donnés. Je possède également des coupes, des statues et des tableaux

dont le prix est grand. Je ne crois pas qu'il faille les faire périr.

Mais toi qui sais ce qui est nécessaire, fais ce que tu veux, mon

père.

En parlant ainsi, elle suivit le moine jusqu'à la petite porte où tant

de guirlandes et de couronnes avaient été suspendues et, l'ayant fait

ouvrir, elle dit au portier d'appeler tous les esclaves de la maison.

Quatre Indiens, gouverneurs des cuisines, parurent les premiers. Ils

avaient tous quatre la peau jaune et tous quatre étaient borgnes.

Ç'avait été pour Thaïs un grand travail et un grand amusement de

réunir ces quatre esclaves de même race et atteints de la même

infirmité. Quand ils servaient à table, ils excitaient la curiosité

des convives, et Thaïs les forçait à conter leur histoire. Ils

attendirent en silence. Leurs aides les suivaient. Puis vinrent les

valets d'écurie, les veneurs, les porteurs de litière et les courriers

aux jarrets de bronze, deux jardiniers velus comme des Priapes, six

nègres d'un aspect féroce, trois esclaves grecs, l'un grammairien,

l'autre poète et le troisième chanteur. Ils s'étaient tous rangés en

ordre sur la place publique, quand accoururent les négresses

curieuses, inquiètes, roulant de gros yeux ronds, la bouche fendue

jusqu'aux anneaux de leurs oreilles. Enfin, rajustant leurs voiles et

traînant languissamment leurs pieds, qu'entravaient de minces

chaînettes d'or, parurent, l'air maussade, six belles esclaves

blanches. Quand ils furent tous réunis, Thaïs leur dit en montrant

Paphnuce:

--Faites ce que cet homme va vous ordonner, car l'esprit de Dieu est

en lui et, si vous lui désobéissiez, vous tomberiez morts.

Elle croyait en effet, pour l'avoir entendu dire, que les saints du

désert avaient le pouvoir de plonger dans la terre entr'ouverte et

fumante les impies qu'ils frappaient de leur bâton.

Paphnuce renvoya les femmes et avec elles les esclaves grecs qui leur

ressemblaient et dit aux autres:

--Apportez du bois au milieu de la place, faites un grand feu et

jetez-y pêle-mêle tout ce que contient la maison et la grotte.

Surpris, ils demeuraient immobiles et consultaient leur maîtresse du

regard. Et comme elle restait inerte et silencieuse, ils se pressaient

les uns contre les autres, en tas, coude à coude, doutant si ce

n'était pas une plaisanterie.

--Obéissez, dit le moine.

Plusieurs étaient chrétiens. Comprenant l'ordre qui leur était donné,

ils allèrent chercher dans la maison du bois et des torches. Les

autres les imitèrent sans déplaisir, car, étant pauvres, ils

détestaient les richesses et avaient, d'instinct, le goût de la

destruction. Comme déjà ils élevaient le bûcher, Paphnuce dit à Thaïs:

--J'ai songé un instant à appeler le trésorier de quelque église

d'Alexandrie (si tant est qu'il en reste une seule digne encore du nom

d'église et non souillée par les bêtes ariennes), et à lui donner tes

biens, femme, pour les distribuer aux veuves et changer ainsi le gain

du crime en trésor de justice. Mais cette pensée ne venait pas de

Dieu, et je l'ai repoussée, et certes, ce serait trop grièvement

offenser les bien-aimées de Jésus-Christ que de leur offrir les

dépouilles de la luxure. Thaïs, tout ce que tu as touché doit être

dévoré par le feu jusqu'à l'âme. Grâces au ciel, ces tuniques, ces

voiles, qui virent des baisers plus innombrables que les rides de la

mer, ne sentiront plus que les lèvres et les langues des flammes.

Esclaves, hâtez-vous! Encore du bois! Encore des flambeaux et des

torches! Et toi, femme, rentre dans ta maison, dépouille tes infâmes

parures et va demander à la plus humble de tes esclaves, comme une

faveur insigne, la tunique qu'elle revêt pour nettoyer les planchers.

Thaïs obéit. Tandis que les Indiens agenouillés soufflaient sur les

tisons, les nègres jetaient dans le bûcher des coffres d'ivoire ou

d'ébène ou de cèdre qui, s'entr'ouvrant, laissaient couler des

couronnes, des guirlandes et des colliers. La fumée montait en colonne

sombre comme dans les holocaustes agréables de l'ancienne loi. Puis le

feu qui couvait, éclatant tout à coup, fit entendre un ronflement de

bête monstrueuse, et des flammes presque invisibles commencèrent à

dévorer leurs précieux aliments. Alors les serviteurs s'enhardirent à

l'ouvrage; ils traînaient allègrement les riches tapis, les voiles

brodés d'argent, les tentures fleuries. Ils bondissaient sous le poids

des tables, des fauteuils, des coussins épais, des lits aux chevilles

d'or. Trois robustes Éthiopiens accoururent tenant embrassées ces

statues colorées des Nymphes dont l'une avait été aimée comme une

mortelle; et l'on eût dit des grands singes ravisseurs de femmes. Et

quand, tombant des bras de ces monstres, les belles formes nues se

brisèrent sur les dalles, on entendit un gémissement.

A ce moment, Thaïs parut, ses cheveux dénoués coulant à longs flots,

nu-pieds et vêtue d'une tunique informe et grossière qui, pour avoir

seulement touché son corps, s'imprégnait d'une volupté divine.

Derrière elle, s'en venait un jardinier portant noyé, dans sa barbe

flottante, un Éros d'ivoire.

Elle fit signe à l'homme de s'arrêter et s'approchant de Paphnuce,

elle lui montra le petit dieu:

--Mon père, demanda-t-elle, faut-il aussi le jeter dans les flammes?

Il est d'un travail antique et merveilleux et il vaut cent fois son

poids d'or. Sa perte serait irréparable, car il n'y aura plus jamais

au monde un artiste capable de faire un si bel Éros. Considère aussi,

mon père, que ce petit enfant est l'Amour et qu'il ne faut pas le

traiter cruellement. Crois-moi: l'amour est une vertu et, si j'ai

péché, ce n'est pas par lui, mon père, c'est contre lui. Jamais je ne

regretterai ce qu'il m'a fait faire et je pleure seulement ce que j'ai

fait malgré sa défense. Il ne permet pas aux femmes de se donner à

ceux qui ne viennent point en son nom. C'est pour cela qu'on doit

l'honorer. Vois, Paphnuce, comme ce petit Éros est joli! Comme il se

cache avec grâce dans la barbe de ce jardinier! Un jour, Nicias, qui

m'aimait alors, me l'apporta en me disant: «Il te parlera de moi.»

Mais l'espiègle me parla d'un jeune homme que j'avais connu à Antioche

et ne me parla pas de Nicias. Assez de richesses ont péri sur ce

bûcher, mon père! Conserve cet Éros et place-le dans quelque

monastère. Ceux qui le verront tourneront leur coeur vers Dieu, car

l'Amour sait naturellement s'élever aux célestes pensées.

Le jardinier, croyant déjà le petit Éros sauvé, lui souriait comme à

un enfant, quand Paphnuce, arrachant le dieu des bras qui le tenaient,

le lança dans les flammes en s'écriant:

--Il suffit que Nicias l'ait touché pour qu'il répande tous les

poisons.

Puis, saisissant lui-même à pleines mains les robes étincelantes, les

manteaux de pourpre, les sandales d'or, les peignes, les strigiles,

les miroirs, les lampes, les théorbes et les lyres, il les jetait dans

ce brasier plus somptueux que le bûcher de Sardanapale, pendant que,

ivres de la joie de détruire, les esclaves dansaient en poussant des

hurlements sous une pluie de cendres et d'étincelles.

Un à un, les voisins, réveillés par le bruit, ouvraient leurs fenêtres

et cherchaient, en se frottant les yeux, d'où venait tant de fumée.

Puis ils descendaient à demi vêtus sur la place et s'approchaient du

bûcher:

--Qu'est cela? pensaient-ils.

Il y avait parmi eux des marchands auxquels Thaïs avait coutume

d'acheter des parfums ou des étoffes, et ceux-là, tout inquiets,

allongeant leur tête jaune et sèche, cherchaient à comprendre. Des

jeunes débauchés qui, revenant de souper, passaient par là, précédés

de leurs esclaves, s'arrêtaient, le front couronné de fleurs, la

tunique flottante, et poussaient de grands cris. Cette foule de

curieux, sans cesse accrue, sut bientôt que Thaïs, sous l'inspiration

de l'abbé d'Antinoé, brûlait ses richesses avant de se retirer dans un

monastère.

Thaïs · 第 7 / 12 段