consiste seulement dans l'effort, Eucrite, et dans cette tension par
laquelle les disciples de Zénon prétendent se rendre semblables aux
dieux, la grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le
boeuf accomplit le chef-d'oeuvre du stoïcisme.
EUCRITE
Nicias, tu railles et, comme à ton ordinaire, tu excelles à te moquer.
Mais, si le boeuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et
comme ce boeuf souterrain dont je vois ici le grand prêtre, et si la
grenouille, sagement inspirée, parvient à l'égaler, ne sera-t-elle
pas, en effet, plus vertueuse que le boeuf, et pourras-tu te défendre
d'admirer une bestiole si généreuse?
Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier couvert encore de
ses soies. Des marcassins, faits de pâte cuite au four, entourant la
bête comme s'ils voulaient téter, indiquaient que c'était une laie.
Zénothémis, se tournant vers le moine: --Amis, un convive est venu de
lui-même se joindre à nous. L'illustre Paphnuce, qui mène dans la
solitude une vie prodigieuse, est notre hôte inattendu.
COTTA
Dis mieux, Zénothémis. La première place lui est due, puisqu'il est
venu sans être invité.
ZÉNOTHÉMIS
Aussi devons-nous, cher Lucius, l'accueillir avec une particulière
amitié et rechercher ce qui peut lui être le plus agréable. Or, il est
certain qu'un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu'au
parfum des belles pensées. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en
amenant l'entretien sur la doctrine qu'il professe et qui est celle de
Jésus crucifié. Pour moi, je m'y prêterai d'autant plus volontiers que
cette doctrine m'intéresse vivement par le nombre et la diversité des
allégories qu'elle renferme. Si l'on devine l'esprit sous la lettre,
elle est pleine de vérités et j'estime que les livres des chrétiens
abondent en révélations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce,
accorder un prix égal aux livres des Juifs. Ceux-là furent inspirés,
non, comme on l'a dit, par l'esprit de Dieu, mais par un mauvais
génie, Iaveh, qui les dicta, était un de ces esprits qui peuplent
l'air inférieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons;
mais il les surpassait tous en ignorance et en férocité. Au contraire,
le serpent aux ailes d'or, qui déroulait autour de l'arbre de la
science sa spirale d'azur, était pétri de lumière et d'amour. Aussi,
la lutte était-elle inévitable entre ces deux puissances, celle-ci
brillante et l'autre ténébreuse. Elle éclata dans les premiers jours
du monde. Dieu venait à peine de rentrer dans son repos, Adam et Ève
le premier homme et la première femme vivaient heureux et nus au
jardin d'Eden, quand Iaveh forma, pour leur malheur, le dessein de les
gouverner, eux et toutes les générations qu'Ève portait déjà dans ses
flancs magnifiques. Comme il ne possédait ni le compas ni la lyre et
qu'il ignorait également la science qui commande et l'art qui
persuade, il effrayait ces deux pauvres enfants par des apparitions
difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Adam et
Ève, sentant son ombre sur eux, se pressaient l'un contre l'autre et
leur amour redoublait dans la peur. Le serpent eut pitié d'eux et
résolut de les instruire, afin que, possédant la science, ils ne
fussent plus abusés par des mensonges. L'entreprise exigeait une rare
prudence et la faiblesse du premier couple humain la rendait presque
désespérée. Le bienveillant démon la tenta pourtant. A l'insu de
Iaveh, qui prétendait tout voir mais dont la vue en réalité n'était
pas bien perçante, il s'approcha des deux créatures, charma leurs
regards par la splendeur de sa cuirasse et l'éclat de ses ailes. Puis
il intéressa leur esprit en formant devant eux, avec son corps, des
figures exactes, telles que le cercle, l'ellipse et la spirale, dont
les propriétés admirables ont été reconnues depuis par les Grecs.
Adam, mieux qu'Ève, méditait sur ces figures. Mais quand le serpent,
s'étant mis à parler, enseigna les vérités les plus hautes, celles qui
ne se démontrent pas, il reconnut qu'Adam, pétri de terre rouge, était
d'une nature trop épaisse pour percevoir ces subtiles connaissances et
que Ève, au contraire, plus tendre et plus sensible, en était aisément
pénétrée. Aussi l'entretenait-il seule, en l'absence de son mari, afin
de l'initier la première...
DORION
Souffre, Zénothémis, que je t'arrête ici. J'ai d'abord reconnu dans le
mythe que tu nous exposes, un épisode de la lutte de Pallas Athéné
contre les géants. Iaveh ressemble beaucoup à Typhon, et Pallas est
représentée par les Athéniens avec un serpent à son côté. Mais ce que
tu viens de dire m'a fait douter tout à coup de l'intelligence ou de
la bonne foi du serpent dont tu parles. S'il avait vraiment possédé la
sagesse, l'aurait-il confiée à une petite tête femelle, incapable de
la contenir? Je croirai plutôt qu'il était, comme Iaveh, ignorant et
menteur et qu'il choisit Ève parce qu'elle était facile à séduire et
qu'il supposait à Adam plus d'intelligence et de réflexion.
ZÉNOTHÉMIS
Sache, Dorion, que c'est, non par la réflexion et l'intelligence, mais
bien par le sentiment qu'on atteint les vérités les plus hautes et les
plus pures. Aussi, les femmes qui, d'ordinaire, sont moins réfléchies,
mais plus sensibles que les hommes, s'élèvent-elles plus facilement à
la connaissance des choses divines. En elles, est le don de prophétie
et ce n'est pas sans raison qu'on représente quelquefois Apollon
Citharède, et Jésus de Nazareth, vêtus comme des femmes, d'une robe
flottante. Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises,
Dorion, en préférant au grossier Adam, pour son oeuvre de lumière,
cette Ève plus blanche que le lait et que les étoiles. Elle l'écouta
docilement et se laissa conduire à l'arbre de la science dont les
rameaux s'élevaient jusqu'au ciel et que l'esprit divin baignait comme
une rosée. Cet arbre était couvert de feuilles qui parlaient toutes
les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un
concert parfait. Ses bruits abondants donnaient aux initiés qui s'en
nourrissaient la connaissance des métaux, des pierres, des plantes
ainsi que des lois physiques et des lois morales; mais ils étaient de
flamme, et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n'osaient les
porter à leurs lèvres. Or, ayant écouté docilement les leçons du
serpent, Ève s'éleva au-dessus des vaines terreurs et désira goûter
aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais pour qu'Adam,
qu'elle aimait, ne lui devînt pas inférieur, elle le prit par la main
et le conduisit à l'arbre merveilleux. Là, cueillant une pomme
ardente, elle y mordit et la tendit ensuite à son compagnon. Par
malheur, Iaveh, qui se promenait d'aventure dans le jardin, les
surprit et, voyant qu'ils devenaient savants, il entra dans une
effroyable fureur. C'est surtout dans la jalousie qu'il était à
craindre. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans
l'air inférieur que ces deux êtres débiles en furent consternés. Le
fruit échappa des mains de l'homme, et la femme, s'attachant au cou du
malheureux, lui dit: «Je veux ignorer et souffrir avec toi.» Iaveh
triomphant maintint Adam et Ève et toute leur semence dans la stupeur
et dans l'épouvante. Son art, qui se réduisait à fabriquer de
grossiers météores, l'emporta sur la science du serpent, musicien et
géomètre. Il enseigna aux hommes l'injustice, l'ignorance et la
cruauté et fit régner le mal sur la terre. Il poursuivit Caïn et ses
fils, parce qu'ils étaient industrieux; il extermina les Philistins
parce qu'ils composaient des poèmes orphiques et des fables comme
celles d'Ésope. Il fut l'implacable ennemi de la science et de la
beauté, et le genre humain expia pendant de longs siècles, dans le
sang et les larmes, la défaite du serpent ailé. Heureusement il se
trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et
Platon, qui retrouvèrent, par la puissance du génie, les figures et
les idées que l'ennemi de Iaveh avait tenté vainement d'enseigner à la
première femme. L'esprit du serpent était en eux; c'est pourquoi le
serpent, comme l'a dit Dorion, est honoré par les Athéniens. Enfin,
dans des jours plus récents, parurent, sous une forme humaine, trois
esprits célestes, Jésus de Galilée, Basilide et Valentin, à qui il fut
donné de cueillir les fruits les plus éclatants de cet arbre de la
science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au
faîte des cieux. C'est ce que j'avais à dire pour venger les chrétiens
à qui l'on impute trop souvent les erreurs des Juifs.
DORION
Si je t'ai bien entendu, Zénothémis, trois hommes admirables, Jésus,
Basilide et Valentin, ont découvert des secrets qui restaient cachés à
Pythagore, à Platon, à tous les philosophes de la Grèce et même au
divin Épicure, qui pourtant affranchit l'homme de toutes les vaines
terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois
mortels acquirent des connaissances qui avaient échappé à la
méditation des sages.
ZÉNOTHÉMIS
Faut-il donc te répéter, Dorion, que la science et la méditation ne
sont que les premiers degrés de la connaissance et que l'extase seule
conduit aux vérités éternelles?
HERMODORE
Il est vrai, Zénothémis, l'âme se nourrit d'extase comme la cigale de
rosée. Mais disons mieux encore: l'esprit seul est capable d'un entier
ravissement. Car l'homme est triple, composé d'un corps matériel,
d'une âme plus subtile mais également matérielle, et d'un esprit
incorruptible. Quand sortant de son corps comme d'un palais rendu
subitement au silence et à la solitude, puis traversant au vol les
jardins de son âme, l'esprit se répand en Dieu, il goûte les délices
d'une mort anticipée ou plutôt de la vie future, car mourir, c'est
vivre, et dans cet état, qui participe de la pureté divine, il possède
à la fois la joie infinie et la science absolue. Il entre dans l'unité
qui est tout. Il est parfait.
NICIAS
Cela est admirable. Mais, à vrai dire, Hermodore, je ne vois pas
grande différence entre le tout et le rien. Les mots même me semblent
manquer pour faire cette distinction. L'infini ressemble parfaitement
au néant: ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection
coûte très cher: on la paye de tout son être, et pour l'obtenir il
faut cesser d'exister. C'est là une disgrâce à laquelle Dieu lui-même
n'a pas échappé depuis que les philosophes se sont mis en tête de le
perfectionner. Après cela, si nous ne savons pas ce que c'est que de
ne pas être. nous ignorons par là même ce que c'est que d'être. Nous
ne savons rien. On dit qu'il est impossible aux hommes de s'entendre.
Je croirais, en dépit du bruit de nos disputes, qu'il leur est au
contraire impossible de ne pas tomber finalement d'accord, ensevelis
côte à côte sous l'amas des contradictions qu'ils ont entassées, comme
Pélion sur Ossa.
COTTA
J'aime beaucoup la philosophie et je l'étudie à mes heures de loisir.
Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicéron. Esclaves,
versez le vin miellé!
CALLICRATE
Voilà une chose singulière! Quand je suis à jeun, je songe au temps où
les poètes tragiques s'asseyaient aux banquets des bons tyrans et
l'eau m'en vient à la bouche. Mais dès que j'ai goûté le vin opime que
tu nous verses abondamment, généreux Lucius, je ne rêve que luttes
civiles et combats héroïques. Je rougis de vivre en des temps sans
gloire, j'invoque la liberté et je répands mon sang en imagination
avec les derniers Romains dans les champs de Philippes.
COTTA
Au déclin de la république, mes aïeux sont morts avec Brutus pour la
liberté. Mais on peut douter si ce qu'ils appelaient la liberté du
peuple romain n'était pas, en réalité, la faculté de le gouverner
eux-mêmes. Je ne nie pas que la liberté ne soit pour une nation le
premier des biens. Mais plus je vis et plus je me persuade qu'un
gouvernement fort peut seul l'assurer aux citoyens. J'ai exercé
pendant quarante ans les plus hautes charges de l'État et ma longue
expérience m'a enseigné que le peuple est opprimé quand le pouvoir est
faible. Aussi ceux qui, comme la plupart des rhéteurs, s'efforcent
d'affaiblir le gouvernement, commettent-ils un crime détestable. Si la
volonté d'un seul s'exerce parfois d'une façon funeste, le
consentement populaire rend toute résolution impossible. Avant que la
majesté de la paix romaine couvrît le monde, les peuples ne furent
heureux que sous d'intelligents despotes.
HERMODORE
Pour moi, Lucius, je pense qu'il n'y a point de bonne forme de
gouvernement et qu'on n'en saurait découvrir, puisque les Grecs
ingénieux, qui conçurent tant de formes heureuses, ont cherché
celle-là sans pouvoir la trouver. A cet égard, tout espoir nous est
désormais interdit. On reconnaît à des signes certains que le monde
est près de s'abîmer dans l'ignorance et dans la barbarie. Il nous
était donné, Lucius, d'assister à l'agonie terrible de la
civilisation. De toutes les satisfactions que procuraient
l'intelligence, la science et la vertu, il ne nous reste plus que la
joie cruelle de nous regarder mourir.
COTTA
Il est certain que la faim du peuple et l'audace des barbares sont des
fléaux redoutables. Mais avec une bonne flotte, une bonne armée et de
bonnes finances...
HERMODORE
Que sert de se flatter? L'empire expirant offre aux barbares une proie
facile. Les cités qu'édifièrent le génie hellénique et la patience
latine seront bientôt saccagées par des sauvages ivres. Il n'y aura
plus sur la terre ni art ni philosophie. Les images des dieux seront
renversées dans les temples et dans les âmes. Ce sera la nuit de
l'esprit et la mort du monde. Comment croire en effet que les Sarmates
se livreront jamais aux travaux de l'intelligence, que les Germains
cultiveront la musique et la philosophie, que les Quades et les
Marcomans adoreront les dieux immortels? Non! Tout penche et s'abîme.
Cette vieille Égypte qui a été le berceau du monde en sera l'hypogée;
Sérapis, dieu de la mort, recevra les suprêmes adorations des mortels
et j'aurai été le dernier prêtre du dernier dieu.
A ce moment une figure étrange souleva la tapisserie, et les convives
virent devant eux un petit homme bossu dont le crâne chauve s'élevait
en pointe. Il était vêtu, à la mode asiatique, d'une tunique d'azur et
portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges,
semées d'étoiles d'or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l'Arien,
et craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de
sa tête et pâlit d'épouvanté. Ce que n'avaient pu, dans ce banquet des
démons, ni les blasphèmes des païens, ni les erreurs horribles des
philosophes, le seule présence de l'hérétique étonna son courage. Il
voulut fuir, mais son regard ayant rencontré celui de Thaïs, il se
sentit soudain rassuré. Il avait lu dans l'âme de la prédestinée et
compris que celle qui allait devenir une sainte le protégeait déjà. Il
saisit un pan de la robe qu'elle laissait traîner sur le lit, et pria
mentalement le Sauveur Jésus.
Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu'on
nommait le Platon des chrétiens. Hermodore lui parla le premier:
--Très illustre Marcus, nous nous réjouissons tous de te voir parmi
nous et l'on peut dire que tu viens à propos. Nous ne connaissons de
la doctrine des chrétiens que ce qui en est publiquement enseigné. Or,
il est certain qu'un philosophe tel que toi ne peut penser ce que
pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les
principaux mystères de la religion que tu professes. Notre cher
Zénothémis qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout à
l'heure l'illustre Paphnuce sur les livres des Juifs. Mais Paphnuce ne
lui a point fait de réponse et nous ne devons pas en être surpris,
puisque notre hôte est voué au silence et que le Dieu a scellé sa
langue dans le désert. Mais toi, Marcus, qui as porté la parole dans
les synodes des chrétiens et jusque dans les conseils du divin
Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosité en nous
révélant les vérités philosophiques qui sont enveloppées dans les
fables des chrétiens. La première de ces vérités n'est-elle pas
l'existence de ce Dieu unique, auquel, pour ma part, je crois
fermement?
MARCUS
Oui, vénérables frères, je crois en un seul Dieu, non engendré, seul
éternel, principe de toutes choses.
NICIAS
Nous savons, Marcus, que ton Dieu a créé le monde. Ce fut, certes, une
grande crise dans son existence. Il existait déjà depuis une éternité
avant d'avoir pu s'y résoudre. Mais, pour être juste, je reconnais que
sa situation était des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer
inactif pour rester parfait et il devait agir s'il voulait se prouver
à lui-même sa propre existence. Tu m'assures qu'il s'est décidé à
agir. Je veux te croire, bien que ce soit de la part d'un Dieu parfait
une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s'y
est pris pour créer le monde.
MARCUS
Ceux qui, sans être chrétiens, possèdent, comme Hermodore et
Zénothémis, les principes de la connaissance, savent que Dieu n'a pas
créé le monde directement et sans intermédiaire. Il a donné naissance
à un fils unique, par qui toutes choses ont été faites.
HERMODORE
Tu dis vrai, Marcus; et ce fils est indifféremment adoré sous les noms
d'Hermès, de Mithra, d'Adonis, d'Apollon et de Jésus.
MARCUS
Je ne serais point chrétien si je lui donnais d'autres noms que ceux
de Jésus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai fils de Dieu. Mais
il n'est pas éternel, puisqu'il a eu un commencement; quant à penser
qu'il existait avant d'être engendré, c'est une absurdité qu'il faut
laisser aux mulets de Nicée et à l'âne rétif qui gouverna trop
longtemps l'Église d'Alexandrie sous le nom maudit d'Athanase.
A ces mots, Paphnuce, blême et le front baigné d'une sueur d'agonie,
fit le signe de la croix et persévéra dans son silence sublime.
Marcus poursuivit:
--Il est clair que l'inepte symbole de Nicée attente à la majesté du
Dieu unique, en l'obligeant à partager ses indivisibles attributs avec
sa propre émanation, le médiateur par qui toutes choses furent faites.
Renonce à railler le Dieu vrai des chrétiens, Nicias; sache, que, pas
plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L'ouvrier, ce
n'est pas lui, c'est son fils unique, c'est Jésus qui, ayant créé le
monde, vint ensuite réparer son ouvrage. Car la création ne pouvait
être parfaite et le mal s'y était mêlé nécessairement au bien.
NICIAS
Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal?
Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras étendu
sur la nappe, montra un petit âne, en métal de Corinthe, qui portait
deux paniers contenant, l'un des olives blanches, l'autre des olives
noires.
--Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agréablement flatté par
le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que celles-ci
soient claires et celles-là sombres. Mais si elles étaient douées de
pensée et de connaissance, les blanches diraient: il est bien qu'une
olive soit blanche, il est mal qu'elle soit noire, et le peuple des
olives noires détesterait le peuple des olives blanches. Nous en
jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d'elles que les dieux
sont au-dessus de nous. Pour l'homme qui ne voit qu'une partie des
choses, le mal est un mal; pour Dieu, qui comprend tout, le mal est un
bien. Sans doute la laideur est laide et non pas belle; mais si tout
était beau le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu'il y ait du
mal, ainsi que l'a démontré le second Platon, plus grand que le
premier.
EUCRITE
Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont
il ne détruit pas l'indestructible harmonie, mais pour le méchant qui
le fait et qui pouvait ne pas le faire.
COTTA
Par Jupiter! voilà un bon raisonnement!
EUCRITE
Le monde est la tragédie d'un excellent poète. Dieu qui la composa, a
désigné chacun de nous pour y jouer un rôle. S'il veut que tu sois
mendiant, prince ou boiteux, fais de ton mieux le personnage qui t'a
été assigné.
NICIAS
Assurément il sera bon que le boiteux de la tragédie boite comme
Héphaistos; il sera bon que l'insensé s'abandonne aux fureurs d'Ajax,
que la femme incestueuse renouvelle les crimes de Phèdre, que le
traître trahisse, que le fourbe mente, que le meurtrier tue, et quand
la pièce sera jouée, tous les acteurs, rois, justes, tyrans
sanguinaires, vierges pieuses, épouses impudiques, citoyens magnanimes
et lâches assassins recevront du poète une part égale de
félicitations.
EUCRITE
Tu dénatures ma pensée, Nicias, et changes une belle jeune fille en
gorgone hideuse. Je te plains d'ignorer la nature des dieux, la
justice et les lois éternelles.
ZÉNOTHÉMIS
Pour moi, mes amis, je crois à la réalité du bien et du mal. Mais je
suis persuadé qu'il n'est pas une seule action humaine, fût-ce le
baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rédemption. Le mal
concourt au salut final des hommes, et en cela, il procède du bien et
participe des mérites attachés au bien. C'est ce que les chrétiens ont
admirablement exprimé par le mythe de cet homme au poil roux qui pour
trahir son maître lui donna le baiser de paix, et assura par un tel
acte le salut des hommes. Aussi rien n'est-il, à mon sens, plus
injuste et plus vain que la haine dont certains disciples de Paul le
tapissier poursuivent le plus malheureux des apôtres de Jésus, sans
songer que le baiser de l'Iscariote, annoncé par Jésus lui-même, était
nécessaire selon leur propre doctrine à la rédemption des hommes et
que, si Judas n'avait pas reçu la bourse de trente sicles, la sagesse
divine était démentie, la Providence déçue, ses desseins renversés et
le monde rendu au mal, à l'ignorance, à la mort.
MARCUS
La sagesse divine avait prévu que Judas, libre de ne pas donner le
baiser du traître, le donne rait pourtant. C'est ainsi qu'elle a
employé le crime de l'Iscariote comme une pierre dans l'édifice
merveilleux de la rédemption.
ZÉNOTHÉMIS
Je t'ai parlé tout à l'heure, Marcus, comme si je croyais que la
rédemption des hommes avait été accomplie par Jésus crucifié, parce
que je sais que telle est la croyance des chrétiens et que j'entrais
dans leur pensée pour mieux saisir le défaut de ceux qui croient à la
damnation éternelle de Judas. Mais en réalité Jésus n'est à mes yeux
que le précurseur de Basilide et de Valentin. Quant au mystère de la
rédemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux
de l'entendre, comment il s'est véritablement accompli sur la terre.
Les convives firent un signe d'assentiment. Semblables aux vierges
athéniennes avec les corbeilles sacrées de Cérès, douze jeunes filles,
portant sur leur tête des paniers de grenades et de pommes, entrèrent
dans la salle d'un pas léger dont la cadence était marquée par une
flûte invisible. Elles posèrent les paniers sur la table, la flûte se
tut et Zénothémis parla de la sorte:
--Quand Eunoia, la pensée de Dieu, eut créé le monde, elle confia aux
anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardèrent point la
sérénité qui convient aux maîtres. Voyant que les filles des hommes
étaient belles, ils les surprirent, le soir, au bord des citernes, et
ils s'unirent à elles. De ces hymens sortit une race violente qui
couvrit la terre d'injustice et de cruautés, et la poussière des
chemins but le sang innocent. A cette vue Eunoia fut prise d'une
tristesse infinie:
» --Voilà donc ce que j'ai fait! soupira-t-elle, en se penchant vers
le monde. Mes enfants sont plongés par ma faute dans la vie amère.
Leur souffrance est mon crime et je veux l'expier. Dieu même, qui ne
pense que par serait impuissant à leur rendre la pureté première. Ce
qui est fait est fait, et la création est à jamais manquée. Du moins,
je n'abandonnerai pas mes créatures. Si je ne puis les rendre
heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles.
Puisque j'ai commis la faute de leur donner des corps qui les
humilient, je prendrai moi-même un corps semblable aux leurs et j'irai
vivre parmi elles.