Polyxène, conduite par Ulysse, s'avança vers le tombeau qu'entourait
l'élite des guerriers. Elle gravit, au bruit des chants de deuil, le
tertre funéraire au sommet duquel le fils d'Achille faisait, dans une
coupe d'or, des libations aux mânes du héros. Quand les sacrificateurs
levèrent les bras pour la saisir, elle fit signe qu'elle voulait
mourir libre, comme il convenait à la fille de tant de rois. Puis,
déchirant sa tunique, elle montra la place de son coeur. Pyrrhus y
plongea son glaive en détournant la tête, et, par un habile artifice,
le sang jaillit à flots de la poitrine éblouissante de la vierge qui,
la tête renversée et les yeux nageant dans l'horreur de la mort, tomba
avec décence.
Cependant que les guerriers voilaient la victime et la couvraient de
lis et d'anémones, des cris d'effroi et des sanglots déchiraient
l'air, et Paphnuce, soulevé sur son banc, prophétisait d'une voix
retentissante:
--Gentils, vils adorateurs des démons! Et vous ariens plus infâmes que
les idolâtres, instruisez-vous! Ce que vous venez de voir est une
image et un symbole. Cette fable renferme un sens mystique et bientôt
la femme que vous voyez là sera immolée, hostie bien heureuse, au Dieu
ressuscité!
Déjà la foule s'écoulait en flots sombres dans les vomitoires. L'abbé
d'Antinoé, échappant à Dorion surpris, gagna la sortie en prophétisant
encore.
Une heure après, il frappait à la porte de Thaïs.
La comédienne alors, dans le riche quartier de Racotis, près du
tombeau d'Alexandre, habitait une maison entourée de jardins ombreux,
dans lesquels s'élevaient des rochers artificiels et coulait un
ruisseau bordé de peupliers. Une vieille esclave noire, chargée
d'anneaux, vint lui ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait.
--Je veux voir Thaïs, répondit-il. Dieu m'est témoin que je ne suis
venu ici que pour la voir.
Comme il portait une riche tunique et qu'il parlait impérieusement,
l'esclave le fit entrer.
--Tu trouveras Thaïs, dit-elle, dans la grotte des Nymphes.
II
LE PAPYRUS
Thaïs était née de parents libres et pauvres, adonnés à l'idolâtrie.
Du temps qu'elle était petite, son père gouvernait, à Alexandrie,
proche la porte de la Lune, un cabaret que fréquentaient les matelots.
Certains souvenirs vifs et détachés lui restaient de sa première
enfance. Elle revoyait son père assis à l'angle du foyer, les jambes
croisées, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux
Pharaons que célèbrent les complaintes chantées par les aveugles dans
les carrefours. Elle revoyait aussi sa maigre et triste mère, errant
comme un chat affamé dans la maison, qu'elle emplissait des éclats de
sa voix aigre et des lueurs de ses yeux de phosphore. On contait dans
le faubourg qu'elle était magicienne et qu'elle se changeait en
chouette, la nuit, pour rejoindre ses amants. On mentait: Thaïs savait
bien, pour l'avoir souvent épiée, que sa mère ne se livrait point aux
arts magiques, mais que, dévorée d'avarice, elle comptait toute la
nuit le gain de la journée. Ce père inerte et cette mère avide la
laissaient chercher sa vie comme les bêtes de la basse-cour. Aussi
était-elle devenue très habile à tirer une à une les oboles de la
ceinture des matelots ivres, en les amusant par des chansons naïves et
par des paroles infâmes dont elle ignorait le sens. Elle passait de
genoux en genoux dans la salle imprégnée de l'odeur des boissons
fermentées et des outres résineuses; puis, les joues poissées de bière
et piquées par les barbes rudes, elle s'échappait, serrant les oboles
dans sa petite main, et courait acheter des gâteaux de miel à une
vieille femme accroupie derrière ses paniers sous la porte de la Lune.
C'était tous les jours les mêmes scènes: les matelots, contant leurs
périls, quand l'Euros ébranlait les algues sous-marines, puis jouant
aux dés ou aux osselets, et demandant, en blasphémant les dieux, la
meilleure bière de Cilicie.
Chaque nuit, l'enfant était réveillée par les rixes des buveurs. Les
écailles d'huîtres, volant par-dessus les tables, fendaient les
fronts, au milieu des hurlements furieux. Parfois, à la lueur des
lampes fumeuses, elle voyait les couteaux briller et le sang jaillir.
Ses jeunes ans ne connaissaient la bonté humaine que par le doux
Ahmès, en qui elle était humiliée. Ahmès, l'esclave de la maison,
Nubien plus noir que la marmite qu'il écumait gravement, était bon
comme une nuit de sommeil. Souvent, il prenait Thaïs sur ses genoux et
il lui contait d'antiques récits où il y avait des souterrains pleins
de trésors, construits pour des rois avares, qui mettaient à mort les
maçons et les architectes. Il y avait aussi, dans ces contes,
d'habiles voleurs qui épousaient des filles de rois et des courtisanes
qui élevaient des pyramides. La petite Thaïs aimait Ahmès comme un
père, comme une mère, comme une nourrice et comme un chien. Elle
s'attachait au pagne de l'esclave et le suivait dans le cellier aux
amphores et dans la basse-cour, parmi les poulets maigres et hérissés,
tout en bec, en ongles et en plumes, qui voletaient mieux que des
aiglons devant le couteau du cuisinier noir. Souvent, la nuit, sur la
paille, au lieu de dormir, il construisait pour Thaïs des petits
moulins à eau et des navires grands comme la main avec tous leurs
agrès.
Accablé de mauvais traitements par ses maîtres, il avait une oreille
déchirée et le corps labouré de cicatrices. Pourtant son visage
gardait un air joyeux et paisible. Et personne auprès de lui ne
songeait à se demander d'où il tirait la consolation de son âme et
l'apaisement de son coeur. Il était aussi simple qu'un enfant.
En accomplissant sa tâche grossière, il chantait d'une voix grêle des
cantiques qui faisaient passer dans l'âme de l'enfant des frissons et
des rêves. Il murmurait sur un ton grave et joyeux:
--Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens?
--J'ai vu le suaire et les linges, et les anges assis sur le
tombeau.
Et j'ai vu la gloire du Ressuscité.
Elle lui demandait:
--Père, pourquoi chantes-tu les anges assis sur le tombeau?
Et il lui répondait:
--Petite lumière de mes yeux, je chante les anges, parce que Jésus
Notre Seigneur est monté au ciel.
Ahmès était chrétien. Il avait reçu le baptême, et on le nommait
Théodore dans les banquets des fidèles, où il se rendait secrètement
pendant le temps qui lui était laissé pour son sommeil.
En ces jours-là l'Église subissait l'épreuve suprême. Par l'ordre de
l'Empereur, les basiliques étaient renversées, les livres saints
brûlés, les vases sacrés et les chandeliers fondus. Dépouillés de
leurs honneurs, les chrétiens n'attendaient que la mort. La terreur
régnait sur la communauté d'Alexandrie; les prisons regorgeaient de
victimes. On contait avec effroi, parmi les fidèles, qu'en Syrie, en
Arabie, en Mésopotamie, en Cappadoce, par tout l'empire, les fouets,
les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces
déchiraient les pontifes et les vierges. Alors Antoine, déjà célèbre
par ses visions et ses solitudes, chef et prophète des croyants
d'Égypte, fondit comme l'aigle, du haut de son rocher sauvage, sur la
ville d'Alexandrie, et, volant d'église en église, embrasa de son feu
la communauté tout entière. Invisible aux païens, il était présent à
la fois dans toutes les assemblées des chrétiens, soufflant à chacun
l'esprit de force et de prudence dont il était animé. La persécution
s'exerçait avec une particulière rigueur sur les esclaves. Plusieurs
d'entre eux, saisis d'épouvante, reniaient leur foi. D'autres, en plus
grand nombre, s'enfuyaient au désert, espérant y vivre, soit dans la
contemplation, soit dans le brigandage. Cependant Ahmès fréquentait
comme de coutume les assemblées, visitait les prisonniers,
ensevelissait les martyrs et professait avec joie la religion du
Christ. Témoin de ce zèle véritable, le grand Antoine, avant de
retourner au désert, pressa l'esclave noir dans ses bras et lui donna
le baiser de paix.
Quand Thaïs eut sept ans, Ahmès commença à lui parler de Dieu.
--Le bon Seigneur Dieu, lui dit-il, vivait dans le ciel comme un
Pharaon sous les tentes de son harem et sous les arbres de ses
jardins. Il était l'ancien des anciens et plus vieux que le monde, et
n'avait qu'un fils, le prince Jésus, qu'il aimait de tout son coeur et
qui passait en beauté les vierges et les anges. Et le bon Seigneur
Dieu dit au prince Jésus:
» --Quitte mon harem et mon palais, et mes dattiers et mes fontaines
vives. Descends sur la terre pour le bien des hommes. Là tu seras
semblable à un petit enfant et tu vivras pauvre parmi les pauvres. La
souffrance sera ton pain de chaque jour et tu pleureras avec tant
d'abondance que tes larmes formeront des fleuves où l'esclave fatigué
se baignera délicieusement. Va, mon fils!
» Le prince Jésus obéit au bon Seigneur et il vint sur la terre en un
lieu nommé Bethléem de Juda. Et il se promenait dans les prés fleuris
d'anémones, disant à ses compagnons:
» --Heureux ceux qui ont faim, car je les mènerai à la table de mon
père! Heureux ceux qui ont soif, car ils boiront aux fontaines du
ciel! Heureux ceux qui pleurent, car j'essuierai leurs yeux avec des
voiles plus fins que ceux des princesses syriennes.
» C'est pourquoi les pauvres l'aimaient et croyaient en lui. Mais les
riches le haïssaient, redoutant qu'il n'élevât les pauvres au-dessus
d'eux. En ce temps-là Cléopâtre et César étaient puissants sur la
terre. Ils haïssaient tous deux Jésus et ils ordonnèrent aux juges et
aux prêtres de le faire mourir. Pour obéir à la reine d'Égypte, les
princes de Syrie dressèrent une croix sur une haute montagne et ils
firent mourir Jésus sur cette croix. Mais des femmes lavèrent le corps
et l'ensevelirent, et le prince Jésus, ayant brisé le couvercle de son
tombeau, remonta vers le bon Seigneur son père.
» Et depuis ce temps-là tous ceux qui meurent en lui vont au ciel.
» Le Seigneur Dieu, ouvrant les bras, leur dit:
» --Soyez les bienvenus, puisque vous aimez le prince, mon fils.
Prenez un bain, puis mangez.
» Ils prendront leur bain au son d'une belle musique et, tout le long
de leur repas, ils verront des danses d'almées et ils entendront des
conteurs dont les récits ne finiront point. Le bon Seigneur Dieu les
tiendra plus chers que la lumière de ses yeux, puisqu'ils seront ses
hôtes, et ils auront dans leur partage les tapis de son caravansérail
et les grenades de ses jardins.
Ahmès parla plusieurs fois de la sorte et c'est ainsi que Thaïs connut
la vérité. Elle admirait et disait:
--Je voudrais bien manger les grenades du bon Seigneur.
Ahmès lui répondait:
--Ceux-là seuls qui sont baptisés en Jésus, goûteront les fruits du
ciel.
Et Thaïs demandait à être baptisée. Voyant par là qu'elle espérait en
Jésus, l'esclave résolut de l'instruire plus profondément, afin
qu'étant baptisée, elle entrât dans l'Église. Et il s'attacha
étroitement à elle, comme à sa fille en esprit.
L'enfant, sans cesse repoussée par ses parents injustes, n'avait point
de lit sous le toit paternel. Elle couchait dans un coin de l'étable
parmi les animaux domestiques. C'est là que, chaque nuit, Ahmès allait
la rejoindre en secret.
Il s'approchait doucement de la natte où elle reposait, et puis
s'asseyait sur ses talons, les jambes repliées, le buste droit, dans
l'attitude héréditaire de toute sa race. Son corps et son visage,
vêtus de noir, restaient perdus dans les ténèbres; seuls ses grands
yeux blancs brillaient, et il en sortait une lueur semblable à un
rayon de l'aube à travers les fentes d'une porte. Il parlait d'une
voie grêle et chantante, dont le nasillement léger avait la douceur
triste des musiques qu'on entend le soir dans les rues. Parfois, le
souffle d'un âne et le doux meuglement d'un boeuf accompagnaient,
comme un choeur d'obscurs esprits, la voix de l'esclave qui disait
l'Évangile. Ses paroles coulaient paisiblement dans l'ombre qui
s'imprégnait de zèle, de grâce et d'espérance; et la néophyte, la main
dans la main d'Ahmès, bercée par les sons monotones et voyant de
vagues images, s'endormait calme et souriante, parmi les harmonies de
la nuit obscure et des saints mystères, au regard d'une étoile qui
clignait entre les solives de la crèche.
L'initiation dura toute une année, jusqu'à l'époque où les chrétiens
célèbrent avec allégresse les fêtes pascales. Or, une nuit de la
semaine glorieuse, Thaïs, qui sommeillait déjà sur sa natte dans la
grange, se sentit soulevée par l'esclave dont le regard brillait d'une
clarté nouvelle. Il était vêtu, non point, comme de coutume, d'un
pagne en lambeaux, mais d'un long manteau blanc sous lequel il serra
l'enfant en disant tout bas:
--Viens, mon âme! viens, mes yeux! viens mon petit coeur! viens
revêtir les aubes du baptême.
Et il emporta l'enfant pressée sur sa poitrine. Effrayée et curieuse,
Thaïs, la tête hors du manteau, attachait ses bras au cou de son ami
qui courait dans la nuit. Ils suivirent des ruelles noires; ils
traversèrent le quartier des juifs; ils longèrent un cimetière où
l'orfraie poussait son cri sinistre. Ils passèrent, dans un carrefour,
sous des croix auxquelles pendaient les corps des suppliciés et dont
les bras étaient chargés de corbeaux qui claquaient du bec. Thaïs
cacha sa tête dans la poitrine de l'esclave. Elle n'osa plus rien voir
le reste du chemin. Tout à coup il lui sembla qu'on la descendait sous
terre. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans un étroit
caveau, éclairé par des torches de résine et dont les murs étaient
peints de grandes figures droites qui semblaient s'animer sous la
fumée des torches. On y voyait des hommes vêtus de longues tuniques et
portant des palmes, au milieu d'agneaux, de colombes et de pampres.
Thaïs, parmi ces figures, reconnut Jésus de Nazareth à ce que des
anémones fleurissaient à ses pieds. Au milieu de la salle, près d'une
grande cuve de pierre remplie d'eau jusqu'au bord, se tenait un
vieillard coiffé d'une mitre basse et vêtu d'une dalmatique écarlate,
brodée d'or. De son maigre visage pendait une longue barbe. Il avait
l'air humble et doux sous son riche costume. C'était l'évêque
Vivantius qui, prince exilé de l'église de Cyrène, exerçait, pour
vivre, le métier de tisserand et fabriquait de grossières étoffes de
poil de chèvre. Deux pauvres enfants se tenaient debout à ses côtés.
Tout proche, une vieille négresse présentait déployée une petite robe
blanche. Ahmès, ayant posé l'enfant à terre, s'agenouilla devant
l'évêque et dit:
--Mon père, voici la petite âme, la fille de mon âme. Je te l'amène
afin que, selon ta promesse et s'il plaît à ta Sérénité, tu lui donnes
le baptême de vie.
A ces mots, l'évêque, ayant ouvert les bras, laissa voir ses mains
mutilées. Il avait eu les ongles arrachés en confessant la foi aux
jours de l'épreuve. Thaïs eut peur et se jeta dans les bras d'Ahmès.
Mais le prêtre la rassura par des paroles caressantes:
--Ne crains rien, petite bien-aimée. Tu as ici un père selon l'esprit,
Ahmès, qu'on nomme Théodore parmi les vivants, et une douce mère dans
la grâce qui t'a préparé de ses mains une robe blanche.
Et se tournant vers la négresse:
--Elle se nomme Nitida, ajouta-t-il; elle est esclave sur cette terre.
Mais Jésus l'élèvera dans le ciel au rang de ses épouses.
Puis il interrogea l'enfant néophyte:
--Thaïs, crois-tu en Dieu, le père tout-puissant, en son fils unique
qui mourut pour notre salut et en tout ce qu'ont enseigné les apôtres?
--Oui, répondirent ensemble le nègre et la négresse, qui se tenaient
par la main.
Sur l'ordre de l'évêque, Nitida, agenouillée, dépouilla Thaïs de tous
ses vêtements. L'enfant était nue, un amulette au cou. Le pontife la
plongea trois fois dans la cuve baptismale. Les acolytes présentèrent
l'huile avec laquelle Vivantius fit les onctions et le sel dont il
posa un grain sur les lèvres de la catéchumène. Puis, ayant essuyé ce
corps destiné, à travers tant d'épreuves, à la vie éternelle,
l'esclave Nitida le revêtit de la robe blanche qu'elle avait tissue de
ses mains.
L'évêque donna à tous le baiser de paix et, la cérémonie terminée,
dépouilla ses ornements sacerdotaux.
Quand ils furent tous hors de la crypte, Ahmès dit:
--Il faut nous réjouir en ce jour d'avoir donné une âme au bon
Seigneur Dieu; allons dans la maison qu'habite ta Sérénité, pasteur
Vivantius, et livrons-nous à la joie tout le reste de la nuit.
--Tu as bien parlé, Théodore, répondit l'évêque.
Et il conduisit la petite troupe dans sa maison qui était toute
proche. Elle se composait d'une seule chambre, meublée de deux métiers
de tisserand, d'une table grossière et d'un tapis tout usé. Dès qu'ils
y furent entrés:
--Nitida, cria le Nubien, apporte la poêle et la jarre d'huile, et
faisons un bon repas.
En parlant ainsi, il tira de dessous son manteau de petits poissons
qu'il y tenait cachés. Puis, ayant allumé un grand feu, il les fit
frire. Et tous, l'évêque, l'enfant, les deux jeunes garçons et les
deux esclaves, s'étant assis en cercle sur le tapis, mangèrent les
poissons en bénissant le Seigneur. Vivantius parlait du martyre qu'il
avait souffert et annonçait le triomphe prochain de l'Église. Son
langage était rude, mais plein de jeux de mots et de figures. Il
comparait la vie des justes à un tissu de pourpre et, pour expliquer
le baptême, il disait:
--L'Esprit Saint flotta sur les eaux, c'est pourquoi les chrétiens
reçoivent le baptême de l'eau. Mais les démons habitent aussi les
ruisseaux; les fontaines consacrées aux nymphes sont redoutables et
l'on voit que certaines eaux apportent diverses maladies de l'âme et
du corps.
Parfois il s'exprimait par énigmes et il inspirait ainsi à l'enfant
une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin à
ses hôtes dont les langues se délièrent et qui se mirent à chanter des
complaintes et des cantiques. Ahmès et Nitida, s'étant levés,
dansèrent une danse nubienne qu'ils avaient apprise enfants, et qui se
dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers âges du monde.
C'était une danse amoureuse; agitant les bras et tout le corps balancé
en cadence, ils feignaient tour à tour de se fuir et de se chercher.
Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents
étincelantes.
C'est ainsi que Thaïs reçut le saint baptême. Elle aimait les
amusements et, à mesure qu'elle grandissait, de vagues désirs
naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes
avec les enfants errants dans les rues, et elle regagnait, à la nuit,
la maison de son père, en chantonnant encore:
--Torti tortu, pourquoi gardes-tu la maison?
--Je dévide la laine et le fil de Milet.
--Torti tortu, comment ton fils a-t-il péri?
--Du haut des chevaux blancs il tomba dans la mer.
Maintenant elle préférait à la compagnie du doux Ahmès celle des
garçons et des filles. Elle ne s'apercevait point que son ami était
moins souvent auprès d'elle. La persécution s'étant ralentie, les
assemblées des chrétiens devenaient plus régulières et le Nubien les
fréquentait assidûment. Son zèle s'échauffait; de mystérieuses menaces
s'échappaient parfois de ses lèvres. Il disait que les riches ne
garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques où
les chrétiens d'une humble condition avaient coutume de se réunir et
là, rassemblant les misérables étendus à l'ombre des vieux murs, il
leur annonçait l'affranchissement des esclaves et le jour prochain de
la justice.
--Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins
frais et mangeront des fruits délicieux, tandis que les riches,
couchés à leurs pieds comme des chiens, dévoreront les miettes de leur
table.
Ces propos ne restèrent point secrets; ils furent publiés dans le
faubourg et les maîtres craignirent qu'Ahmès n'excitât les esclaves à
la révolte. Le cabaretier en ressentit une rancune profonde qu'il
dissimula soigneusement.
Un jour, une salière d'argent, réservée à la nappe des dieux, disparut
du cabaret. Ahmès fut accusé de l'avoir volée, en haine de son maître
et des dieux de l'empire. L'accusation était sans preuves et l'esclave
la repoussait de toutes ses forces. Il n'en fut pas moins traîné
devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le
juge le condamna au dernier supplice.
--Tes mains, lui dit-il, dont tu n'as pas su faire un bon usage,
seront clouées au poteau.
Ahmès écouta paisiblement cet arrêt, salua le juge avec beaucoup de
respect et fut conduit à la prison publique. Durant les trois jours
qu'il y resta, il ne cessa de prêcher l'Évangile aux prisonniers et
l'on a conté depuis que des criminels et le geôlier lui-même, touchés
par ses paroles, avaient cru en Jésus crucifié.
On le conduisit à ce carrefour qu'une nuit, moins de deux ans
auparavant, il avait traversé avec allégresse, portant dans son
manteau blanc la petite Thaïs, la fille de son âme, sa fleur
bien-aimée. Attaché sur la croix, les mains clouées, il ne poussa pas
une plainte; seulement il soupira à plusieurs reprises: «J'ai soif!»
Son supplice dura trois jours et trois nuits. On n'aurait pas cru la
chair humaine capable d'endurer une si longue torture. Plusieurs fois
on pensa qu'il était mort; les mouches dévoraient la cire de ses
paupières; mais tout à coup il rouvrait ses yeux sanglants. Le matin
du quatrième jour, il chanta d'une voix plus pure que la voix des
enfants:
--Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens?
Puis il sourit, et dit:
--Les voici, les anges du bon Seigneur! Ils m'apportent du vin et des
fruits. Qu'il est frais le battement de leurs ailes.
Et il expira.
Son visage conservait dans la mort l'expression de l'extase
bienheureuse. Les soldats qui gardaient le gibet furent saisis
d'admiration. Vivantius, accompagné de quelques-uns de ses frères
chrétiens, vint réclamer le corps pour l'ensevelir, parmi les reliques
des martyrs, dans la crypte de saint Jean le Baptiste. Et l'Église
garda la mémoire vénérée de saint Théodore le Nubien.
Trois ans plus tard, Constantin, vainqueur de Maxence, publia un édit
par lequel il assurait la paix aux chrétiens, et désormais les fidèles
ne furent plus persécutés que par les hérétiques.
Thaïs achevait sa onzième année, quand son ami mourut dans les
tourments. Elle en ressentit une tristesse et une épouvante
invincibles. Elle n'avait pas l'âme assez pure pour comprendre que
l'esclave Ahmès, par sa vie et sa mort, était un bienheureux. Cette
idée germa dans sa petite âme, qu'il n'est possible d'être bon en ce
monde qu'au prix des plus affreuses souffrances. Et elle craignit
d'être bonne, car sa chair délicate redoutait la douleur.
Elle se donna avant l'âge à des jeunes garçons du port et elle suivit
les vieillards qui errent le soir dans les faubourg; et avec ce
qu'elle recevait d'eux elle achetait des gâteaux et des parures.
Comme elle ne rapportait à la maison rien de ce qu'elle avait gagné,
sa mère l'accablait de mauvais traitements. Pour éviter les coups,
elle courait pieds nus jusqu'aux remparts de la ville et se cachait
avec les lézards dans les fentes des pierres. Là, elle songeait,
pleine d'envie, aux femmes qu'elle voyait passer, richement parées,
dans leur litière entourée d'esclaves.
Un jour que, frappée plus rudement que de coutume, elle se tenait
accroupie devant la porte, dans une immobilité farouche, une vieille
femme s'arrêta devant elle, la considéra quelques instants en silence,
puis s'écria:
--O la jolie fleur, la belle enfant! Heureux le père qui t'engendra et
la mère qui te mit au monde!
Thaïs restait muette et tenait ses regards fixés vers la terre. Ses
paupières étaient rouges et l'on voyait qu'elle avait pleuré.
--Ma violette blanche, reprit la vieille, ta mère n'est-elle pas
heureuse d'avoir nourri une petite déesse telle que toi, et ton père,
en te voyant, ne se réjouit-il pas dans le fond de son coeur?
Alors l'enfant, comme se parlant à elle-même:
--Mon père est une outre gonflée de vin et ma mère une sangsue avide.
La vieille regarda à droite et à gauche si on ne la voyait pas. Puis
d'une voix caressante:
--Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumière, viens avec moi et
tu n'auras, pour vivre, qu'à danser et à sourire. Je te nourrirai de
gâteaux de miel, et mon fils, mon propre fils t'aimera comme ses yeux.
Il est beau, mon fils, il est jeune; il n'a au menton qu'une barbe
légère; sa peau est douce, et c'est, comme on dit, un petit cochon
d'Acharné.
Thaïs répondit:
--Je veux bien aller avec toi.
Et, s'étant levée, elle suivit la vieille hors de la ville.