--Une chose tout à fait bonne, répondit l'abbé d'Antinoé. Me prêter

une tunique parfumée semblable à celle que tu viens de revêtir. Ajoute

à cette tunique, par grâce, des sandales dorées et une fiole d'huile,

pour oindre ma barbe et mes cheveux. Il convient aussi que tu me

donnes une bourse de mille drachmes. Voilà, ô Nicias, ce que j'étais

venu te demander, pour l'amour de Dieu et en souvenir de notre

ancienne amitié.

Nicias fit apporter par Crobyle et Myrtale sa plus riche tunique; elle

était brodée, dans le style asiatique, de fleurs et d'animaux. Les

deux femmes la tenaient ouverte et elles en faisaient jouer habilement

les vives couleurs, en attendant que Paphnuce retirât le cilice dont

il était couvert jusqu'aux pieds. Mais le moine ayant déclaré qu'on

lui arracherait plutôt la chair que ce vêtement, elles passèrent la

tunique par-dessus. Comme ces deux femmes étaient belles, elles ne

craignaient pas les hommes, bien qu'elles fussent esclaves. Elles se

mirent à rire de la mine étrange qu'avait le moine ainsi paré. Crobyle

l'appelait son cher satrape, en lui présentant le miroir, et Myrtale

lui tirait la barbe. Mais Paphnuce priait le Seigneur et ne les voyait

pas. Ayant chaussé les sandales dorées et attaché la bourse à sa

ceinture il dit à Nicias, qui le regardait d'un oeil égayé:

--O Nicias! il ne faut pas que les choses que tu vois soient un

scandale pour tes yeux. Sache bien que je ferai un pieux emploi de

cette tunique, de cette bourse et de ces sandales.

--Très cher, répondit Nicias, je ne soupçonne point le mal, car je

crois les hommes également incapables de mal faire et de bien faire.

Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion. Le sage n'a, pour

raisons d'agir, que la coutume et l'usage. Je me conforme aux préjugés

qui règnent à Alexandrie. C'est pourquoi je passe pour un honnête

homme. Va, ami, et réjouis-toi.

Mais Paphnuce songea qu'il convenait d'avertir son hôte de son

dessein.

--Tu connais, lui dit-il, cette Thaïs qui joue dans les jeux du

théâtre?

--Elle est belle, répondit Nicias, et il fut un temps où elle m'était

chère. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de blé et j'ai

composé à sa louange trois livres d'élégies fidèlement imitées de ces

chants si doux dans lesquels Cornélius Gallus célébra Lycoris. Hélas!

Gallus chantait, en un siècle d'or, sous les regards des muses

ausoniennes. Et moi, né dans des temps barbares, j'ai tracé avec un

roseau du Nil mes hexamètres et mes pentamètres. Les ouvrages produits

en cette époque et dans cette contrée sont voués à l'oubli. Certes, la

beauté est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous étions

faits pour la posséder toujours, nous nous soucierions aussi peu que

possible du démiurge, du logos, des éons et de toutes les autres

rêveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes

du fond de la Thébaïde me parler de Thaïs.

Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec

horreur, ne concevant pas qu'un homme pût avouer si tranquillement un

tel péché. Il s'attendait à voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abîmer

dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux,

le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse

envolée. Le moine, s'étant levé, reprit d'une voix grave:

--Sache donc, ô Nicias! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette

Thaïs aux immondes amours de la terre et la donnerai pour épouse à

Jésus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thaïs quittera

aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastère.

--Crains d'offenser Vénus, répondit Nicias; c'est une puissante

déesse. Elle sera irritée contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre

servante.

--Dieu me protégera, dit Paphnuce. Puisse-t-il éclairer ton coeur, ô

Nicias, et te tirer de l'abîme où tu es plongé!

Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la

main sur l'épaule et lui répéta dans le creux de l'oreille:

--Crains d'offenser Vénus; sa vengeance est terrible.

Paphnuce dédaigneux des paroles légères sortit sans détourner la tête.

Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mépris; mais ce qu'il

ne pouvait souffrir, c'est l'idée que son ami d'autrefois avait reçu

les caresses de Thaïs. Il lui semblait que pécher avec cette femme,

c'était pécher plus détestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait

une malice singulière, et Nicias lui était désormais en exécration. Il

avait toujours haï l'impureté, mais certes les images de ce vice ne

lui avaient jamais paru à ce point abominables; jamais il n'avait

partagé d'un tel coeur la colère de Jésus-Christ et la tristesse des

anges.

Il n'en éprouvait que plus d'ardeur à tirer Thaïs du milieu des

gentils, et il lui tardait de voir la comédienne afin de la sauver.

Toutefois il lui fallait attendre, pour pénétrer chez cette femme, que

la grande chaleur du jour fût tombée. Or, la matinée s'achevait à

peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait résolu de

ne prendre aucune nourriture en cette journée afin d'être moins

indigne des grâces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse

de son âme, il n'osait entrer dans aucune des églises de la ville,

parce qu'il les savait profanées par les ariens, qui y avaient

renversé la table du Seigneur. En effet, ces hérétiques, soutenus par

l'empereur d'Orient, avaient chassé le patriarche Athanase de son

siège épiscopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les

chrétiens d'Alexandrie.

Il marchait donc à l'aventure, tantôt tenant ses regards fixés à terre

par humilité, tantôt levant les yeux vers le ciel, comme en extase.

Après avoir erré quelque temps, il se trouva sur un des quais de la

ville. Le port artificiel abritait devant lui d'innombrables navires

aux sombres carènes, tandis que souriait au large, dans l'azur et

l'argent, la mer perfide. Une galère, qui portait une Néréide à sa

proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde en

chantant; déjà la blanche fille des eaux, couverte de perles humides,

ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil: elle franchit,

conduite par son pilote, l'étroit passage ouvert sur le bassin

d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derrière elle un sillage

fleuri.

--Et moi aussi, songeait Paphnuce, j'ai désiré jadis m'embarquer en

chantant sur l'océan du monde. Mais bientôt j'ai connu ma folie et la

Néréide ne m'a point emporté.

En rêvant de la sorte, il s'assit sur un tas de cordages et

s'endormit. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla

entendre le son d'une trompette éclatante et, le ciel étant devenu

couleur de sang, il comprit que les temps étaient venus. Comme il

priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bête énorme qui venait

à lui, portant au front une croix de lumière, et il reconnut le Sphinx

de Silsilé. La bête le saisit entre les dents sans lui faire de mal et

l'emporta pendu à sa bouche comme les chattes ont accoutumé d'emporter

leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant

les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu

désolé, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. Le sol,

déchiré en plusieurs endroits, laissait passer par ces bouches une

haleine embrasée. La bête posa doucement Paphnuce à terre et lui dit:

--Regarde!

Et Paphnuce, se penchant sur le bord de l'abîme, vit un fleuve de feu

qui roulait dans l'intérieur de la terre, entre un double escarpement

de roches noires. Là, dans une lumière livide, des démons

tourmentaient des âmes. Les âmes gardaient l'apparence des corps qui

les avaient contenues, et même des lambeaux de vêtements y restaient

attachés. Ces âmes semblaient paisibles au milieu des tourments. L'une

d'elles, grande, blanche, les yeux clos, une bandelette au front, un

sceptre à la main, chantait; sa voix remplissait d'harmonie le stérile

rivage; elle disait les dieux et les héros. De petits diables verts

lui perçaient les lèvres et la gorge avec des fers rouges. Et l'ombre

d'Homère chantait encore. Non loin, le vieil Anaxagore, chauve et

chenu, traçait au compas des figures sur la poussière. Un démon lui

versait de l'huile bouillante dans l'oreille sans pouvoir interrompre

la méditation du sage. Et le moine découvrit une foule de personnes

qui, sur la sombre rive, le long du fleuve ardent, lisaient ou

méditaient avec tranquillité, ou conversaient en se promenant, comme

des maîtres et des disciples, à l'ombre des platanes de l'Académie.

Seul, le vieillard Timoclès se tenait à l'écart et secouait la tête

comme un homme qui nie. Un ange de l'abîme agitait une torche sous ses

yeux et Timoclès ne voulait voir ni l'ange ni la torche.

Muet de surprise à ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bête. Elle

avait disparu, et le moine vit à la place du Sphinx une femme voilée,

qui lui dit:

--Regarde et comprends: Tel est l'entêtement de ces infidèles, qu'ils

demeurent dans l'enfer victimes des illusions qui les séduisaient sur

la terre. La mort ne les a pas désabusés, car il est bien clair qu'il

ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-là qui ignoraient la

vérité parmi les hommes, l'ignoreront toujours. Les démons qui

s'acharnent autour de ces âmes, qui sont-ils, sinon les formes de la

justice divine? C'est pourquoi ces âmes ne la voient ni ne la sentent.

Étrangères à toute vérité, elles ne connaissent point leur propre

condamnation, et Dieu même ne peut les contraindre à souffrir.

--Dieu peut tout, dit l'abbé d'Antinoé.

--Il ne peut l'absurde, répondit la femme voilée. Pour les punir, il

faudrait les éclairer et s'ils possédaient la vérité ils seraient

semblables aux élus.

Cependant Paphnuce, plein d'inquiétude et d'horreur, se penchait de

nouveau sur le gouffre. Il venait de voir l'ombre de Nicias qui

souriait, le front ceint de fleurs, sous des myrtes en cendre. Près de

lui Aspasie de Milet, élégamment serrée dans son manteau de laine,

semblait parler tout ensemble d'amour et de philosophie, tant

l'expression de son visage était à la fois douce et noble. La pluie de

feu qui tombait sur eux leur était une rosée rafraîchissante, et leurs

pieds foulaient, comme une herbe fine, le sol embrasé. A cette vue,

Paphnuce fut saisi de fureur.

--Frappe, mon Dieu, s'écria-t-il, frappe! c'est Nicias! Qu'il pleure!

qu'il gémisse! qu'il grince des dents!... Il a péché avec Thaïs!...

Et Paphnuce se réveilla dans les bras d'un marin robuste comme Hercule

qui le tirait sur le sable en criant:

--Paix! paix! l'ami. Par Protée, vieux pasteur de phoques! tu dors

avec agitation. Si je ne t'avais retenu, tu tombais dans l'Eunostos.

Aussi vrai que ma mère vendait des poissons salés, je t'ai sauvé la

vie.

--J'en remercie Dieu, répondit Paphnuce.

Et, s'étant mis debout, il marcha droit devant lui, méditant sur la

vision qui avait traversé son sommeil.

--Cette vision, se dit-il, est manifestement mauvaise; elle offense la

bonté divine, en représentant l'enfer comme dénué de réalité. Sans

doute elle vient du diable.

Il raisonnait ainsi parce qu'il savait discerner les songes que Dieu

envoie de ceux qui sont produits par les mauvais anges. Un tel

discernement est utile au solitaire qui vit sans cesse entouré

d'apparitions; car en fuyant les hommes, on est sûr de rencontrer les

esprits. Les déserts sont peuplés de fantômes. Quand les pèlerins

approchaient du château en ruines où s'était retiré le saint ermite

Antoine, ils entendaient des clameurs comme il s'en élève aux

carrefours des villes, dans les nuits de fête. Et ces clameurs étaient

poussées par les diables qui tentaient ce saint homme.

Paphnuce se rappela ce mémorable exemple. Il se rappela saint Jean

d'Égypte que, pendant soixante ans, le diable voulut séduire par des

prestiges. Mais Jean déjouait les ruses de l'enfer. Un jour pourtant

le démon, ayant pris le visage d'un homme, entra dans la grotte du

vénérable Jean et lui dit: «Jean, tu prolongeras ton jeûne jusqu'à

demain soir.» Et Jean, croyant entendre un ange, obéit à la voix du

démon, et jeûna le lendemain, jusqu'à l'heure de vêpres. C'est la

seule victoire que le prince des Ténèbres ait jamais remportée sur

saint Jean l'Égyptien, et cette victoire est petite. C'est pourquoi il

ne faut pas s'étonner si Paphnuce reconnut tout de suite la fausseté

de la vision qu'il avait eue pendant son sommeil.

Tandis qu'il reprochait doucement à Dieu de l'avoir abandonné au

pouvoir des démons, il se sentit poussé et entraîné par une foule

d'hommes qui couraient tous dans le même sens. Comme il avait perdu

l'habitude de marcher par les villes, il était ballotté d'un passant à

un autre, ainsi qu'une masse inerte; et, s'étant embarrassé dans les

plis de sa tunique, il pensa tomber plusieurs fois. Désireux de savoir

où allaient tous ces hommes, il demanda à l'un d'eux la cause de cet

empressement.

--Étranger, ne sais-tu pas, lui répondit celui-ci, que les jeux vont

commencer et que Thaïs paraîtra sur la scène? Tous ces citoyens vont

au théâtre, et j'y vais comme eux. Te plairait-il de m'y accompagner?

Découvrant tout à coup qu'il était convenable à son dessein de voir

Thaïs dans les jeux, Paphnuce suivit l'étranger. Déjà le théâtre

dressait devant eux son portique orné de masques éclatants, et sa

vaste muraille ronde, peuplée d'innombrables statues. En suivant la

foule, ils s'engagèrent dans un étroit corridor au bout duquel

s'étendait l'amphithéâtre éblouissant de lumière. Ils prirent leur

place sur un des rangs de gradins qui descendaient en escalier vers la

scène, vide encore d'acteurs, mais décorée magnifiquement. La vue n'en

était point cachée par un rideau, et l'on y remarquait un tertre

semblable à ceux que les anciens peuples dédiaient aux ombres des

héros. Ce tertre s'élevait au milieu d'un camp. Des faisceaux de

lances étaient formés devant les tentes et des boucliers d'or

pendaient à des mâts, parmi des rameaux de laurier et des couronnes de

chêne. Là, tout était silence et sommeil. Mais un bourdonnement,

semblable au bruit que font les abeilles dans la ruche, emplissait

l'hémicycle chargé de spectateurs. Tous les visages, rougis par le

reflet du voile de pourpre qui les couvrait de ses long frissons, se

tournaient, avec une expression d'attente curieuse, vers ce grand

espace silencieux, rempli par un tombeau et des tentes. Les femmes

riaient en mangeant des citrons, et les familiers des jeux

s'interpellaient gaiement, d'un gradin à l'autre.

Paphnuce priait au dedans de lui-même et se gardait des paroles

vaines, mais son voisin commença à se plaindre du déclin du théâtre.

--Autrefois, dit-il, d'habiles acteurs déclamaient sous le masque les

vers d'Euripide et de Ménandre. Maintenant on ne récite plus les

drames, on les mime, et des divins spectacles dont Bacchus s'honora

dans Athènes nous n'avons gardé que ce qu'un barbare, un Scythe même

peut comprendre: l'attitude et le geste. Le masque tragique, dont

l'embouchure, armée de lames de métal, enflait le son des voix, le

cothurne qui élevait les personnages à la taille des dieux, la majesté

tragique et le chant des beaux vers, tout cela s'en est allé. Des

mimes, des ballerines, le visage nu, remplacent Paulus et Roscius.

Qu'eussent dit les Athéniens de Périclès, s'ils avaient vu une femme

se montrer sur la scène? Il est indécent qu'une femme paraisse en

public. Nous sommes bien dégénérés pour le souffrir.

» Aussi vrai que je me nomme Dorion, la femme est l'ennemie de l'homme

et la honte de la terre.

--Tu parles sagement, répondit Paphnuce, la femme est notre pire

ennemie. Elle donne le plaisir et c'est en cela qu'elle est

redoutable.

--Par les Dieux immobiles, s'écria Dorion, la femme apporte aux hommes

non le plaisir, mais la tristesse, le trouble et les noirs soucis!

L'amour est la cause de nos maux les plus cuisants. Écoute, étranger:

Je suis allé dans ma jeunesse, à Trézène, en Argolide, et j'y ai vu un

myrte d'une grosseur prodigieuse, dont les feuilles étaient couvertes

d'innombrables piqûres. Or, voici ce que rapportent les Trézéniens au

sujet de ce myrte: La reine Phèdre, du temps qu'elle aimait Hippolyte,

demeurait tout le jour languissamment couchée sous ce même arbre qu'on

voit encore aujourd'hui. Dans son ennui mortel, ayant tiré l'épingle

d'or qui retenait ses blonds cheveux, elle en perçait les feuilles de

l'arbuste aux baies odorantes. Toutes les feuilles furent ainsi

criblées de piqûres. Après avoir perdu l'innocent qu'elle poursuivait

d'un amour incestueux, Phèdre, tu le sais, mourut misérablement. Elle

s'enferma dans sa chambre nuptiale et se pendit par sa ceinture d'or à

une cheville d'ivoire. Les dieux voulurent que le myrte, témoin d'une

si cruelle misère, continuât à porter sur ses feuilles nouvelles des

piqûres d'aiguilles. J'ai cueilli une de ces feuilles; je l'ai placée

au chevet de mon lit, afin d'être sans cesse averti par sa vue de ne

point m'abandonner aux fureurs de l'amour et pour me confirmer dans la

doctrine du divin Épicure, mon maître, qui enseigne que le désir est

redoutable. Mais à proprement parler, l'amour est une maladie de foie

et l'on n'est jamais sûr de ne pas tomber malade.

Paphnuce demanda:

--Dorion, quels sont tes plaisirs?

Dorion répondit tristement:

--Je n'ai qu'un seul plaisir et je conviens qu'il n'est pas vif; c'est

la méditation. Avec un mauvais estomac il n'en faut pas chercher

d'autres.

Prenant avantage de ces dernières paroles, Paphnuce entreprit

d'initier l'épicurien aux joies spirituelles que procure la

contemplation de Dieu. Il commença:

--Entends la vérité, Dorion, et reçois la lumière.

Comme il s'écriait de la sorte, il vit de toutes parts des têtes et

des bras tournés vers lui, qui lui ordonnaient de se taire. Un grand

silence s'était fait dans le théâtre et bientôt éclatèrent les sons

d'une musique héroïque.

Les jeux commençaient. On voyait des soldats sortir des tentes et se

préparer au départ quand, par un prodige effrayant, une nuée couvrit

le sommet du tertre funéraire. Puis, cette nuée s'étant dissipée,

l'ombre d'Achille apparut, couverte d'une armure d'or. Étendant le

bras vers les guerriers, elle semblait leur dire: «Quoi! vous partez,

enfants de Danaos; vous retournez dans la patrie que je ne verrai plus

et vous laissez mon tombeau sans offrandes?» Déjà les principaux chefs

des Grecs se pressaient au pied du tertre. Acanas, fils de Thésée, le

vieux Nestor, Agamemnon, portant le sceptre et les bandelettes,

contemplaient le prodige. Le jeune fils d'Achille, Pyrrhus, était

prosterné dans la poussière. Ulysse, reconnaissable au bonnet d'où

s'échappait sa chevelure bouclée, montrait par ses gestes qu'il

approuvait l'ombre du héros. Il disputait avec Agamemnon et l'on

devinait leurs paroles:

--Achille, disait le roi d'Ithaque, est digne d'être honoré parmi

nous, lui qui mourut glorieusement pour l'Hellas. Il demande que la

fille de Priam, la vierge Polyxène soit immolée sur sa tombe. Danaens,

contentez les mânes du héros, et que le fils de Pelée se réjouisse

dans le Hadès.

Mais le roi des rois répondait:

--Épargnons les vierges troiennes que nous avons arrachées aux autels.

Assez de maux ont fondu sur la race illustre de Priam.

Il parlait ainsi parce qu'il partageait la couche de la soeur de

Polyxène, et le sage Ulysse lui reprochait de préférer le lit de

Cassandre à la lance d'Achille.

Tous les Grecs l'approuvèrent avec un grand bruit d'armes

entre-choquées. La mort de Polyxène fut résolue et l'ombre apaisée

d'Achille s'évanouit. La musique, tantôt furieuse et tantôt plaintive,

suivait la pensée des personnages. L'assistance éclata en

applaudissements.

Paphnuce, qui rapportait tout à la vérité divine, murmura:

--O lumières et ténèbres répandues sur les gentils! De tels

sacrifices, parmi les nations, annonçaient et figuraient grossièrement

le sacrifice salutaire du fils de Dieu.

--Toutes les religions enfantent des crimes, répliqua l'Épicurien. Par

bonheur un Grec divinement sage vint affranchir les hommes des vaines

terreurs de l'inconnu...

Cependant Hécube, ses blancs cheveux épars, sa robe en lambeaux,

sortait de la tente où elle était captive. Ce fut un long soupir quand

on vit paraître cette parfaite image du malheur. Hécube, avertie par

un songe prophétique, gémissait sur sa fille et sur elle-même. Ulysse

était déjà près d'elle et lui demandait Polyxène. La vieille mère

s'arrachait les cheveux, se déchirait les joues avec les ongles et

baisait les mains de cet homme cruel qui, gardant son impitoyable

douceur, semblait dire:

--Sois sage, Hécube, et cède à la nécessité. Il y a aussi dans nos

maisons de vieilles mères qui pleurent leurs enfants endormis à jamais

sous les pins de l'Ida.

Et Cassandre, reine autrefois de la florissante Asie, maintenant

esclave, souillait de poussière sa tête infortunée.

Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge

Polyxène. Un frémissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient

reconnu Thaïs. Paphnuce la revit, celle-là qu'il venait chercher. De

son bras blanc, elle retenait au-dessus de sa tête la lourde toile.

Immobile, semblable à une belle statue, mais promenant autour d'elle

le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fière, elle

donnait à tous le frisson tragique de la beauté.

Un murmure de louange s'éleva et Paphnuce l'âme agitée, contenant son

coeur avec ses mains, soupira:

--Pourquoi donc, ô mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir à une de tes

créatures?

Dorion, plus paisible, disait:

--Certes, les atomes qui s'associent pour composer cette femme

présentent une combinaison agréable à l'oeil. Ce n'est qu'un jeu de la

nature et ces atomes ne savent ce qu'ils font. Ils se sépareront un

jour avec la même indifférence qu'ils se sont unis. Où sont maintenant

les atomes qui formèrent Laïs ou Cléopâtre? Je n'en disconviens pas:

les femmes sont quelquefois belles, mais elles sont soumises à de

fâcheuses disgrâces et à des incommodités dégoûtantes. C'est à quoi

songent les esprits méditatifs, tandis que le vulgaire des hommes n'y

fait point attention. Et les femmes inspirent l'amour, bien qu'il soit

déraisonnable de les aimer.

Ainsi le philosophe et l'ascète contemplaient Thaïs et suivaient leur

pensée. Ils n'avaient vu ni l'un ni l'autre Hécube, tournée vers sa

fille, lui dire par ses gestes:

--Essaie de fléchir le cruel Ulysse. Fais parler tes larmes, ta

beauté, ta jeunesse!

Thaïs, où plutôt Polyxène elle-même, laissa retomber la toile de la

tente. Elle fit un pas, et tous les coeurs furent domptés. Et quand,

d'une démarche noble et légère, elle s'avança vers Ulysse, le rythme

de ses mouvements, qu'accompagnait le son des flûtes, faisait songer à

tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle fût le

centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et

tout le reste était perdu dans son rayonnement. Pourtant l'action

continuait.

Le prudent fils de Laërte détournait la tête et cachait sa main sous

son manteau, afin d'éviter les regards, les baisers de la suppliante.

La vierge lui fit signe de ne plus craindre. Ses regards tranquilles

disaient:

--Ulysse, je te suivrai pour obéir à la nécessité et parce que je veux

mourir. Fille de Priam et soeur d'Hector, ma couche, autrefois jugée

digne des rois, ne recevra pas un maître étranger. Je renonce

librement à la lumière du jour.

Hécube, inerte dans la poussière, se releva soudain et s'attacha à sa

fille d'une étreinte désespérée. Polyxène dénoua avec une douceur

résolue les vieux bras qui la liaient. On croyait l'entendre:

--Mère, ne t'expose pas aux outrages du maître. N'attends pas que,

t'arrachant à moi, il ne te traîne indignement. Plutôt, mère bien

aimée, tends-moi cette main ridée et approche tes joues creuses de mes

lèvres.

La douleur était belle sur le visage de Thaïs; la foule se montrait

reconnaissante à cette femme de revêtir ainsi d'une grâce surhumaine

les formes et les travaux de la vie, et Paphnuce, lui pardonnant sa

splendeur présente en vue de son humilité prochaine, se glorifiait par

avance de la sainte qu'il allait donner au ciel.

Thaïs · 第 2 / 12 段