trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment.
Je suis impatiente de connaître la félicité que tu m'annonces; mais, à
vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me
promets ne s'évanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un
grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le
tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si
longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire
qu'il restât encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en
savent plus que les mages.
--Thaïs, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu.
--Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours.
--L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours
que tu connais n'enfantent que la honte.
Thaïs le regarda d'un oeil sombre; un pli dur traversait son petit
front:
--Tu es bien hardi, étranger, d'offenser ton hôtesse. Regarde-moi et
dis si je ressemble à une créature accablée d'opprobre. Non! je n'ai
pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de
honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que
moi. J'ai semé la volupté sur tous mes pas, et c'est par là que je
suis célèbre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les
maîtres du monde. Je les ai vus à mes pieds. Regarde-moi, regarde ces
petits pieds: des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur
de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de
place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand
je passe dans la rue, je ressemble à un grain de riz; mais ce grain de
riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et
des crimes à remplir le Tartare. N'es-tu pas fou de me parler de
honte, quand tout crie la gloire autour de moi?
--Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. Ô
femme, nous avons été nourris dans des contrées si différentes qu'il
n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le même langage ni la même
pensée. Pourtant, le ciel m'est témoin que je veux m'accorder avec toi
et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les mêmes
sentiments. Qui m'inspirera des discours embrasés pour que tu fondes
comme la cire à mon souffle, ô femme, et que les doigts de mes désirs
puissent te modeler à leur gré? Quelle vertu te livrera à moi, ô la
plus chère des âmes, afin que l'esprit qui m'anime, te créant une
seconde fois, t'imprime une beauté nouvelle et que tu t'écries en
pleurant de joie: «C'est seulement d'aujourd'hui que je suis née!» Qui
fera jaillir de mon coeur une fontaine de Siloé, dans laquelle tu
retrouves, en te baignant, ta pureté première? Qui me changera en un
Jourdain, dont les ondes, répandues sur toi, te donneront la vie
éternelle?
Thaïs n'était plus irritée.
--Cet homme, pensait-elle, parle de vie éternelle et tout ce qu'il dit
semble écrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et
qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort.
Et elle résolut de s'offrir à lui. C'est pourquoi, feignant de le
craindre, elle s'éloigna de quelques pas et, gagnant le fond de la
grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa
poitrine, puis, immobile, muette, les paupières baissées, elle
attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues.
Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balançaient
mollement et elle ressemblait à une enfant qui songe, assise au bord
d'une rivière.
Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants
ne le portaient plus, sa langue s'était subitement desséchée dans sa
bouche; un tumulte effrayant s'élevait dans sa tête. Tout à coup son
regard se voila et il ne vit plus devant lui qu'un nuage épais. Il
pensa que la main de Jésus s'était posée sur ses yeux pour lui cacher
cette femme. Rassuré par un tel secours, raffermi, fortifié, il dit
avec une gravité digne d'un ancien du désert:
--Si tu te livres à moi, crois-tu donc être cachée à Dieu?
Elle secoua la tête.
--Dieu! Qui le force à toujours avoir l'oeil sur la grotte des
Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons! Mais pourquoi
l'offenserions-nous? Puisqu'il nous a créés, il ne peut être ni fâché
ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la
nature qu'il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui
prête bien souvent des idées qu'il n'a jamais eues. Toi-même,
étranger, connais-tu bien son véritable caractère? Qui es-tu pour me
parler en son nom?
À cette question, le moine, entr'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son
cilice et dit:
--Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, et je viens du saint désert. La
main qui retira Abraham de Chaldée et Loth de Sodome m'a séparé du
siècle. Je n'existais déjà plus pour les hommes. Mais ton image m'est
apparue dans ma Jérusalem des sables et j'ai connu que tu étais pleine
de corruption et qu'en toi était la mort. Et me voici devant toi,
femme, comme devant un sépulcre et je te crie: «Thaïs, lève-toi.»
Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abbé elle avait pâli d'épouvante.
Et la voilà qui, les cheveux épars, les mains jointes, pleurant et
gémissant, se traîne aux pieds du saint:
--Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me
fais pas de mal! Je sais que les saints du désert détestent les femmes
qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me
haïsses et que tu ne veuilles me nuire. Va! je ne doute pas de ta
puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mépriser ni me
haïr. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je fréquente, raillé ta
pauvreté volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma
richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma
condition que ma nature. J'étais faite pour ce que je fais. Je suis
née pour charmer les hommes. Et, toi-même, tout à l'heure, tu disais
que tu m'aimais. N'use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas
des paroles magiques qui détruiraient ma beauté ou me changeraient en
une statue de sel. Ne me fais pas peur! je ne suis déjà que trop
effrayée. Ne me fais pas mourir! je crains tant la mort.
Il lui fit signe de se relever et dit:
--Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mépris.
Je viens à toi de la part de Celui qui, s'étant assis au bord du
puits, but à l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il
soupait au logis de Simon, reçut les parfums de Marie. Je ne suis pas
sans péché pour te jeter la première pierre. J'ai souvent mal employé
les grâces abondantes que Dieu a répandues sur moi. Ce n'est pas la
Colère, c'est la Pitié qui m'a pris par la main pour me conduire ici.
J'ai pu sans mentir t'aborder avec des paroles d'amour, car c'est le
zèle du coeur qui m'amène à toi. Je brûle du feu de la charité et, si
tes yeux, accoutumés aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient
voir les choses sous leur aspect mystique, je t'apparaîtrais comme un
rameau détaché de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la
montagne à l'antique Moïse, pour lui faire comprendre le véritable
amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de
laisser après lui des charbons et de vaines cendres, embaume et
parfume pour l'éternité tout ce qu'il pénètre.
--Moine, je te crois et je ne crains plus de de toi ni embûche ni
maléfice. J'ai souvent entendu parler des solitaires de la Thébaïde.
Ce que l'on m'a conté de la vie d'Antoine et de Paul est merveilleux.
Ton nom ne m'était pas inconnu et l'on m'a dit que, jeune encore, tu
égalais en vertu les plus vieux anachorètes. Dès que je t'ai vu, sans
savoir qui tu étais, j'ai senti que tu n'étais pas un homme ordinaire.
Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n'ont pu ni les prêtres d'Isis, ni
ceux d'Hermès, ni ceux de la Junon Céleste, ni les devins de Chaldée,
ni les mages babyloniens? Moine, si tu m'aimes, peux-tu m'empêcher de
mourir?
--Femme, celui-là vivra qui veut vivre. Fuis les délices abominables
où tu meurs à jamais. Arrache aux démons, qui le brûleraient
horriblement, ce corps que Dieu pétrit de sa salive et anima de son
souffle. Consumée de fatigue, viens te rafraîchir aux sources bénies
de la solitude; viens boire à ces fontaines cachées dans le désert,
qui jaillissent jusqu'au ciel. Âme anxieuse, viens posséder enfin ce
que tu désirais! Coeur avide de joie, viens goûter les joies
véritables: la pauvreté, le renoncement, l'oubli de soi-même,
l'abandon de tout l'être dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et
demain sa bien-aimée, viens à lui. Viens! toi qui cherchais, et tu
diras: «J'ai trouvé l'amour!»
Cependant Thaïs semblait contempler des choses lointaines:
--Moine, demanda-t-elle, si je renonce à mes plaisirs et si je fais
pénitence, est-il vrai que je renaîtrai au ciel avec mon corps intact
et dans toute sa beauté?
--Thaïs, je t'apporte la vie éternelle. Crois-moi, car ce que
j'annonce est la vérité.
--Et qui me garantit que c'est la vérité?
--David et les prophètes, l'Écriture et les merveilles dont tu vas
être témoin.
--Moine, je voudrais te croire. Car je t'avoue que je n'ai pas trouvé
le bonheur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d'une reine
et cependant la vie m'a apporté bien des tristesses et bien des
amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes
envient ma destinée, et il m'arrive parfois d'envier le sort de la
vieille édentée qui, du temps que j'étais petite, vendait des gâteaux
de miel sous une porte de la ville. C'est une idée qui m'est venue
bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont
bénis, et qu'il y a une grande douceur à vivre humble et petit Moine,
tu as remué les ondes de mon âme et fait monter à la surface ce qui
dormait au fond. Qui croire, hélas! Et que devenir, et qu'est-ce que
la vie?
Tandis qu'elle parlait de la sorte, Paphnuce était transfiguré; une
joie céleste inondait son visage:
--Ecoute, dit-il, je ne suis pas entré seul dans ta demeure. Un Autre
m'accompagnait, un Autre qui se tient ici debout à mon côté. Celui-là,
tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le
contempler; mais bientôt tu le verras dans sa splendeur charmante et
tu diras: «Il est seul aimable!» Tout à l'heure, s'il n'avait posé sa
douce main sur mes yeux, ô Thaïs! je serais peut-être tombé avec toi
dans le péché, car je ne suis par moi-même que faiblesse et que
trouble. Mais il nous a sauvés tous deux; il est aussi bon qu'il est
puissant et son nom est Sauveur. Il a été promis au monde par David et
la Sibylle, adoré dans son berceau par les bergers et les mages,
crucifié par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, révélé
au monde par les apôtres, attesté par les martyrs. Et le voici qui,
ayant appris que tu crains la mort, ô femme! vient dans ta maison pour
t'empêcher de mourir! N'est-ce pas, ô mon Jésus! que tu m'apparais en
ce moment, comme tu apparus aux hommes de Galilée en ces jours
merveilleux où les étoiles, descendues avec toi du ciel, étaient si
près de la terre, que les saints Innocents pouvaient les saisir dans
leurs mains, quand ils jouaient aux bras de leurs mères, sur les
terrasses de Bethléem? N'est-ce pas, mon Jésus, que nous sommes en ta
compagnie et que tu me montres la réalité de ton corps précieux?
N'est-ce pas que c'est là ton visage et que cette larme qui coule sur
ta joue est une larme véritable? Oui, l'ange de la justice éternelle
la recueillera, et ce sera la rançon de l'âme de Thaïs. N'est-ce pas
que te voilà, mon Jésus? Mon Jésus, tes lèvres adorables
s'entr'ouvrent. Tu peux parler: parle, je t'écoute. Et toi, Thaïs,
heureuse Thaïs! entends ce que le Sauveur vient lui-même te dire:
c'est lui qui parle et non moi. Il dit: «Je t'ai cherchée longtemps, ô
ma brebis égarée! Je te trouve enfin! Ne me fuis plus. Laisse-toi
prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes
épaules jusqu'à la bergerie céleste. Viens, ma Thaïs, viens, mon élue,
viens pleurer avec moi!»
Et Paphnuce tomba à genoux les yeux pleins d'extase. Alors Thaïs vit
sur la face du saint le reflet de Jésus vivant.
--O jours envolés de mon enfance! dit-elle en sanglotant. O mon doux
père Ahmès! bon saint Théodore, que ne suis-je morte dans ton manteau
blanc tandis que tu m'emportais aux premières lueurs du matin, toute
fraîche encore des eaux du baptême!
Paphnuce s'élança vers elle en s'écriant:
--Tu es baptisée!... O Sagesse divine! ô Providence! ô Dieu bon! Je
connais maintenant la puissance qui m'attirait vers toi. Je sais ce
qui te rendait si chère et si belle à mes yeux. C'est la vertu des
eaux baptismales qui m'a fait quitter l'ombre de Dieu où je vivais
pour t'aller chercher dans l'air empoisonné du siècle. Une goutte, une
goutte sans doute des eaux qui lavèrent ton corps a jailli sur mon
front. Viens, ô ma soeur, et reçois de ton frère le baiser de paix.
Et le moine effleura de ses lèvres le front de la courtisane.
Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l'on n'entendait plus, dans
la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thaïs mêlés au chant des
eaux vives.
Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires
vinrent chargées d'étoffes, de parfums et de guirlandes.
--Ce n'était guère à propos de pleurer, dit-elle en essayant de
sourire. Les larmes rougissent les yeux et gâtent le teint, on doit
souper cette nuit chez des amis, et je veux être belle, car il y aura
là des femmes pour épier la fatigue de mon visage. Ces esclaves
viennent m'habiller. Retire-toi, mon père, et laisse-les faire. Elles
sont adroites et expérimentées; aussi les ai-je payées très cher. Vois
celle-ci, qui a de gros anneaux d'or et qui montre des dents si
blanches. Je l'ai enlevée à la femme du proconsul.
Paphnuce eut d'abord la pensée de s'opposer de toutes ses forces à ce
que Thaïs allât à ce souper. Mais, résolu d'agir prudemment, il lui
demanda quelles personnes elle y rencontrerait.
Elle répondit qu'elle y verrait l'hôte du festin, le vieux Cotta,
préfet de la flotte. Nicias et plusieurs autres philosophes avides de
disputes, le poète Callicrate, le grand prêtre de Sérapis, des jeunes
hommes riches occupés surtout à dresser des chevaux, enfin des femmes
dont on ne saurait rien dire et qui n'avaient que l'avantage de la
jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle:
--Va parmi eux, Thaïs, dit le moine. Va!
Mais je ne te quitte pas. J'irai avec toi à ce festin et je me
tiendrai sans rien dire à ton côté.
Elle éclata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires
s'empressaient autour d'elle, elle s'écria:
--Que diront-ils quand ils verront que j'ai pour amant un moine de la
Thébaïde?
LE BANQUET
Lorsque, suivie de Paphnuce, Thaïs entra dans la salle du banquet, les
convives étaient déjà, pour la plupart, accoudés sur les lits, devant
la table en fer à cheval, couverte d'une vaisselle étincelante. Au
centre de cette table s'élevait une vasque d'argent que surmontaient
quatre satires inclinant des outres d'où coulait sur des poissons
bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thaïs
les acclamations s'élevèrent de toutes parts.
--Salut à la soeur des Charités!
--Salut à la Melpomène silencieuse, dont les regards savent tout
exprimer!
--Salut à la bien-aimée des dieux et des hommes!
--A la tant désirée!
--A celle qui donne la souffrance et la guérison!
--A la perle de Racotis!
--A la rose d'Alexandrie!
Elle attendit impatiemment que ce torrent de louanges eût coulé; et
puis elle dit à Cotta, son hôte:
--Lucius, je t'amène un moine du désert, Paphnuce, abbé d'Antinoé;
c'est un grand saint, dont les paroles brûlent comme du feu.
Lucius Aurélius Cotta, préfet de la flotte, s'étant levé:
--Sois le bienvenu, Paphnuce, toi qui professes la foi chrétienne.
Moi-même, j'ai quelque respect pour un culte désormais impérial. Le
divin Constantin a placé tes coreligionnaires au premier rang des amis
de l'empire. La sagesse latine devait en effet admettre ton Christ
dans notre Panthéon. C'est une maxime de nos pères qu'il y a en tout
dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et
réjouissons-nous tandis qu'il en est temps encore.
Le vieux Cotta parlait ainsi avec sérénité. Il venait d'étudier un
nouveau modèle de galère et d'achever le sixième livre de son histoire
des Carthaginois. Sûr de n'avoir pas perdu sa journée, il était
content de lui et des dieux.
--Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d'être
aimés: Hermodore, grand prêtre de Sérapis, les philosophes Dorion,
Nicias et Zénothémis, le poète Callicrate, le jeune Chéréas et le
jeune Aristobule, tous deux fils d'un cher compagnon de ma jeunesse;
et près d'eux Philina avec Drosé, qu'il faut louer grandement d'être
belles.
Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit à l'oreille:
--Je t'avais bien averti, mon frère, que Vénus était puissante. C'est
elle dont la douce violence t'a amené ici malgré toi. Écoute, tu es un
homme rempli de piété; mais, si tu ne reconnais pas qu'elle est la
mère des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux
mathématicien Mélanthe a coutume de dire: «Je ne pourrais pas, sans
l'aide de Vénus, démontrer les propriétés d'un triangle.»
Dorions qui depuis quelques instants considérait le nouveau venu,
soudain frappa des mains et poussa des cris d'admiration.
--C'est lui, mes amis! Son regard, sa barbe, sa tunique: c'est
lui-même! Je l'ai rencontré au théâtre pendant que notre Thaïs
montrait ses bras ingénieux. Il s'agitait furieusement et je puis
attester qu'il parlait avec violence. C'est un honnête homme: il va
nous invectiver tous; son éloquence est terrible. Si Marcus est le
Platon des chrétiens, Paphnuce est leur Démosthène. Épicure, dans son
petit jardin, n'entendit jamais rien de pareil.
Cependant Philina et Drosé dévoraient Thaïs des yeux. Elle portait
dans ses cheveux blonds une couronne de violettes pâles dont chaque
fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles,
si bien que les fleurs semblaient des regards effacés et les yeux des
fleurs étincelantes. C'était le don de cette femme: sur elle tout
vivait, tout était âme et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lamée
d'argent, traînait dans ses longs plis une grâce presque triste, que
n'égayaient ni bracelets ni colliers, et tout l'éclat de sa parure
était dans ses bras nus. Admirant malgré elles la robe et la coiffure
de Thaïs, ses deux amies ne lui en parlèrent point.
--Que tu es belle! lui dit Philina. Tu ne pouvais l'être plus quand tu
vins à Alexandrie. Pourtant ma mère qui se souvenait de t'avoir vue
alors disait que peu de femmes étaient dignes de t'être comparées.
--Qui est donc, demanda Drosé, ce nouvel amoureux que tu nous amènes?
Il a l'air étrange et sauvage. S'il y avait des pasteurs d'éléphants,
assurément ils seraient faits comme lui. Où as-tu trouvé, Thaïs, un si
sauvage ami? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la
terre et qui sont tout barbouillés des fumées du Hadès?
Mais Philina posant un doigt sur la bouche de Drosé:
--Tais-toi, les mystères de l'amour doivent rester secrets et il est
défendu de les connaître. Pour moi, certes, j'aimerais mieux être
baisée par la bouche de l'Etna fumant, que par les lèvres de cet
homme. Mais notre douce Thaïs, qui est belle et adorable comme les
déesses, doit, comme les déesses, exaucer toutes les prières et non
pas seulement à notre guise celles des hommes aimables.
--Prenez garde toutes deux! répondit Thaïs. C'est un mage et un
enchanteur. Il entend les paroles prononcées à voix basse et même les
pensées. Il vous arrachera le coeur pendant votre sommeil; il le
remplacera par une éponge, et le lendemain, en buvant de l'eau, vous
mourrez étouffées!
Elle les regarda pâlir, leur tourna le dos et s'assit sur un lit à
côté de Paphnuce. La voix de Cotta, impérieuse et bienveillante,
domina tout à coup le murmure des propos intimes:
--Amis, que chacun prenne sa place! Esclaves, versez le vin miellé!
Puis, l'hôte élevant sa coupe:
--Buvons d'abord au divin Constance et au Génie de l'empire. La patrie
doit être mise au-dessus de tout, et même des dieux, car elle les
contient tous.
Tous les convives portèrent à leurs lèvres leurs coupes pleines. Seul,
Paphnuce ne but point, parce que Constance persécutait la foi de Nicée
et que la patrie du chrétien n'est point de ce monde.
Dorion, ayant bu, murmura:
--Qu'est-ce que la patrie! Un fleuve qui coule. Les rives en sont
changeantes et les ondes sans cesse renouvelées.
--Je sais, Dorion, répondit le préfet de la flotte, que tu fais peu de
cas des vertus civiques et que tu estimes que le sage doit vivre
étranger aux affaires. Je crois, au contraire, qu'un honnête homme ne
doit rien tant désirer que de remplir de grandes charges dans l'État.
C'est une belle chose que l'État!
Hermodore, grand prêtre de Sérapis, prit la parole:
--Dorion vient de demander: «Qu'est-ce que la patrie?» Je lui
répondrai: Ce qui fait la patrie ce sont les autels des dieux et les
tombeaux des ancêtres. On est concitoyen par la communauté des
souvenirs et des espérances.
Le jeune Aristobule interrompit Hermodore:
--Par Castor, j'ai vu aujourd'hui un beau cheval. C'est celui de
Démophon. Il a la tête sèche, peu de ganache et les bras gros. Il
porte le col haut et fier, comme un coq.
Mais le jeune Chéréas secoua la tête:
--Ce n'est pas un aussi bon cheval que tu dis, Aristobule. Il a
l'ongle mince. Les paturons portent à terre et l'animal sera bientôt
estropié.
Ils continuaient leur dispute quand Drosé poussa un cri perçant:
--Hai! j'ai failli avaler une arête plus longue et plus acérée qu'un
stylet. Par bonheur, j'ai pu la tirer à temps de mon gosier. Les dieux
m'aiment!
--Ne dis-tu pas, ma Drosé, que les dieux t'aiment? demanda Nicias en
souriant. C'est donc qu'ils partagent l'infirmité des hommes. L'amour
suppose chez celui qui l'éprouve le sentiment d'une intime misère.
C'est par lui que se trahit la faiblesse des êtres. L'amour qu'ils
ressentent pour Drosé est une grande preuve de l'imperfection des
dieux.
A ces mots, Drosé se mit dans une grande colère:
--Nicias, ce que tu dis là est inepte et ne répond à rien. C'est,
d'ailleurs, ton caractère de ne point comprendre ce qu'on dit et de
répondre des paroles dépourvues de sens.
Nicias souriait encore:
--Parle, parle, ma Drosé. Quoi que tu dises, il faut te rendre grâce
chaque fois que tu ouvres la bouche. Tes dents sont si belles!
A ce moment, un grave vieillard, négligemment vêtu, la démarche lente
et la tête haute, entra dans la salle et promena sur les convives un
regard tranquille. Cotta lui fit signe de prendre place à son côté,
sur son propre lit
--Eucrite, lui dit-il, sois le bienvenu! As-tu composé ce mois-ci un
nouveau traité de philosophie? Ce serait, si je compte bien, le
quatre-vingt-douzième sorti de ce roseau du Nil que tu conduis d'une
main attique.
Eucrite répondit, en caressant sa barbe d'argent:
--Le rossignol est fait pour chanter et moi je suis fait pour louer
les dieux immortels.
DORION
Saluons respectueusement en Eucrite le dernier des stoïciens. Grave et
blanc, il s'élève au milieu de nous comme une image des ancêtres! Il
est solitaire dans la foule des hommes et prononce des paroles qui ne
sont point entendues.
EUCRITE
Tu te trompes, Dorion. La philosophie de la vertu n'est pas morte en
ce monde. J'ai de nombreux disciples dans Alexandrie, dans Rome et
dans Constantinople. Plusieurs parmi les esclaves et parmi les neveux
des Césars savent encore régner sur eux-mêmes, vivre libres et goûter
dans le détachement des choses une félicité sans limites. Plusieurs
font revivre en eux Épictète et Marc Aurèle. Mais, s'il était vrai que
la vertu fût à jamais éteinte sur la terre, en quoi sa perte
intéresserait-elle mon bonheur, puis-qu'il ne dépendait pas de moi
qu'elle durât ou pérît? Les fous seuls, Dorion, placent leur félicité
hors de leur pouvoir. Je ne désire rien que ne veuillent les dieux et
je désire tout ce qu'ils veulent. Par là, je me rends semblable à eux
et je partage leur infaillible contentement. Si la vertu périt, je
consens qu'elle périsse et ce consentement me remplit de joie comme le
suprême effort de ma raison ou de mon courage. En toutes choses, ma
sagesse copiera la sagesse divine, et la copie sera plus précieuse que
le modèle; elle aura coûté plus de soins et de plus grands travaux.
NICIAS