J'entends. Tu t'associes à la Providence céleste. Mais si la vertu

consiste seulement dans l'effort, Eucrite, et dans cette tension par

laquelle les disciples de Zénon prétendent se rendre semblables aux

dieux, la grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le

boeuf accomplit le chef-d'oeuvre du stoïcisme.

EUCRITE

Nicias, tu railles et, comme à ton ordinaire, tu excelles à te moquer.

Mais, si le boeuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et

comme ce boeuf souterrain dont je vois ici le grand prêtre, et si la

grenouille, sagement inspirée, parvient à l'égaler, ne sera-t-elle

pas, en effet, plus vertueuse que le boeuf, et pourras-tu te défendre

d'admirer une bestiole si généreuse?

Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier couvert encore de

ses soies. Des marcassins, faits de pâte cuite au four, entourant la

bête comme s'ils voulaient téter, indiquaient que c'était une laie.

Zénothémis, se tournant vers le moine: --Amis, un convive est venu de

lui-même se joindre à nous. L'illustre Paphnuce, qui mène dans la

solitude une vie prodigieuse, est notre hôte inattendu.

COTTA

Dis mieux, Zénothémis. La première place lui est due, puisqu'il est

venu sans être invité.

ZÉNOTHÉMIS

Aussi devons-nous, cher Lucius, l'accueillir avec une particulière

amitié et rechercher ce qui peut lui être le plus agréable. Or, il est

certain qu'un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu'au

parfum des belles pensées. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en

amenant l'entretien sur la doctrine qu'il professe et qui est celle de

Jésus crucifié. Pour moi, je m'y prêterai d'autant plus volontiers que

cette doctrine m'intéresse vivement par le nombre et la diversité des

allégories qu'elle renferme. Si l'on devine l'esprit sous la lettre,

elle est pleine de vérités et j'estime que les livres des chrétiens

abondent en révélations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce,

accorder un prix égal aux livres des Juifs. Ceux-là furent inspirés,

non, comme on l'a dit, par l'esprit de Dieu, mais par un mauvais

génie, Iaveh, qui les dicta, était un de ces esprits qui peuplent

l'air inférieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons;

mais il les surpassait tous en ignorance et en férocité. Au contraire,

le serpent aux ailes d'or, qui déroulait autour de l'arbre de la

science sa spirale d'azur, était pétri de lumière et d'amour. Aussi,

la lutte était-elle inévitable entre ces deux puissances, celle-ci

brillante et l'autre ténébreuse. Elle éclata dans les premiers jours

du monde. Dieu venait à peine de rentrer dans son repos, Adam et Ève

le premier homme et la première femme vivaient heureux et nus au

jardin d'Eden, quand Iaveh forma, pour leur malheur, le dessein de les

gouverner, eux et toutes les générations qu'Ève portait déjà dans ses

flancs magnifiques. Comme il ne possédait ni le compas ni la lyre et

qu'il ignorait également la science qui commande et l'art qui

persuade, il effrayait ces deux pauvres enfants par des apparitions

difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Adam et

Ève, sentant son ombre sur eux, se pressaient l'un contre l'autre et

leur amour redoublait dans la peur. Le serpent eut pitié d'eux et

résolut de les instruire, afin que, possédant la science, ils ne

fussent plus abusés par des mensonges. L'entreprise exigeait une rare

prudence et la faiblesse du premier couple humain la rendait presque

désespérée. Le bienveillant démon la tenta pourtant. A l'insu de

Iaveh, qui prétendait tout voir mais dont la vue en réalité n'était

pas bien perçante, il s'approcha des deux créatures, charma leurs

regards par la splendeur de sa cuirasse et l'éclat de ses ailes. Puis

il intéressa leur esprit en formant devant eux, avec son corps, des

figures exactes, telles que le cercle, l'ellipse et la spirale, dont

les propriétés admirables ont été reconnues depuis par les Grecs.

Adam, mieux qu'Ève, méditait sur ces figures. Mais quand le serpent,

s'étant mis à parler, enseigna les vérités les plus hautes, celles qui

ne se démontrent pas, il reconnut qu'Adam, pétri de terre rouge, était

d'une nature trop épaisse pour percevoir ces subtiles connaissances et

que Ève, au contraire, plus tendre et plus sensible, en était aisément

pénétrée. Aussi l'entretenait-il seule, en l'absence de son mari, afin

de l'initier la première...

DORION

Souffre, Zénothémis, que je t'arrête ici. J'ai d'abord reconnu dans le

mythe que tu nous exposes, un épisode de la lutte de Pallas Athéné

contre les géants. Iaveh ressemble beaucoup à Typhon, et Pallas est

représentée par les Athéniens avec un serpent à son côté. Mais ce que

tu viens de dire m'a fait douter tout à coup de l'intelligence ou de

la bonne foi du serpent dont tu parles. S'il avait vraiment possédé la

sagesse, l'aurait-il confiée à une petite tête femelle, incapable de

la contenir? Je croirai plutôt qu'il était, comme Iaveh, ignorant et

menteur et qu'il choisit Ève parce qu'elle était facile à séduire et

qu'il supposait à Adam plus d'intelligence et de réflexion.

ZÉNOTHÉMIS

Sache, Dorion, que c'est, non par la réflexion et l'intelligence, mais

bien par le sentiment qu'on atteint les vérités les plus hautes et les

plus pures. Aussi, les femmes qui, d'ordinaire, sont moins réfléchies,

mais plus sensibles que les hommes, s'élèvent-elles plus facilement à

la connaissance des choses divines. En elles, est le don de prophétie

et ce n'est pas sans raison qu'on représente quelquefois Apollon

Citharède, et Jésus de Nazareth, vêtus comme des femmes, d'une robe

flottante. Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises,

Dorion, en préférant au grossier Adam, pour son oeuvre de lumière,

cette Ève plus blanche que le lait et que les étoiles. Elle l'écouta

docilement et se laissa conduire à l'arbre de la science dont les

rameaux s'élevaient jusqu'au ciel et que l'esprit divin baignait comme

une rosée. Cet arbre était couvert de feuilles qui parlaient toutes

les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un

concert parfait. Ses bruits abondants donnaient aux initiés qui s'en

nourrissaient la connaissance des métaux, des pierres, des plantes

ainsi que des lois physiques et des lois morales; mais ils étaient de

flamme, et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n'osaient les

porter à leurs lèvres. Or, ayant écouté docilement les leçons du

serpent, Ève s'éleva au-dessus des vaines terreurs et désira goûter

aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais pour qu'Adam,

qu'elle aimait, ne lui devînt pas inférieur, elle le prit par la main

et le conduisit à l'arbre merveilleux. Là, cueillant une pomme

ardente, elle y mordit et la tendit ensuite à son compagnon. Par

malheur, Iaveh, qui se promenait d'aventure dans le jardin, les

surprit et, voyant qu'ils devenaient savants, il entra dans une

effroyable fureur. C'est surtout dans la jalousie qu'il était à

craindre. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans

l'air inférieur que ces deux êtres débiles en furent consternés. Le

fruit échappa des mains de l'homme, et la femme, s'attachant au cou du

malheureux, lui dit: «Je veux ignorer et souffrir avec toi.» Iaveh

triomphant maintint Adam et Ève et toute leur semence dans la stupeur

et dans l'épouvante. Son art, qui se réduisait à fabriquer de

grossiers météores, l'emporta sur la science du serpent, musicien et

géomètre. Il enseigna aux hommes l'injustice, l'ignorance et la

cruauté et fit régner le mal sur la terre. Il poursuivit Caïn et ses

fils, parce qu'ils étaient industrieux; il extermina les Philistins

parce qu'ils composaient des poèmes orphiques et des fables comme

celles d'Ésope. Il fut l'implacable ennemi de la science et de la

beauté, et le genre humain expia pendant de longs siècles, dans le

sang et les larmes, la défaite du serpent ailé. Heureusement il se

trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et

Platon, qui retrouvèrent, par la puissance du génie, les figures et

les idées que l'ennemi de Iaveh avait tenté vainement d'enseigner à la

première femme. L'esprit du serpent était en eux; c'est pourquoi le

serpent, comme l'a dit Dorion, est honoré par les Athéniens. Enfin,

dans des jours plus récents, parurent, sous une forme humaine, trois

esprits célestes, Jésus de Galilée, Basilide et Valentin, à qui il fut

donné de cueillir les fruits les plus éclatants de cet arbre de la

science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au

faîte des cieux. C'est ce que j'avais à dire pour venger les chrétiens

à qui l'on impute trop souvent les erreurs des Juifs.

DORION

Si je t'ai bien entendu, Zénothémis, trois hommes admirables, Jésus,

Basilide et Valentin, ont découvert des secrets qui restaient cachés à

Pythagore, à Platon, à tous les philosophes de la Grèce et même au

divin Épicure, qui pourtant affranchit l'homme de toutes les vaines

terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois

mortels acquirent des connaissances qui avaient échappé à la

méditation des sages.

ZÉNOTHÉMIS

Faut-il donc te répéter, Dorion, que la science et la méditation ne

sont que les premiers degrés de la connaissance et que l'extase seule

conduit aux vérités éternelles?

HERMODORE

Il est vrai, Zénothémis, l'âme se nourrit d'extase comme la cigale de

rosée. Mais disons mieux encore: l'esprit seul est capable d'un entier

ravissement. Car l'homme est triple, composé d'un corps matériel,

d'une âme plus subtile mais également matérielle, et d'un esprit

incorruptible. Quand sortant de son corps comme d'un palais rendu

subitement au silence et à la solitude, puis traversant au vol les

jardins de son âme, l'esprit se répand en Dieu, il goûte les délices

d'une mort anticipée ou plutôt de la vie future, car mourir, c'est

vivre, et dans cet état, qui participe de la pureté divine, il possède

à la fois la joie infinie et la science absolue. Il entre dans l'unité

qui est tout. Il est parfait.

NICIAS

Cela est admirable. Mais, à vrai dire, Hermodore, je ne vois pas

grande différence entre le tout et le rien. Les mots même me semblent

manquer pour faire cette distinction. L'infini ressemble parfaitement

au néant: ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection

coûte très cher: on la paye de tout son être, et pour l'obtenir il

faut cesser d'exister. C'est là une disgrâce à laquelle Dieu lui-même

n'a pas échappé depuis que les philosophes se sont mis en tête de le

perfectionner. Après cela, si nous ne savons pas ce que c'est que de

ne pas être. nous ignorons par là même ce que c'est que d'être. Nous

ne savons rien. On dit qu'il est impossible aux hommes de s'entendre.

Je croirais, en dépit du bruit de nos disputes, qu'il leur est au

contraire impossible de ne pas tomber finalement d'accord, ensevelis

côte à côte sous l'amas des contradictions qu'ils ont entassées, comme

Pélion sur Ossa.

COTTA

J'aime beaucoup la philosophie et je l'étudie à mes heures de loisir.

Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicéron. Esclaves,

versez le vin miellé!

CALLICRATE

Voilà une chose singulière! Quand je suis à jeun, je songe au temps où

les poètes tragiques s'asseyaient aux banquets des bons tyrans et

l'eau m'en vient à la bouche. Mais dès que j'ai goûté le vin opime que

tu nous verses abondamment, généreux Lucius, je ne rêve que luttes

civiles et combats héroïques. Je rougis de vivre en des temps sans

gloire, j'invoque la liberté et je répands mon sang en imagination

avec les derniers Romains dans les champs de Philippes.

COTTA

Au déclin de la république, mes aïeux sont morts avec Brutus pour la

liberté. Mais on peut douter si ce qu'ils appelaient la liberté du

peuple romain n'était pas, en réalité, la faculté de le gouverner

eux-mêmes. Je ne nie pas que la liberté ne soit pour une nation le

premier des biens. Mais plus je vis et plus je me persuade qu'un

gouvernement fort peut seul l'assurer aux citoyens. J'ai exercé

pendant quarante ans les plus hautes charges de l'État et ma longue

expérience m'a enseigné que le peuple est opprimé quand le pouvoir est

faible. Aussi ceux qui, comme la plupart des rhéteurs, s'efforcent

d'affaiblir le gouvernement, commettent-ils un crime détestable. Si la

volonté d'un seul s'exerce parfois d'une façon funeste, le

consentement populaire rend toute résolution impossible. Avant que la

majesté de la paix romaine couvrît le monde, les peuples ne furent

heureux que sous d'intelligents despotes.

HERMODORE

Pour moi, Lucius, je pense qu'il n'y a point de bonne forme de

gouvernement et qu'on n'en saurait découvrir, puisque les Grecs

ingénieux, qui conçurent tant de formes heureuses, ont cherché

celle-là sans pouvoir la trouver. A cet égard, tout espoir nous est

désormais interdit. On reconnaît à des signes certains que le monde

est près de s'abîmer dans l'ignorance et dans la barbarie. Il nous

était donné, Lucius, d'assister à l'agonie terrible de la

civilisation. De toutes les satisfactions que procuraient

l'intelligence, la science et la vertu, il ne nous reste plus que la

joie cruelle de nous regarder mourir.

COTTA

Il est certain que la faim du peuple et l'audace des barbares sont des

fléaux redoutables. Mais avec une bonne flotte, une bonne armée et de

bonnes finances...

HERMODORE

Que sert de se flatter? L'empire expirant offre aux barbares une proie

facile. Les cités qu'édifièrent le génie hellénique et la patience

latine seront bientôt saccagées par des sauvages ivres. Il n'y aura

plus sur la terre ni art ni philosophie. Les images des dieux seront

renversées dans les temples et dans les âmes. Ce sera la nuit de

l'esprit et la mort du monde. Comment croire en effet que les Sarmates

se livreront jamais aux travaux de l'intelligence, que les Germains

cultiveront la musique et la philosophie, que les Quades et les

Marcomans adoreront les dieux immortels? Non! Tout penche et s'abîme.

Cette vieille Égypte qui a été le berceau du monde en sera l'hypogée;

Sérapis, dieu de la mort, recevra les suprêmes adorations des mortels

et j'aurai été le dernier prêtre du dernier dieu.

A ce moment une figure étrange souleva la tapisserie, et les convives

virent devant eux un petit homme bossu dont le crâne chauve s'élevait

en pointe. Il était vêtu, à la mode asiatique, d'une tunique d'azur et

portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges,

semées d'étoiles d'or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l'Arien,

et craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de

sa tête et pâlit d'épouvanté. Ce que n'avaient pu, dans ce banquet des

démons, ni les blasphèmes des païens, ni les erreurs horribles des

philosophes, le seule présence de l'hérétique étonna son courage. Il

voulut fuir, mais son regard ayant rencontré celui de Thaïs, il se

sentit soudain rassuré. Il avait lu dans l'âme de la prédestinée et

compris que celle qui allait devenir une sainte le protégeait déjà. Il

saisit un pan de la robe qu'elle laissait traîner sur le lit, et pria

mentalement le Sauveur Jésus.

Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu'on

nommait le Platon des chrétiens. Hermodore lui parla le premier:

--Très illustre Marcus, nous nous réjouissons tous de te voir parmi

nous et l'on peut dire que tu viens à propos. Nous ne connaissons de

la doctrine des chrétiens que ce qui en est publiquement enseigné. Or,

il est certain qu'un philosophe tel que toi ne peut penser ce que

pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les

principaux mystères de la religion que tu professes. Notre cher

Zénothémis qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout à

l'heure l'illustre Paphnuce sur les livres des Juifs. Mais Paphnuce ne

lui a point fait de réponse et nous ne devons pas en être surpris,

puisque notre hôte est voué au silence et que le Dieu a scellé sa

langue dans le désert. Mais toi, Marcus, qui as porté la parole dans

les synodes des chrétiens et jusque dans les conseils du divin

Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosité en nous

révélant les vérités philosophiques qui sont enveloppées dans les

fables des chrétiens. La première de ces vérités n'est-elle pas

l'existence de ce Dieu unique, auquel, pour ma part, je crois

fermement?

MARCUS

Oui, vénérables frères, je crois en un seul Dieu, non engendré, seul

éternel, principe de toutes choses.

NICIAS

Nous savons, Marcus, que ton Dieu a créé le monde. Ce fut, certes, une

grande crise dans son existence. Il existait déjà depuis une éternité

avant d'avoir pu s'y résoudre. Mais, pour être juste, je reconnais que

sa situation était des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer

inactif pour rester parfait et il devait agir s'il voulait se prouver

à lui-même sa propre existence. Tu m'assures qu'il s'est décidé à

agir. Je veux te croire, bien que ce soit de la part d'un Dieu parfait

une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s'y

est pris pour créer le monde.

MARCUS

Ceux qui, sans être chrétiens, possèdent, comme Hermodore et

Zénothémis, les principes de la connaissance, savent que Dieu n'a pas

créé le monde directement et sans intermédiaire. Il a donné naissance

à un fils unique, par qui toutes choses ont été faites.

HERMODORE

Tu dis vrai, Marcus; et ce fils est indifféremment adoré sous les noms

d'Hermès, de Mithra, d'Adonis, d'Apollon et de Jésus.

MARCUS

Je ne serais point chrétien si je lui donnais d'autres noms que ceux

de Jésus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai fils de Dieu. Mais

il n'est pas éternel, puisqu'il a eu un commencement; quant à penser

qu'il existait avant d'être engendré, c'est une absurdité qu'il faut

laisser aux mulets de Nicée et à l'âne rétif qui gouverna trop

longtemps l'Église d'Alexandrie sous le nom maudit d'Athanase.

A ces mots, Paphnuce, blême et le front baigné d'une sueur d'agonie,

fit le signe de la croix et persévéra dans son silence sublime.

Marcus poursuivit:

--Il est clair que l'inepte symbole de Nicée attente à la majesté du

Dieu unique, en l'obligeant à partager ses indivisibles attributs avec

sa propre émanation, le médiateur par qui toutes choses furent faites.

Renonce à railler le Dieu vrai des chrétiens, Nicias; sache, que, pas

plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L'ouvrier, ce

n'est pas lui, c'est son fils unique, c'est Jésus qui, ayant créé le

monde, vint ensuite réparer son ouvrage. Car la création ne pouvait

être parfaite et le mal s'y était mêlé nécessairement au bien.

NICIAS

Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal?

Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras étendu

sur la nappe, montra un petit âne, en métal de Corinthe, qui portait

deux paniers contenant, l'un des olives blanches, l'autre des olives

noires.

--Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agréablement flatté par

le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que celles-ci

soient claires et celles-là sombres. Mais si elles étaient douées de

pensée et de connaissance, les blanches diraient: il est bien qu'une

olive soit blanche, il est mal qu'elle soit noire, et le peuple des

olives noires détesterait le peuple des olives blanches. Nous en

jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d'elles que les dieux

sont au-dessus de nous. Pour l'homme qui ne voit qu'une partie des

choses, le mal est un mal; pour Dieu, qui comprend tout, le mal est un

bien. Sans doute la laideur est laide et non pas belle; mais si tout

était beau le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu'il y ait du

mal, ainsi que l'a démontré le second Platon, plus grand que le

premier.

EUCRITE

Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont

il ne détruit pas l'indestructible harmonie, mais pour le méchant qui

le fait et qui pouvait ne pas le faire.

COTTA

Par Jupiter! voilà un bon raisonnement!

EUCRITE

Le monde est la tragédie d'un excellent poète. Dieu qui la composa, a

désigné chacun de nous pour y jouer un rôle. S'il veut que tu sois

mendiant, prince ou boiteux, fais de ton mieux le personnage qui t'a

été assigné.

NICIAS

Assurément il sera bon que le boiteux de la tragédie boite comme

Héphaistos; il sera bon que l'insensé s'abandonne aux fureurs d'Ajax,

que la femme incestueuse renouvelle les crimes de Phèdre, que le

traître trahisse, que le fourbe mente, que le meurtrier tue, et quand

la pièce sera jouée, tous les acteurs, rois, justes, tyrans

sanguinaires, vierges pieuses, épouses impudiques, citoyens magnanimes

et lâches assassins recevront du poète une part égale de

félicitations.

EUCRITE

Tu dénatures ma pensée, Nicias, et changes une belle jeune fille en

gorgone hideuse. Je te plains d'ignorer la nature des dieux, la

justice et les lois éternelles.

ZÉNOTHÉMIS

Pour moi, mes amis, je crois à la réalité du bien et du mal. Mais je

suis persuadé qu'il n'est pas une seule action humaine, fût-ce le

baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rédemption. Le mal

concourt au salut final des hommes, et en cela, il procède du bien et

participe des mérites attachés au bien. C'est ce que les chrétiens ont

admirablement exprimé par le mythe de cet homme au poil roux qui pour

trahir son maître lui donna le baiser de paix, et assura par un tel

acte le salut des hommes. Aussi rien n'est-il, à mon sens, plus

injuste et plus vain que la haine dont certains disciples de Paul le

tapissier poursuivent le plus malheureux des apôtres de Jésus, sans

songer que le baiser de l'Iscariote, annoncé par Jésus lui-même, était

nécessaire selon leur propre doctrine à la rédemption des hommes et

que, si Judas n'avait pas reçu la bourse de trente sicles, la sagesse

divine était démentie, la Providence déçue, ses desseins renversés et

le monde rendu au mal, à l'ignorance, à la mort.

MARCUS

La sagesse divine avait prévu que Judas, libre de ne pas donner le

baiser du traître, le donne rait pourtant. C'est ainsi qu'elle a

employé le crime de l'Iscariote comme une pierre dans l'édifice

merveilleux de la rédemption.

ZÉNOTHÉMIS

Je t'ai parlé tout à l'heure, Marcus, comme si je croyais que la

rédemption des hommes avait été accomplie par Jésus crucifié, parce

que je sais que telle est la croyance des chrétiens et que j'entrais

dans leur pensée pour mieux saisir le défaut de ceux qui croient à la

damnation éternelle de Judas. Mais en réalité Jésus n'est à mes yeux

que le précurseur de Basilide et de Valentin. Quant au mystère de la

rédemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux

de l'entendre, comment il s'est véritablement accompli sur la terre.

Les convives firent un signe d'assentiment. Semblables aux vierges

athéniennes avec les corbeilles sacrées de Cérès, douze jeunes filles,

portant sur leur tête des paniers de grenades et de pommes, entrèrent

dans la salle d'un pas léger dont la cadence était marquée par une

flûte invisible. Elles posèrent les paniers sur la table, la flûte se

tut et Zénothémis parla de la sorte:

--Quand Eunoia, la pensée de Dieu, eut créé le monde, elle confia aux

anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardèrent point la

sérénité qui convient aux maîtres. Voyant que les filles des hommes

étaient belles, ils les surprirent, le soir, au bord des citernes, et

ils s'unirent à elles. De ces hymens sortit une race violente qui

couvrit la terre d'injustice et de cruautés, et la poussière des

chemins but le sang innocent. A cette vue Eunoia fut prise d'une

tristesse infinie:

» --Voilà donc ce que j'ai fait! soupira-t-elle, en se penchant vers

le monde. Mes enfants sont plongés par ma faute dans la vie amère.

Leur souffrance est mon crime et je veux l'expier. Dieu même, qui ne

pense que par serait impuissant à leur rendre la pureté première. Ce

qui est fait est fait, et la création est à jamais manquée. Du moins,

je n'abandonnerai pas mes créatures. Si je ne puis les rendre

heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles.

Puisque j'ai commis la faute de leur donner des corps qui les

humilient, je prendrai moi-même un corps semblable aux leurs et j'irai

vivre parmi elles.

Thaïs · 第 6 / 12 段