Cette femme, nommée Moeroé, conduisait de pays en pays des filles et

des jeunes garçons qu'elle instruisait dans la danse et qu'elle louait

ensuite aux riches pour paraître dans les festins.

Devinant que Thaïs deviendrait bientôt la plus belle des femmes, elle

lui apprit, à coups de fouet, la musique et la prosodie, et elle

flagellait avec des lanières de cuir ces jambes divines, quand elles

ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton

décrépit, sans âge et sans sexe, accablait de mauvais traitements

cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entière des

femmes. Rival des ballerines, dont il affectait la grâce, il

enseignait à Thaïs l'art de feindre, dans les pantomimes, par

l'expression du visage, le geste et l'attitude, tous les sentiments

humains et surtout les passions de l'amour. Il lui donnait avec dégoût

les conseils d'un maître habile; mais, jaloux de son élève, il lui

griffait les joues, lui pinçait le bras ou la venait piquer par

derrière avec un poinçon, à la manière des filles méchantes, dès qu'il

s'apercevait trop vivement qu'elle était née pour la volupté des

hommes. Grâce à ses leçons, elle devint en peu de temps musicienne,

mime et danseuse excellente. La méchanceté de ses maîtres ne la

surprenait point et il lui semblait naturel d'être indignement

traitée. Elle éprouvait même quelque respect pour cette vieille femme

qui savait la musique et buvait du vin grec. Moeroé, s'étant arrêtée à

Antioche, loua son élève comme danseuse et comme joueuse de flûte aux

riches négociants de la ville qui donnaient des festins. Thaïs dansa

et plut. Les plus gros banquiers l'emmenaient, au sortir de table,

dans les bosquets de l'Oronte. Elle se donnait à tous, ne sachant pas

le prix de l'amour. Mais une nuit qu'elle avait dansé devant les

jeunes hommes les plus élégants de la ville, le fils du proconsul

s'approcha d'elle, tout brillant de jeunesse et de volupté, et lui dit

d'une voix qui semblait mouillée de baisers:

--Que ne suis-je, Thaïs, la couronne qui ceint ta chevelure, la

tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied!

Mais je veux que tu me foules à tes pieds comme une sandale; je veux

que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle

enfant, viens dans ma maison et oublions l'univers.

Elle le regarda tandis qu'il parlait et elle vit qu'il était beau.

Soudain elle sentit la sueur qui lui glaçait le front; elle devint

verte comme l'herbe; elle chancela; un nuage descendit sur ses

paupières. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En

vain, il lui jeta des regards ardents, des paroles enflammées, et

quand il la prit dans ses bras en s'efforçant de l'entraîner, elle le

repoussa avec rudesse. Alors il se fit suppliant et lui montra ses

larmes. Sous l'empire d'une force nouvelle, inconnue, invincible, elle

résista.

--Quelle folie! disaient les convives. Lollius est noble; il est beau,

il est riche, et voici qu'une joueuse de flûte le dédaigne!

Lollius rentra seul dans sa maison et la nuit l'embrasa tout entier

d'amour. Il vint dès le matin, pâle et les yeux rouges, suspendre des

fleurs à la porte de la joueuse de flûte. Cependant Thaïs, saisie de

trouble et d'effroi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans

d'elle-même. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se

demandait pourquoi elle était ainsi changée et d'où lui venait sa

mélancolie. Elle repoussait tous ses amants: ils lui faisaient

horreur. Elle ne voulait plus voir la lumière et restait tout le jour

couchée sur son lit, sanglotant la tête dans les coussins. Lollius,

ayant su forcer la porte de Thaïs, vint plusieurs fois supplier et

maudire cette méchante enfant. Elle restait devant lui craintive comme

une vierge et répétait:

--Je ne veux pas! Je ne veux pas!

Puis, au bout de quinze jours, s'étant donnée à lui, elle connut

qu'elle l'aimait; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus.

Ce fut une vie délicieuse. Ils passaient tout le jour enfermés, les

yeux dans les yeux, se disant l'un à l'autre des paroles qu'on ne dit

qu'aux enfants. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires

de l'Oronte et se perdaient dans les bois de lauriers. Parfois ils se

levaient dès l'aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes

du Silpicus. Ils buvaient dans la même coupe, et, quand elle portait

un grain de raisin à sa bouche, il le lui prenait entre les lèvres

avec ses dents.

Moeroé vint chez Lollius réclamer Thaïs à grands cris:

--C'est ma fille, disait-elle, ma fille qu'on m'arrache, ma fleur

parfumée, mes petites entrailles!...

Lollius la renvoya avec une grosse somme d'argent. Mais, comme elle

revint demandant encore quelques staters d'or, le jeune homme la fit

mettre en prison, et les magistrats, ayant découvert plusieurs crimes

dont elle s'était rendue coupable, elle fut condamnée à mort et livrée

aux bêtes.

Thaïs aimait Lollius avec toutes les fureurs de l'imagination et

toutes les surprises de l'innocence. Elle lui disait dans toute la

vérité de son coeur:

--Je n'ai jamais été qu'à toi.

Lollius lui répondait:

--Tu ne ressembles à aucune autre femme.

Le charme dura six mois et se rompit en un jour. Soudainement Thaïs se

sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius; elle

songeait:

--Qui me l'a ainsi changé en un instant? Comment se fait-il qu'il

ressemble désormais à tous les autres hommes et qu'il ne ressemble

plus à lui-même?

Elle le quitta, non sans un secret désir de chercher Lollius en un

autre, puisqu'elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi

que vivre avec un homme qu'elle n'aurait jamais aimé serait moins

triste que de vivre avec un homme qu'elle n'aimait plus. Elle se

montra, en compagnie des riches voluptueux, à ces fêtes sacrées où

l'on voyait des choeurs de vierges nues dansant dans les temples et

des troupes de courtisanes traversant l'Oronte à la nage. Elle prit sa

part de tous les plaisirs qu'étalait la ville élégante et monstrueuse;

surtout elle fréquenta assidûment les théâtres, dans lesquels des

mimes habiles, venus de tous les pays, paraissaient aux

applaudissements d'une foule avide de spectacles.

Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comédiens et

particulièrement les femmes qui, dans les tragédies, représentaient

les déesses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimées des

dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la

foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle

alla trouver le chef des mimes et lui demanda d'être admise dans sa

troupe. Grâce à sa beauté et aux leçons de la vieille Moeroé, elle fut

accueillie et parut sur la scène dans le personnage de Dircé.

Elle plut médiocrement, parce qu'elle manquait d'expérience et aussi

parce que les spectateurs n'étaient pas excités à l'admiration par un

long bruit de louanges. Mais après quelques mois d'obscurs débuts, la

puissance de sa beauté éclata sur la scène avec une telle force, que

la ville entière s'en émut. Tout Antioche s'étouffait au théâtre. Les

magistrats impériaux et les premiers citoyens s'y rendaient, poussés

par la force de l'opinion. Les portefaix, les balayeurs et les

ouvriers du port se privaient d'ail et de pain pour payer leur place.

Les poètes composaient des épigrammes en son honneur. Les philosophes

barbus déclamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases;

sur le passage de sa litière, les prêtres des chrétiens détournaient

la tête. Le seuil de sa maison était couronné de fleurs et arrosé de

sang. Elle recevait de ses amants de l'or, non plus compté, mais

mesuré au médimne, et tous les trésors amassés par les vieillards

économes venaient, comme des fleuves, se perdre à ses pieds. C'est

pourquoi son âme était sereine. Elle se réjouissait dans un paisible

orgueil de la faveur publique et de la bonté des dieux, et, tant

aimée, elle s'aimait elle-même.

Après avoir joui pendant plusieurs années de l'admiration et de

l'amour des Antiochiens, elle fut prise du désir de revoir Alexandrie

et de montrer sa gloire à la ville dans laquelle, enfant, elle errait

sous la misère et la honte, affamée et maigre comme une sauterelle au

milieu d'un chemin poudreux. La ville d'or la reçut avec joie et la

combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut

un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des amants innombrables.

Elle les accueillait indifféremment, car elle désespérait enfin de

retrouver Lollius.

Elle reçut parmi tant d'autres le philosophe Nicias qui la désirait,

bien qu'il fît profession de vivre sans désirs. Malgré sa richesse, il

était intelligent et doux; mais il ne la charma ni par la finesse de

son esprit, ni par la grâce de ses sentiments. Elle ne l'aimait pas et

même elle s'irritait parfois de ses élégantes ironies. Il la blessait

par son doute perpétuel. C'est qu'il ne croyait à rien et qu'elle

croyait à tout. Elle croyait à la providence divine, à la

toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations, à la

justice éternelle. Elle croyait en Jésus-Christ et en la bonne déesse

des Syriens; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la

sombre Hécate passe dans les carrefours et qu'une femme inspire

l'amour en versant un philtre dans une coupe qu'enveloppe la toison

sanglante d'une brebis. Elle avait soif d'inconnu; elle appelait des

êtres sans nom et vivait dans une attente perpétuelle. L'avenir lui

faisait peur et elle voulait le connaître. Elle s'entourait de prêtres

d'Isis, de mages chaldéens, de pharmacopoles et de sorciers, qui la

trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort

et la voyait partout. Quand elle cédait à la volupté, il lui semblait

tout à coup qu'un doigt glacé touchait son épaule nue et, toute pâle,

elle criait d'épouvante dans les bras qui la pressaient.

Nicias lui disait:

--Que notre destinée soit de descendre en cheveux blancs et les joues

creuses dans la nuit éternelle, ou que ce jour même, qui rit

maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu'importe, ô

ma Thaïs! Goûtons la vie. Nous aurons beaucoup vécu si nous avons

beaucoup senti. Il n'est pas d'autre intelligence que celle des sens:

aimer c'est comprendre. Ce que nous ignorons n'est pas. A quoi bon

nous tourmenter pour un néant?

Elle lui répondait avec colère:

--Je méprise ceux qui comme toi n'espèrent ni ne craignent rien. Je

veux savoir! Je veux savoir!

Pour connaître le secret de la vie, elle se mit à lire les livres des

philosophes, mais elle ne les comprit pas. A mesure que les années de

son enfance s'éloignaient d'elle, elle les rappelait dans son esprit

plus volontiers. Elle aimait à parcourir, le soir, sous un

déguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques

où elle avait misérablement grandi. Elle regrettait d'avoir perdu ses

parents et surtout de n'avoir pu les aimer. Quand elle rencontrait des

prêtres chrétiens, elle songeait à son baptême et se sentait troublée.

Une nuit, qu'enveloppée d'un long manteau et ses blonds cheveux cachés

sous un capuchon sombre, elle errait dans les faubourgs de la ville,

elle se trouva, sans savoir comment elle y était venue, devant la

pauvre église de Saint-Jean-le-Baptiste. Elle entendit qu'on chantait

dans l'intérieur et vit une lumière éclatante qui glissait par les

fentes de la porte. Il n'y avait là rien d'étrange, puisque depuis

vingt ans les chrétiens, protégés par le vainqueur de Maxence,

solennisaient publiquement leurs fêtes. Mais ces chants signifiaient

un ardent appel aux âmes. Comme conviée aux mystères, la comédienne,

poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva là une

nombreuse assemblée, des femmes, des enfants, des vieillards à genoux

devant un tombeau adossé à la muraille. Ce tombeau n'était qu'une cuve

de pierre grossièrement sculptée de pampres et de grappes de raisins;

pourtant il avait reçu de grands honneurs: il était couvert de palmes

vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d'innombrables

lumières étoilaient l'ombre dans laquelle la fumée des gommes d'Arabie

semblait les plis des voiles des anges. Et l'on devinait sur les murs

des figures pareilles à des visions du ciel. Des prêtres vêtus de

blanc se tenaient prosternés au pied du sarcophage. Les hymnes qu'ils

chantaient avec le peuple exprimaient les délices de la souffrance et

mêlaient, dans un deuil triomphal, tant d'allégresse à tant de douleur

que Thaïs, en les écoutant, sentait les voluptés de la vie et les

affres de la mort couler à la fois dans ses sens renouvelés.

Quand ils eurent fini de chanter, les fidèles se levèrent pour aller

baiser à la file la paroi du tombeau. C'était des hommes simples,

accoutumés à travailler de leurs mains. Ils s'avançaient d'un pas

lourd, l'oeil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils

s'agenouillaient, chacun à son tour, devant le sarcophage et y

appuyaient leurs lèvres. Les femmes élevaient dans leurs bras les

petits enfants et leur posaient doucement la joue contre la pierre.

Thaïs, surprise et troublée, demanda à un diacre pourquoi ils

faisaient ainsi.

--Ne sais-tu pas, femme, lui répondit le diacre, que nous célébrons

aujourd'hui la mémoire bienheureuse de saint Théodore le Nubien, qui

souffrit pour la foi au temps de Dioclétien empereur? Il vécut chaste

et mourut martyr, c'est pourquoi, vêtus de blanc, nous portons des

roses rouges à son tombeau glorieux.

En entendant ces paroles, Thaïs tomba à genoux et fondit en larmes. Le

souvenir à demi éteint d'Ahmès se ranimait dans son âme. Sur cette

mémoire obscure, douce et douloureuse, l'éclat des cierges, le parfum

des roses, les nuées de l'encens, l'harmonie des cantiques, la piété

des âmes jetaient les charmes de la gloire. Thaïs songeait dans

l'éblouissement:

Il était humble et voici qu'il est grand et qu'il est beau! Comment

s'est-il élevé au-dessus des hommes? Quelle est donc cette chose

inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupté?

Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l'avait

aimée ses yeux de violette où brillaient des larmes à la clarté des

cierges; puis, la tête baissée, humble, lente, la dernière, de ses

lèvres où tant de désirs s'étaient suspendus, elle baisa la pierre de

l'esclave.

Rentrée dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure

parfumée et la tunique déliée, l'attendait en lisant un traité de

morale. Il s'avança vers elle les bras ouverts.

--Méchante Thaïs, lui dit-il d'une voix riante, tandis que tu tardais

à venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dicté par le plus

grave des stoïciens? Des préceptes vertueux et de fières maximes? Non!

Sur l'austère papyrus, je voyais danser mille et mille petites Thaïs.

Elles avaient chacune la hauteur d'un doigt, et pourtant leur grâce

était infinie et toutes étaient l'unique Thaïs. Il y en avait qui

traînaient des manteaux de pourpre et d'or; d'autres, semblables à une

nuée blanche, flottaient dans l'air sous des voiles diaphanes.

D'autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la

volupté, n'exprimaient aucune pensée. Enfin, il y en avait deux qui se

tenaient par la main, deux si pareilles, qu'il était impossible de les

distinguer l'une de l'autre. Elles souriaient toutes deux. La première

disait: «Je suis l'amour.» L'autre: «Je suis la mort.»

En parlant ainsi, il pressait Thaïs dans ses bras, et, ne voyant pas

le regard farouche qu'elle fixait à terre, il ajoutait les pensées aux

pensées, sans souci qu'elles fussent perdues:

--Oui, quand j'avais sous les yeux la ligne où il est écrit: «Rien ne

doit te détourner de cultiver ton âme,» je lisais: «Les baisers de

Thaïs sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel.» Voilà

comment, par ta faute, méchante enfant, un philosophe comprend

aujourd'hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que

nous sommes, nous ne découvrons que notre propre pensée dans la pensée

d'autrui, et que tous nous lisons un peu les livres comme je viens de

lire celui-ci...

Elle ne l'écoutait pas, et son âme était encore devant le tombeau du

Nubien. Comme il l'entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la

nuque et il lui dit:

--Ne sois pas triste, mon enfant. On n'est heureux au monde que quand

on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens; trompons

la vie: elle nous le rendra bien. Viens; aimons-nous.

Mais elle le repoussa:

--Nous aimer! s'écria-t-elle amèrement. Mais tu n'as jamais aimé

personne, toi! Et je ne t'aime pas! Non! je ne t'aime pas! Je te hais.

Va-t'en! Je te hais. J'exècre et je méprise tous les heureux et tous

les riches. Va-t'en! va-t'en!... Il n'y a de bonté que chez les

malheureux. Quand j'étais enfant, j'ai connu un esclave noir qui est

mort sur la croix. Il était bon; il était plein d'amour et il

possédait le secret de la vie. Tu ne serais pas digne de lui laver les

pieds. Va-t'en! Je ne veux plus te voir.

Elle s'étendit à plat ventre sur le tapis et passa la nuit à

sangloter, formant le dessein de vivre désormais, comme saint

Théodore, dans la pauvreté et dans la simplicité.

Dès le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle était

vouée. Comme elle savait que sa beauté, encore intacte, ne durerait

plus longtemps, elle se hâtait d'en tirer toute joie et toute gloire.

Au théâtre, où elle se montrait avec plus d'étude que jamais, elle

rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des

poètes. Reconnaissant dans les formes, dans les mouvements, dans la

démarche de la comédienne une idée de la divine harmonie qui règle les

mondes, savants et philosophes mettaient une grâce si parfaite au rang

des vertus et disaient: «Elle aussi, Thaïs, est géomètre!» Les

ignorants, les pauvres, les humbles, les timides, devant lesquels elle

consentait à paraître, l'en bénissaient comme d'une charité céleste.

Pourtant, elle était triste au milieu des louanges et, plus que

jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son

inquiétude, pas même sa maison et ses jardins qui étaient célèbres et

sur lesquels on faisait des proverbes, dans la ville.

Elle avait fait planter des arbres apportés à grands frais de l'Inde

et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des

colonnades en ruines, des rochers sauvages, imités par un habile

architecte, étaient reflétés dans un lac où se miraient des statues.

Au milieu du jardin, s'élevait la grotte des Nymphes, qui devait son

nom à trois grandes figures de femmes, en marbre peint avec art, qu'on

rencontrait dès le seuil. Ces femmes se dépouillaient de leurs

vêtements pour prendre un bain. Inquiètes, elles tournaient la tête,

craignant d'être vues, et elles semblaient vivantes. La lumière ne

parvenait dans cette retraite qu'à travers de minces nappes d'eau qui

l'adoucissaient et l'irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts,

comme dans les grottes sacrées, des couronnes, des guirlandes et des

tableaux votifs, dans lesquels la beauté de Thaïs était célébrée. Il

s'y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques

revêtus de vives couleurs, des peintures représentant ou des scènes de

théâtre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au

milieu, se dressait sur une stèle un petit Éros d'ivoire, d'un antique

et merveilleux travail. C'était un don de Nicias. Une chèvre de marbre

noir se tenait dans une excavation, et l'on voyait briller ses yeux

d'agate. Six chevreaux d'albâtre se pressaient autour de ses mamelles;

mais, soulevant ses pieds fourchus et sa tête camuse, elle semblait

impatiente de grimper sur les rochers. Le sol était couvert de tapis

de Byzance, d'oreillers brodés par les hommes jaunes de Cathay et de

peaux de lions lybiques. Des cassolettes d'or y fumaient

imperceptiblement. Çà et là, au-dessus des grands vases d'onyx,

s'élançaient des perséas fleuris. Et, tout au fond, dans l'ombre et

dans la pourpre, luisaient des clous d'or sur l'écaillé d'une tortue

géante de l'Inde, qui renversée servait de lit à la comédienne. C'est

là que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les

fleurs, Thaïs, mollement couchée, attendait l'heure de souper en

conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du

théâtre, soit à la fuite des années.

Or, ce jour-là, elle se reposait après les jeux dans la grotte des

Nymphes. Elle épiait dans son miroir les premiers déclins de sa beauté

et pensait avec épouvante que le temps viendrait enfin des cheveux

blancs et des rides. En vain elle cherchait à se rassurer, en se

disant qu'il suffit, pour recouvrer la fraîcheur du teint, de brûler

certaines herbes en prononçant des formules magiques. Une voix

impitoyable lui criait: «Tu vieilliras, Thaïs, tu vieilliras!» Et la

sueur de l'épouvante lui glaçait le front. Puis, se regardant de

nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait

belle encore et digne d'être aimée. Se souriant à elle-même, elle

murmurait: «Il n'y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse

lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grâce des

mouvements et la magnificence des bras, et les bras, ô mon miroir, ce

sont les vraies chaînes de l'amour!»

Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle,

maigre, les yeux ardents, la barbe inculte et vêtu d'une robe

richement brodée. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri

d'effroi.

Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle était belle, il

faisait du fond du coeur cette prière:

--Fais, ô mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me

scandaliser, édifie ton serviteur.

Puis, s'efforçant de parler, il dit:

--Thaïs, j'habite une contrée lointaine et le renom de ta beauté m'a

conduit jusqu'à toi. On rapporte que tu es la plus habile des

comédiennes et la plus irrésistible des femmes. Ce que l'on conte de

tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l'antique

Rhodopis, dont; tous les bateliers du Nil savent par coeur l'histoire

merveilleuse. C'est pourquoi j'ai été pris du désir de te connaître et

je vois que la vérité passe la renommée. Tu es mille fois plus savante

et plus belle qu'on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me

dis: «Il est impossible d'approcher d'elle sans chanceler comme un

homme ivre.»

Ces paroles étaient feintes; mais le moine, animé d'un zèle pieux, les

répandait avec une ardeur véritable. Cependant, Thaïs regardait sans

déplaisir cet être étrange qui lui avait fait peur. Par son aspect

rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce

l'étonnait. Elle était curieuse de connaître l'état et la vie d'un

homme si différent de tous ceux qu'elle connaissait. Elle lui répondit

avec une douce raillerie:

--Tu sembles prompt à l'admiration, étranger. Prends garde que mes

regards ne te consument jusqu'aux os! Prends garde de m'aimer!

Il lui dit:

--Je t'aime, ô Thaïs! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-même.

Pour toi, j'ai quitté mon désert regrettable; pour toi, mes lèvres,

vouées au silence, ont prononcé des paroles profanes; pour toi, j'ai

vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'était

interdit d'entendre; pour toi, mon âme s'est troublée, mon coeur s'est

ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où

boivent les colombes; pour toi, j'ai marché jour et nuit à travers des

sables peuplés de larves et de vampires; pour toi, j'ai posé mon pied

nu sur les vipères et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non

point à l'exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la

chair, viennent à toi comme des loups dévorants ou des taureaux

furieux. Tu es chère à ceux-là comme la gazelle au lion. Leurs amours

carnassières te dévorent jusqu'à l'âme, ô femme! Moi, je t'aime en

esprit et en vérité, je t'aime en Dieu et pour les siècles des

siècles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur véritable

et divine charité. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que

songes d'une nuit brève. Je te promets de saintes agapes et des noces

célestes. La félicité que je t'apporte ne finira jamais; elle est

inouïe; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en

pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitôt

d'étonnement.

Thaïs, riant d'un air mutin:

Thaïs · 第 4 / 12 段