Cela fait, il poursuivit son chemin et, la vallée s'étant él

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ANATOLE FRANCE

THAÏS

TABLE

I. LE LOTUS

II. LE PAPYRUS

III. L'EUPHORBE

LE LOTUS

En ce temps-là le désert, était peuplé d'anachorètes. Sur les deux

rives du Nil, d'innombrables cabanes, bâties de branchages et d'argile

par la main des solitaires, étaient semées à quelque distance les unes

des autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre

isolés et pourtant s'entr'aider au besoin. Des églises, surmontées du

signe de la croix, s'élevaient de loin en loin au-dessus des cabanes

et les moines s'y rendaient dans les jours de fête, pour assister à la

célébration des mystères et participer aux sacrements. Il y avait

aussi, tout au bord du fleuve, des maisons où les cénobites, renfermés

chacun dans une étroite cellule, ne se réunissaient qu'afin de mieux

goûter la solitude.

Anachorètes et cénobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant de

nourriture qu'après le coucher du soleil, mangeant pour tout repas

leur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfonçant

dans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau et

menaient une vie encore plus singulière.

Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cucule,

dormaient sur la terre nue après de longues veilles, priaient,

chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour

les chefs-d'oeuvre de la pénitence. En considération du péché

originel, ils refusaient à leur corps, non seulement les plaisirs et

les contentements, mais les soins mêmes qui passent pour

indispensables selon les idées du siècle. Ils estimaient que les

maladies de nos membres assainissent nos âmes et que la chair ne

saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcères et les

plaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophètes qui avaient dit:

«Le désert se couvrira de fleurs.»

Parmi les hôtes de cette sainte Thébaïde, les uns consumaient leurs

jours dans l'ascétisme et la contemplation, les autres gagnaient leur

subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux

cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en

soupçonnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se

joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais à la

vérité ces moines méprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertus

montait jusqu'au ciel.

Des anges semblables à de jeunes hommes venaient, un bâton à la main,

comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des démons,

ayant pris des figures d'Éthiopiens ou d'animaux, erraient autour des

solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines

allaient, le matin, remplir leur cruche à la fontaine, ils voyaient

des pas de Satyres et de Centaures imprimés dans le sable. Considérée

sous son aspect véritable et spirituel, la Thébaïde était un champ de

bataille où se livraient à toute heure, et spécialement la nuit, les

merveilleux combats du ciel et de l'enfer.

Les ascètes, furieusement assaillis par des légions de damnés, se

défendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jeûne, de la

pénitence et des macérations. Parfois, l'aiguillon des désirs charnels

les déchirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et que

leurs lamentations répondaient, sous le ciel plein d'étoiles, aux

miaulements des hyènes affamées. C'est alors que les démons se

présentaient à eux sous des formes ravissantes. Car si les démons sont

laids en réalité, ils se revêtent parfois d'une beauté apparente qui

empêche de discerner leur nature intime. Les ascètes de la Thébaïde

virent avec épouvante, dans leur cellule, des images du plaisir

inconnues même aux voluptueux du siècle. Mais, comme le signe de la

croix était sur eux, ils ne succombaient pas à la tentation, et les

esprits immondes, reprenant leur véritable figure, s'éloignaient dès

l'aurore, pleins de honte et de rage. Il n'était pas rare, à l'aube,

de rencontrer un de ceux-là s'enfuyant tout en larmes, et répondant à

ceux qui l'interrogeaient: «Je pleure et je gémis, parce qu'un des

chrétiens qui habitent ici m'a battu avec des verges et chassé

ignominieusement.»

Les anciens du désert étendaient leur puissance sur les pécheurs et

sur les impies. Leur bonté était parfois terrible. Ils tenaient des

apôtres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien

ne pouvait sauver ceux qu'ils avaient condamnés. L'on contait avec

épouvante dans les villes et jusque dans le peuple d'Alexandrie que la

terre s'entr'ouvrait pour engloutir les méchants qu'ils frappaient de

leur bâton. Aussi étaient-ils très redoutés des gens de mauvaise vie

et particulièrement des mimes, des baladins, des prêtres mariés et des

courtisanes.

Telle était la vertu de ces religieux, qu'elle soumettait à son

pouvoir jusqu'aux bêtes féroces. Lorsqu'un solitaire était près de

mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint

homme, connaissant par là que Dieu l'appelait à lui, s'en allait

baiser la joue à tous ses frères. Puis il se couchait avec allégresse,

pour s'endormir dans le Seigneur.

Or, depuis qu'Antoine, âgé de plus de cent ans, s'était retiré sur le

mont Colzin avec ses disciples bien-aimés, Macaire et Amathas, il n'y

avait pas dans toute la Thébaïde de moine plus abondant en oeuvres que

Paphnuce, abbé d'Antinoé. A vrai dire, Ephrem et Sérapion commandaient

à un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite

spirituelle et temporelle de leurs monastères. Mais Paphnuce observait

les jeûnes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers

sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d'un poil très rude,

se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosterné le front

contre terre.

Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la

sienne, imitaient ses austérités. Il les aimait chèrement en

Jésus-Christ et les exhortait sans cesse à la pénitence. Au nombre de

ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, après s'être livrés

au brigandage pendant de longues années, avaient été touchés par les

exhortations du saint abbé au point d'embrasser l'état monastique. La

pureté de leur vie édifiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux

l'ancien cuisinier d'une reine d'Abyssinie qui, converti semblablement

par l'abbé d'Antinoé, ne cessait de répandre des larmes, et le diacre

Flavien, qui avait la connaissance des écritures et parlait avec

adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce était un

jeune paysan nommé Paul et surnommé le Simple, à cause de son extrême

naïveté. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en

lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophétie.

Paphnuce sanctifiait ses heures par l'enseignement de ses disciples et

les pratiques de l'ascétisme. Souvent aussi, il méditait sur les

livres sacrés pour y trouver des allégories. C'est pourquoi, jeune

encore d'âge, il abondait en mérites. Les diables qui livrent de si

rudes assauts aux bons anachorètes n'osaient s'approcher de lui. La

nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa

cellule, assis sur leur derrière, immobiles, silencieux, dressant

l'oreille. Et l'on croit que c'était sept démons qu'il retenait sur

son seuil par la vertu de sa sainteté.

Paphnuce était né à Alexandrie de parents nobles, qui l'avaient fait

instruire dans les lettres profanes. Il avait même été séduit par les

mensonges des poètes, et tels étaient, en sa première jeunesse,

l'erreur de son esprit et le dérèglement de sa pensée, qu'il croyait

que la race humaine avait été noyée par les eaux du déluge au temps de

Deucalion, et qu'il disputait avec ses condisciples sur la nature, les

attributs et l'existence même de Dieu. Il vivait alors dans la

dissipation, à la manière des gentils. Et c'est un temps qu'il ne se

rappelait qu'avec honte et pour sa confusion.

--Durant ces jours, disait-il à ses frères, je bouillais dans la

chaudière des fausses délices.

Il entendait par là qu'il mangeait des viandes habilement apprêtées et

qu'il fréquentait les bains publics. En effet, il avait mené jusqu'à

sa vingtième année cette vie du siècle, qu'il conviendrait mieux

d'appeler mort que vie. Mais, ayant reçu les leçons du prêtre Macrin,

il devint un homme nouveau.

La vérité le pénétra tout entier, et il avait coutume de dire qu'elle

était entrée en lui comme une épée. Il embrassa la foi du Calvaire et

il adora Jésus crucifié. Après son baptême, il resta un an encore

parmi les gentils, dans le siècle où le retenaient les liens de

l'habitude. Mais un jour, étant entré dans une église, il entendit le

diacre qui lisait ce verset de l'Écriture: «Si tu veux être parfait,

va et vends tout ce que tu as et donnes-en l'argent aux pauvres.»

Aussitôt il vendit ses biens, en distribua le prix en aumônes et

embrassa la vie monastique.

Depuis dix ans qu'il s'était retiré loin des hommes, il ne bouillait

plus dans la chaudière des délices charnelles, mais il macérait

profitablement dans les baumes de la pénitence.

Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu'il

avait vécues loin de Dieu, il examinait ses fautes une à une, pour en

concevoir exactement la difformité, il lui souvint d'avoir vu jadis au

théâtre d'Alexandrie une comédienne d'une grande beauté, nommée Thaïs.

Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer

à des danses dont les mouvements, réglés avec trop d'habileté,

rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle

simulait quelqu'une de ces actions honteuses que les fables des païens

prêtent à Vénus, à Léda ou à Pasiphaé. Elle embrasait ainsi tous les

spectateurs du feu de la luxure; et, quand de beaux jeunes hommes ou

de riches vieillards venaient, pleins d'amour, suspendre des fleurs au

seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait à eux. En

sorte qu'en perdant son âme, elle perdait un très grand nombre

d'autres âmes.

Peu s'en était fallu qu'elle eût induit Paphnuce lui-même au péché de

la chair. Elle avait allumé le désir dans ses veines et il s'était une

fois approché de la maison de Thaïs. Mais il avait été arrêté au seuil

de la courtisane par la timidité naturelle à l'extrême jeunesse (il

avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repoussé, faute

d'argent, car ses parents veillaient à ce qu'il ne pût faire de

grandes dépenses. Dieu, dans sa miséricorde, avait pris ces deux

moyens pour le sauver d'un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait

eu d'abord aucune reconnaissance, parce qu'en ce temps-là il savait

mal discerner ses propres intérêts et qu'il convoitait les faux biens.

Donc, agenouillé dans sa cellule devant le simulacre de ce bois

salutaire où fut suspendue, comme dans une balance, la rançon du

monde, Paphnuce se prit à songer à Thaïs, parce que Thaïs était son péché,

et il médita longtemps, selon les règles de l'ascétisme, sur la

laideur épouvantable des délices charnelles, dont cette femme lui

avait inspiré le goût, aux jours de trouble et d'ignorance. Après

quelques heures de méditation, l'image de Thaïs lui apparut avec une

extrême netteté. Il la revit telle qu'il l'avait vue lors de la

tentation, belle selon la chair. Elle se montra d'abord comme une

Léda, mollement couchée sur un lit d'hyacinthe, la tête renversée, les

yeux humides et pleins d'éclairs, les narines frémissantes, la bouche

entr'ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux

ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait:

--Je te prends à témoin, mon Dieu, que je considère la laideur de mon

péché!

Cependant l'image changeait insensiblement d'expression. Les lèvres de

Thaïs révélaient peu à peu, en s'abaissant aux deux coins de la

bouche, une mystérieuse souffrance. Ses yeux agrandis étaient pleins

de larmes et de lueurs; de sa poitrine glonflée de soupirs, montait

une haleine semblable aux premiers souffles de l'orage. A cette vue,

Paphnuce se sentit troublé jusqu'au fond de l'âme. S'étant prosterné,

il fit cette prière:

--Toi qui as mis la pitié dans nos coeurs comme la rosée du matin sur

les prairies, Dieu juste et miséricordieux, sois béni! Louange,

louange à toi! Écarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mène

à la concupiscence et fais-moi la grâce de ne jamais aimer qu'en toi

les créatures, car elles passent et tu demeures. Si je m'intéresse à

cette femme, c'est parce qu'elle est ton ouvrage. Les anges eux-mêmes

se penchent vers elle avec sollicitude. N'est-elle pas, ô Seigneur, le

souffle de ta bouche? Il ne faut pas qu'elle continue à pécher avec

tant de citoyens et d'étrangers. Une grande pitié s'est élevée pour

elle dans mon coeur. Ses crimes sont abominables et la seule pensée

m'en donne un tel frisson que je sens se hérisser d'effroi tous les

poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la

plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront

durant l'éternité.

Comme il méditait de la sorte, il vit un petit chacal assis à ses

pieds. Il en éprouva une grande surprise, car la porte de sa cellule

était fermée depuis le matin. L'animal semblait lire dans la pensée de

l'abbé et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa: la

bête s'évanouit. Connaissant alors que pour la première fois le diable

s'était glissé dans sa chambre, il fit une courte prière; puis il

songea de nouveau à Thaïs.

--Avec l'aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve!

Et il s'endormit.

Le lendemain matin, ayant fait sa prière, il se rendit auprès du saint

homme Palémon, qui menait, à quelque distance, la vie anachorétique.

Il le trouva qui, paisible et riant, bêchait la terre selon sa

coutume. Palémon était un vieillard; il cultivait un petit jardin: les

bêtes sauvages venaient lui lécher les mains, et les diables ne le

tourmentaient pas.

--Dieu soit loué! mon frère Paphnuce, dit-il, appuyé sur sa bêche.

--Dieu soit loué! répondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon

frère!

--La paix soit semblablement avec toi! frère Paphnuce, reprit le moine

Palémon; et il essuya avec sa manche la sueur de son front.

--Frère Palémon, nos discours doivent avoir pour unique objet la

louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui

s'assemblent en son nom. C'est pourquoi je viens t'entretenir d'un

dessein que j'ai formé en vue de glorifier le Seigneur.

--Puisse donc le Seigneur bénir ton dessein, Paphnuce, comme il a béni

mes laitues! Il répand tous les matins sa grâce avec sa rosée sur mon

jardin et sa bonté m'incite à le glorifier dans les concombres et les

citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix! Car

rien n'est plus à craindre que les mouvements désordonnés qui

troublent les coeurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes

semblables à des hommes ivres et nous marchons, tirés de droite et de

gauche, sans cesse près de tomber ignominieusement. Parfois ces

transports nous plongent dans une joie déréglée, et celui qui s'y

abandonne fait retentir dans l'air souillé le rire épais des brutes.

Cette joie lamentable entraîne le pécheur dans toutes sortes de

désordres. Mais parfois aussi ces troubles de l'âme et des sens nous

jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie.

Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur; mais j'ai éprouvé

dans ma longue vie que le cénobite n'a pas de pire ennemi que la

tristesse. J'entends par là cette mélancolie tenace qui enveloppe

l'âme comme une brume et lui cache la lumière de Dieu. Rien n'est plus

contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de

répandre une âcre et noire humeur dans le coeur d'un religieux. S'il

ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de

moitié si redoutable. Hélas! il excelle à nous désoler. N'a-t-il pas

montré à notre père Antoine un enfant noir d'une telle beauté que sa

vue tirait des larmes? Avec l'aide de Dieu, notre père Antoine évita

les pièges du démon. Je l'ai connu du temps qu'il vivait parmi nous;

il s'égayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la

mélancolie. Mais n'es-tu pas venu, mon frère, m'entretenir d'un

dessein formé dans ton esprit? Tu me favoriseras en m'en faisant part,

si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.

--Frère Palémon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur.

Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumières et le

péché n'a jamais obscurci la clarté de ton intelligence.

--Frère Paphnuce, je ne suis pas digne de délier la courroie de tes

sandales et mes iniquités sont innombrables comme les sables du

désert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l'aide de mon

expérience.

--Je te confierai donc, frère Palémon, que je suis pénétré de douleur

à la pensée qu'il y a dans Alexandrie une courtisane nommée Thaïs, qui

vit dans le péché et demeure pour le peuple un objet de scandale.

--Frère Paphnuce, c'est là, en effet, une abomination dont il convient

de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-là parmi les

gentils. As-tu imaginé un remède applicable à ce grand mal?

--Frère Palémon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec

le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne

l'approuves-tu pas, mon frère?

--Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur, mais notre père

Antoine avait coutume de dire: «En quelque lieu que tu sois, ne te

hâte pas d'en sortir pour aller ailleurs.»

--Frère Palémon, découvres-tu quelque chose de mauvais dans

l'entreprise que j'ai conçue?

--Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions de mon

frère! Mais notre père Antoine disait encore: «Les poissons qui sont

tirés en un lieu sec y trouvent la mort: pareillement il advient que

les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se mêlent aux gens

du siècle s'écartent des bons propos.»

Ayant ainsi parlé, le vieillard Palémon enfonça du pied dans la terre

le tranchant de sa bêche et se mit à creuser le sol avec ardeur autour

d'un jeune pommier. Tandis qu'il bêchait, une antilope ayant franchi

d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le

jardin, s'arrêta, surprise, inquiète, le jarret frémissant, puis

s'approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tête dans le

sein de son ami.

--Dieu soit loué dans la gazelle du désert! dit Palémon.

Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit

manger dans le creux de sa main à la bête légère.

Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixé sur les pierres

du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant à ce qu'il

venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.

--Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence

est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me

serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thaïs au démon qui la

possède. Que Dieu m'éclaire et me conduise!

Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les

filets qu'un chasseur avait tendus sur le sable et il connut que

c'était une femelle, car le mâle vint à voler jusqu'aux filets et il

en rompait les mailles une à une avec son bec, jusqu'à ce qu'il fît

dans les rets une ouverture par laquelle sa compagne pût s'échapper.

L'homme de Dieu contemplait ce spectacle et, comme, par la vertu de sa

sainteté, il comprenait aisément le sens mystique des choses, il

connut que l'oiseau captif n'était autre que Thaïs, prise dans les

lacs des abominations, et que, à l'exemple du pluvier, qui coupait les

fils du chanvre avec son bec, il devait rompre, en prononçant des

paroles puissantes, les invisibles liens par lesquels Thaïs était

retenue dans le péché. C'est pourquoi il loua Dieu et fut raffermi

dans sa résolution première. Mais, ayant vu ensuite le pluvier pris

par les pattes et embarrassé lui-même au piège qu'il avait rompu, il

retomba dans son incertitude.

Il ne dormit pas de toute la nuit et il eut avant l'aube une vision.

Thaïs lui apparut encore. Son visage n'exprimait pas les voluptés

coupables et elle n'était point vêtue, selon son habitude, de tissus

diaphanes. Un suaire l'enveloppait tout entière et lui cachait même

une partie du visage, en sorte que l'abbé ne voyait que deux yeux qui

répandaient des larmes blanches et lourdes.

A cette vue, il se mit lui-même à pleurer et, pensant que cette vision

lui venait de Dieu, il n'hésita plus. Il se leva, saisit un bâton

noueux, image de la foi chrétienne, sortit de sa cellule, dont il

ferma soigneusement la porte afin que les animaux qui vivent sur le

sable et les oiseaux de l'air ne pussent venir souiller le livre des

Écritures qu'il conservait au chevet de son lit, appela le diacre

Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples;

puis, vêtu seulement d'un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec

le dessein de suivre à pied la rive Lybique jusqu'à la ville fondée

par le Macédonien. Il marchait depuis l'aube sur le sable, méprisant

la fatigue, la faim, la soif; le soleil était déjà bas à l'horizon

quand il vit le fleuve effrayant qui roulait ses eaux sanglantes entre

des rochers d'or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain aux

portes des cabanes isolées, pour l'amour de Dieu, et recevant

l'injure, les refus, les menaces avec allégresse. Il ne redoutait ni

les brigands, ni les bêtes fauves, mais il prenait grand soin de se

détourner des villes et des villages qui se trouvaient sur sa route.

Il craignait de rencontrer des enfants jouant aux osselets devant la

maison de leur père, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en

chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est péril au

solitaire: c'est parfois un danger pour lui de lire dans l'Écriture

que le divin maître allait de ville en ville et soupait avec ses

disciples. Les vertus que les anachorètes brodent soigneusement sur le

tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques: un souffle du

siècle peut en ternir les agréables couleurs. C'est pourquoi Paphnuce

évitait d'entrer dans les villes, craignant que son coeur ne s'amollit

à la vue des hommes.

Il s'en allait donc par les chemins solitaires. Quand venait le soir,

le murmure des tamaris, caressés par la brise, lui donnait le frisson,

et il rabattait son capuchon sur ses yeux pour ne plus voir la beauté

des choses. Après six jours de marche, il parvint en un lieu nommé

Silsilé. Le fleuve y coule dans une étroite vallée que borde une

double chaîne de montagnes de granit. C'est là que les Égyptiens, au

temps où ils adoraient les démons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y

vit une énorme tête de Sphinx, encore engagée dans la roche. Craignant

qu'elle ne fût animée de quelque vertu diabolique, il fit le signe de

la croix et prononça le nom de Jésus; aussitôt une chauve-souris

s'échappa d'une des oreilles de la bête et Paphnuce connut qu'il avait

chassé le mauvais esprit qui était en cette figure depuis plusieurs

siècles. Son zèle s'en accrut et, ayant ramassé une grosse pierre, il

la jeta à la face de l'idole. Alors le visage mystérieux du Sphinx

exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce en fut ému. En vérité,

l'expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre était

empreinte aurait touché l'homme le plus insensible. C'est pourquoi

Paphnuce dit au Sphinx:

--O bête, à l'exemple des satyres et des centaures que vit dans le

désert notre père Antoine, confesse la divinité du Christ Jésus! et je

te bénirai au nom du Père, du Fils et de l'Esprit.

Il dit: une lueur rose sortit des yeux du Sphinx; les lourdes

paupières de la bête tressaillirent et les lèvres de granit

articulèrent péniblement, comme un écho de la voix de l'homme, le

saint nom de Jésus-Christ; c'est pourquoi Paphnuce, étendant la main

droite, bénit le Sphinx de Silsilé.

Cela fait, il poursuivit son chemin et, la vallée s'étant élargie, il

vit les ruines d'une ville immense. Les temples, restés debout,

étaient portés par des idoles qui servaient de colonnes et, avec la

permission de Dieu, des têtes de femmes aux cornes de vache

attachaient sur Paphnuce un long regard qui le faisait pâlir. Il

marcha ainsi dix-sept jours, mâchant pour toute nourriture quelques

herbes crues et dormant la nuit dans les palais écroulés, parmi les

chats sauvages et les rats de Pharaon, auxquels venaient se mêler des

femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. Mais Paphnuce

savait que ces femmes venaient de l'enfer et il les chassait en

faisant le signe de la croix.

Le dix-huitième jour, ayant découvert, loin de tout village, une

misérable hutte de feuilles de palmier, à demi ensevelie sous le sable

qu'apporte le vent du désert, il s'en approcha, avec l'espoir que

cette cabane était habitée par quelque pieux anachorète. Comme il n'y

avait point de porte, il aperçut à l'intérieur une cruche, un tas

d'oignons et un lit de feuilles sèches.

--Voilà, se dit-il, le mobilier d'un ascète. Communément les ermites

s'éloignent peu de leur cabane. Je ne manquerai pas de rencontrer

bientôt celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix, à l'exemple du

saint solitaire Antoine qui, s'étant rendu auprès de l'ermite Paul,

l'embrassa par trois fois. Nous nous entretiendrons des choses

éternelles et peut-être notre Seigneur nous enverra-t-il par un

corbeau un pain que mon hôte m'invitera honnêtement à rompre.

Tandis qu'il se parlait ainsi à lui-même, il tournait autour de la

hutte, cherchant s'il ne découvrirait personne. Il n'avait pas fait

cent pas, qu'il aperçut un homme assis, les jambes croisées sur la

berge du Nil. Cet homme était nu; sa chevelure comme sa barbe

entièrement blanche, et son corps plus rouge que la brique. Paphnuce

ne douta point que ce ne fût l'ermite. Il le salua par les paroles que

les moines ont coutume d'échanger quand ils se rencontrent.

--Que la paix soit avec toi, mon frère! Puisses-tu goûter un jour le

doux rafraîchissement du Paradis.

L'homme ne répondit point. Il demeurait immobile et semblait ne pas

entendre. Paphnuce s'imagina que ce silence était causé par un de ces

ravissements dont les saints sont coutumiers. Il se mit à genoux, les

mains jointes, à côté de l'inconnu et resta ainsi en prières jusqu'au

coucher du soleil. A ce moment, voyant que son compagnon n'avait pas

bougé, il lui dit:

--Mon père, si tu es sorti de l'extase où je t'ai vu plongé, donne-moi

ta bénédiction en notre Seigneur Jésus-Christ.

L'autre lui répondit sans tourner la tête:

--Étranger, je ne sais ce que tu veux dire et ne connais point ce

Seigneur Jésus-Christ.

--Quoi! s'écria Paphnuce. Les prophètes l'ont annoncé; des légions de

martyrs ont confessé son nom; César lui-même l'a adoré et tantôt

encore j'ai fait proclamer sa gloire par le Sphinx de Silsilé. Est-il

possible que tu ne le connaisses pas?

--Mon ami, répondit l'autre, cela est possible. Ce serait même

certain, s'il y avait quelque certitude au monde.

Paphnuce était surpris et contristé de l'incroyable ignorance de cet

homme.

--Si tu ne connais Jésus-Christ, lui dit-il, tes oeuvres ne te

serviront de rien et tu ne gagneras pas la vie éternelle.

Le vieillard répliqua:

--Il est vain d'agir ou de s'abstenir; il est indifférent de vivre ou

de mourir.

--Eh quoi! demanda Paphnuce, tu ne désires pas vivre dans l'éternité?

Mais, dis-moi, n'habites-tu pas une cabane dans ce désert à la façon

des anachorètes?

--Il paraît.

--Ne vis-tu pas nu et dénué de tout?

--Il paraît.

--Ne te nourris-tu pas de racines et ne pratiques-tu pas la chasteté?

--Il paraît.

--N'as-tu pas renoncé à toutes les vanités de ce monde?

--J'ai renoncé en effet aux choses vaines qui font communément le

souci des hommes.

--Ainsi tu es comme moi pauvre, chaste et solitaire. Et tu ne l'es pas

comme moi pour l'amour de Dieu, et en vue de la félicité céleste!

C'est ce que je ne puis comprendre. Pourquoi es-tu vertueux si tu ne

crois pas en Jésus-Christ? Pourquoi te prives-tu des biens de ce

monde, si tu n'espères pas gagner les biens éternels?

--Étranger, je ne me prive d'aucun bien, et je me flatte d'avoir

trouvé une manière de vivre assez satisfaisante, bien qu'à parler

exactement, il n'y ait ni bonne ni mauvaise vie. Rien n'est en soi

honnête ni honteux, juste ni injuste, agréable ni pénible, bon ni

mauvais. C'est l'opinion qui donne les qualités aux choses comme le

sel donne la saveur aux mets.

--Ainsi donc, selon toi, il n'y a pas de certitude. Tu nies la vérité

que les idolâtres eux-mêmes ont cherchée. Tu te couches dans ton

ignorance, comme un chien fatigué qui dort dans la boue.

--Étranger, il est également vain d'injurier les chiens et les

philosophes. Nous ignorons ce que sont les chiens et ce que nous

sommes. Nous ne savons rien.

--O vieillard, appartiens-tu donc à la secte ridicule des sceptiques?

Es-tu donc de ces misérables fous qui nient également le mouvement et

le repos et qui ne savent point distinguer la lumière du soleil d'avec

les ombres de la nuit?

--Mon ami, je suis sceptique en effet, et d'une secte qui me paraît

louable, tandis que tu la juges ridicule. Car les mêmes choses ont

diverses apparences. Les pyramides de Memphis semblent, au lever de

l'aurore, des cônes de lumière rose. Elles apparaissent, au coucher du

soleil, sur le ciel embrasé comme de noirs triangles. Mais qui

pénétrera leur intime substance? Tu me reproches de nier les

apparences, quand au contraire les apparences sont les seules réalités

que je reconnaisse. Le soleil me semble lumineux, mais sa nature m'est

inconnue. Je sens que le feu brûle, mais je ne sais ni comment ni

pourquoi. Mon ami, tu m'entends bien mal. Au reste, il est indifférent

d'être entendu d'une manière ou d'une autre.

--Encore une fois, pourquoi vis-tu de dattes et d'oignons dans le

désert? Pourquoi endures-tu de grands maux? J'en supporte d'aussi

grands et je pratique comme toi l'abstinence dans la solitude. Mais

c'est afin de plaire à Dieu et de mériter la béatitude sempiternelle.

Et c'est là une fin raisonnable, car il est sage de souffrir, en vue

d'un grand bien. Il est insensé au contraire de s'exposer

volontairement à d'inutiles fatigues et à de vaines souffrances. Si je

ne croyais pas,--pardonne ce blasphème, ô Lumière incréée!--si je ne

croyais pas à la, vérité de ce que Dieu nous a enseigné par la voix

des prophètes, par l'exemple de son fils, par les actes des apôtres,

par l'autorité des conciles et par le témoignage des martyrs, si je ne

savais pas que les souffrances du corps sont nécessaires à la santé de

l'âme, si j'étais, comme toi, plongé dans l'ignorance des sacrés

mystères, je retournerais tout de suite dans le siècle, je

m'efforcerais d'acquérir des richesses pour vivre dans la mollesse

comme les heureux de ce monde, et je dirais aux voluptés: «Venez, mes

filles, venez, mes servantes, venez toutes me verser vos vins, vos

philtres et vos parfums.» Mais toi, vieillard insensé, tu te prives de

tous les avantages; tu perds sans attendre aucun gain: tu donnes sans

espoir de retour et tu imites ridiculement les travaux admirables de

nos anachorètes, comme un singe effronté pense, en barbouillant un

mur, copier le tableau d'un peintre ingénieux. O le plus stupide des

hommes, quelles sont donc tes raisons?

Paphnuce parlait ainsi avec une grande violence. Mais le vieillard

demeurait paisible.

--Mon ami, répondit-il doucement, que t'importent les raisons d'un

chien endormi dans la fange et d'un singe malfaisant?

Paphnuce n'avait jamais en vue que la gloire de Dieu. Sa colère étant

tombée, il s'excusa avec une noble humilité.

--Pardonne-moi, dit-il, ô vieillard, ô mon frère, si le zèle de la

vérité m'a emporté au delà des justes bornes. Dieu m'est témoin que

c'est ton erreur et non ta personne que je haïssais. Je souffre de te

voir dans les ténèbres, car je t'aime en Jésus-Christ et le soin de

ton salut occupe mon coeur. Parle, donne-moi tes raisons: je brûle de

les connaître afin de les réfuter.

Le vieillard répondit avec quiétude:

--Je suis également disposé à parler et à me taire. Je te donnerai

donc mes raisons, sans te demander les tiennes en échange, car tu ne

m'intéresses en aucune manière. Je n'ai souci ni de ton bonheur ni de

ton infortune et il m'est indifférent que tu penses d'une façon ou

d'une autre. Et comment t'aimerais-je ou te haïrais-je? L'aversion et

la sympathie sont également indignes du sage. Mais, puisque tu

m'interroges, sache donc que je me nomme Timoclès et que je suis né à

Cos de parents enrichis dans le négoce. Mon père armait des navires.

Son intelligence ressemblait beaucoup à celle d'Alexandre, qu'on a

surnommé le Grand. Pourtant elle était moins épaisse. Bref, c'était

une pauvre nature d'homme. J'avais deux frères qui suivaient comme lui

la profession d'armateurs. Moi, je professais la sagesse. Or, mon

frère aîné fut contraint par notre père d'épouser une femme carienne

nommée Timaessa, qui lui déplaisait si fort qu'il ne put vivre à son

côté sans tomber dans une noire mélancolie. Cependant Timaessa

inspirait à notre frère cadet un amour criminel et cette passion se

changea bientôt en manie furieuse. La Carienne les tenait tous deux en

égale aversion. Mais elle aimait un joueur de flûte et le recevait la

nuit dans sa chambre. Un matin, il y laissa la couronne qu'il portait

d'ordinaire dans les festins. Mes deux frères ayant trouvé cette

couronne, jurèrent de tuer le joueur de flûte et, dès le lendemain,

ils le firent périr sous le fouet, malgré ses larmes et ses prières.

Ma belle-soeur en éprouva un désespoir qui lui fit perdre la raison,

et ces trois misérables, devenus semblables à des bêtes, promenaient

leur démence sur les rivages de Cos, hurlant comme des loups, l'écume

aux lèvres, le regard attaché à la terre, parmi les huées des enfants

qui leur jetaient des coquilles. Ils moururent et mon père les

ensevelit de ses mains. Peu de temps après, son estomac refusa toute

nourriture et il expira de faim, assez riche pour acheter toutes les

viandes et tous les fruits des marchés de l'Asie. Il était désespéré

de me laisser sa fortune. Je l'employai à voyager. Je visitai

l'Italie, la Grèce et l'Afrique sans rencontrer personne de sage ni

d'heureux. J'étudiai la philosophie à Athènes et à Alexandrie et je

fus étourdi du bruit des disputes. Enfin m'étant promené jusque dans

l'Inde, je vis au bord du Gange un homme nu, qui demeurait là

immobile, les jambes croisées depuis trente ans. Des lianes couraient

autour de son corps desséché et les oiseaux nichaient dans ses

cheveux. Il vivait pourtant. Je me rappelai, à sa vue, Timaessa, le

joueur de flûte, mes deux frères et mon père, et je compris que cet

Indien était sage. «Les hommes, me dis-je, souffrent parce qu'ils sont

privés de ce qu'ils croient être un bien, ou que, le possédant, ils

craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient

être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre et tous les maux

disparaissent.» C'est pourquoi je résolus de ne jamais tenir aucune

chose pour avantageuse, de professer l'entier détachement des biens de

ce monde et de vivre dans la solitude et dans l'immobilité, à

l'exemple de l'Indien.

Paphnuce avait écouté attentivement le récit du vieillard.

--Timoclès de Cos, répondit-il, je confesse que tout, dans tes propos,

n'est pas dépourvu de sens. Il est sage, en effet, de mépriser les

biens de ce monde. Mais il serait insensé de mépriser pareillement les

biens éternels et de s'exposer à la colère de Dieu. Je déplore ton

ignorance, Timoclès, et je vais t'instruire dans la vérité, afin que

connaissant qu'il existe un Dieu en trois hypostases, tu obéisses à ce

Dieu comme un enfant à son père.

Mais Timoclès l'interrompant:

--Garde-toi, étranger, de m'exposer tes doctrines et ne pense pas me

contraindre à partager ton sentiment. Toute dispute est stérile. Mon

opinion est de n'avoir pas d'opinion. Je vis exempt de troubles à la

condition de vivre sans préférences. Poursuis ton chemin, et ne tente

pas de me tirer de la bienheureuse apathie où je suis plongé, comme

dans un bain délicieux, après les rudes travaux de mes jours.

Paphnuce était profondément instruit dans les choses de la foi. Par la

connaissance qu'il avait des coeurs, il comprit que la grâce de Dieu

n'était pas sur le vieillard Timoclès et que le jour du salut n'était

pas encore venu pour cette âme acharnée à sa perte. Il ne répondit

rien, de peur que l'édification tournât en scandale. Car il arrive

parfois qu'en disputant contre les infidèles, on les induit de nouveau

en péché, loin de les convertir. C'est pourquoi ceux qui possèdent la

vérité doivent la répandre avec prudence.

--Adieu donc! dit-il, malheureux Timoclès.

Et, poussant un grand soupir, il reprit dans la nuit son pieux voyage.

Au matin, il vit des ibis immobiles sur une patte, au bord de l'eau,

qui reflétait leur cou pâle et rose. Les saules étendaient au loin sur

la berge leur doux feuillage gris; des grues volaient en triangle dans

le ciel clair et l'on entendait parmi les roseaux le cri des hérons

invisibles. Le fleuve roulait à perte de vue ses larges eaux vertes où

des voiles glissaient comme des ailes d'oiseaux, où, ça et là, au

bord, se mirait une maison blanche, et sur lesquelles flottaient au

loin des vapeurs légères, tandis que des îles lourdes de palmes, de

fleurs et de fruits, laissaient s'échapper de leurs ombres des nuées

bruyantes de canards, d'oies, de flamants et de sarcelles. A gauche,

la grasse vallée étendait jusqu'au désert ses champs et ses vergers

qui frissonnaient dans la joie, le soleil dorait les épis, et la

fécondité de la terre s'exhalait en poussières odorantes. A cette vue,

Paphnuce, tombant à genoux, s'écria:

--Béni soit le Seigneur, qui a favorisé mon voyage! Toi qui répands ta

rosée sur les figuiers de l'Arsinoïtide, mon Dieu, fais descendre la

grâce dans l'âme de cette Thaïs que tu n'as pas formée avec moins

d'amour que les fleurs des champs et les arbres des jardins.

Puisse-t-elle fleurir par mes soins comme un rosier balsamique dans ta

Jérusalem céleste!

Et chaque fois qu'il voyait un arbre fleuri ou un brillant oiseau, il

songeait à Thaïs. C'est ainsi que, longeant le bras gauche du fleuve à

travers des contrées fertiles et populeuses, il atteignit en peu de

journées cette Alexandrie que les Grecs ont surnommée la belle et la

dorée. Le jour était levé depuis une heure quand il découvrit du haut

d'une colline la ville spacieuse dont les toits étincelaient dans la

vapeur rose. Il s'arrêta et, croisant les bras sur sa poitrine:

--Voilà donc, se dit-il, le séjour délicieux où je suis né dans le

péché, l'air brillant où j'ai respiré des parfums empoisonnés, la mer

voluptueuse où j'écoutais chanter les Sirènes! Voilà mon berceau selon

la chair, voilà ma patrie selon le siècle! Berceau fleuri, patrie

illustre au jugement des hommes! Il est naturel à tes enfants,

Alexandrie, de te chérir comme une mère et je fus engendré dans ton

sein magnifiquement paré. Mais l'ascète méprise la nature, le mystique

dédaigne les apparences, le chrétien regarde sa patrie humaine comme

un lieu d'exil, le moine échappe à la terre. J'ai détourné mon coeur

de ton amour, Alexandrie. Je te hais! Je te hais pour ta richesse,

pour ta science, pour ta douceur et pour ta beauté. Soit maudit,

temple des démons! Couche impudique des gentils, chaire empestée des

ariens, sois maudite! Et toi, fils ailé du Ciel qui conduisis le saint

ermite Antoine, notre père, quand, venu du fond du désert, il pénétra

dans cette citadelle de l'idolâtrie pour affermir la foi des

confesseurs et la constance des martyrs, bel ange du Seigneur,

invisible enfant, premier souffle de Dieu, vole devant moi et parfume

du battement de tes ailes l'air corrompu que je vais respirer parmi

les princes ténébreux du siècle!

Il dit et reprit sa route. Il entra dans la ville par la porte du

Soleil. Cette porte était de pierre et s'élevait avec orgueil. Mais

des misérables, accroupis dans son ombre, offraient aux passants des

citrons et des figues ou mendiaient une obole en se lamentant.

Une vieille femme en haillons, qui était agenouillée là, saisit le

cilice du moine, le baisa et dit:

--Homme du Seigneur, bénis-moi afin que Dieu me bénisse. J'ai beaucoup

souffert en ce monde, je veux avoir toutes les joies dans l'autre. Tu

viens de Dieu, ô saint homme, c'est pourquoi la poussière de tes pieds

est plus précieuse que l'or.

--Le Seigneur soit loué, dit Paphnuce.

Et il forma de sa main entr'ouverte le signe de la rédemption sur la

tête de la vieille femme.

Mais à peine avait-il fait vingt pas dans la rue qu'une troupe

d'enfants se mit à le huer et à lui jeter des pierres en criant:

--Oh! le méchant moine! Il est plus noir qu'un cynocéphale et plus

barbu qu'un bouc. C'est un fainéant! Que ne le pend-on dans quelque

verger, comme un Priape de bois, pour effrayer les oiseaux? Mais non,

il attirerait la grêle sur les amandiers en fleurs. Il porte malheur.

Qu'on le crucifie, le moine! qu'on le crucifie!

Et les pierres volaient avec les cris.

--Mon Dieu! bénissez ces pauvres enfants, murmura Paphnuce.

Et il poursuivit son chemin songeant:

--Je suis en vénération à cette vieille femme et en mépris à ces

enfants. Ainsi un même objet est apprécié différemment par les hommes

qui sont incertains dans leurs jugements et sujets à l'erreur. Il faut

en convenir, pour un gentil, le vieillard Timoclès n'est pas dénué de

sens. Aveugle, il se sait privé de lumière. Combien il l'emporte pour

le raisonnement sur ces idolâtres qui s'écrient du fond de leurs

épaisses ténèbres: Je vois le jour! Tout dans ce monde est mirage et

sable mouvant. En Dieu seul est la stabilité.

Cependant il traversait la ville d'un pas rapide. Après dix années

d'absence, il en reconnaissait chaque pierre, et chaque pierre était

une pierre de scandale qui lui rappelait un péché. C'est pourquoi il

frappait rudement de ses pieds nus les dalles des larges chaussées, et

il se réjouissait d'y marquer la trace sanglante de ses talons

déchirés. Laissant à sa gauche les magnifiques portiques du temple de

Sérapis, il s'engagea dans une voie bordée de riches demeures qui

semblaient assoupies parmi les parfums. Là les pins, les érables, les

térébinthes élevaient leur tête au-dessus des corniches rouges et des

acrotères d'or. On voyait, par les portes entr'ouvertes, des statues

d'airain dans des vestibules de marbre et des jets d'eau au milieu du

feuillage. Aucun bruit ne troublait la paix de ces belles retraites.

On entendait seulement le son lointain d'une flûte. Le moine s'arrêta

devant une maison assez petite, mais de nobles proportions et soutenue

par des colonnes gracieuses comme des jeunes filles. Elle était ornée

des bustes en bronze des plus illustres philosophes de la Grèce.

Il y reconnut Platon, Socrate, Aristote, Épicure et Zénon, et ayant

heurté le marteau contre la porte, il attendit en songeant:

--C'est en vain que le métal glorifie ces faux sages, leurs mensonges

sont confondus; leurs âmes sont plongées dans l'enfer et le fameux

Platon lui-même, qui remplit la terre du bruit de son éloquence, ne

dispute désor mais qu'avec les diables.

Un esclave vint ouvrir la porte et, trouvant un homme pieds nus sur la

mosaïque du seuil, il lui dit durement:

--Va mendier ailleurs, moine ridicule, et n'attends pas que je te

chasse à coups de bâton.

--Mon frère, répondit l'abbé d'Antinoé, je ne te demande rien, sinon

que tu me conduises à Nicias, ton maître.

L'esclave répondit avec plus de colère:

--Mon maître ne reçoit pas des chiens comme toi.

--Mon fils, reprit Paphnuce, fais, s'il te plaît, ce que je te

demande, et dis à ton maître que je désire le voir.

--Hors d'ici, vil mendiant! s'écria le portier furieux.

Et il leva son bâton sur le saint homme, qui, mettant ses bras en

croix contre sa poitrine, reçut sans s'émouvoir le coup en plein

visage, puis répéta doucement:

--Fais ce que j'ai demandé, mon fils, je te prie.

Alors le portier, tout tremblant, murmura.

--Quel est cet homme qui ne craint point la souffrance?

Et il courut avertir son maître.

Nicias sortait du bain. De belles esclaves promenaient les strigiles

sur son corps. C'était un homme gracieux et souriant. Une expression

de douce ironie était répandue sur son visage. À la vue du moine, il

se leva et s'avança les bras ouverts:

--C'est toi, s'écria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon

frère! Oh! je te reconnais, bien qu'à vrai dire tu te sois rendu plus

semblable à une bête qu'à un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du

temps où nous étudiions ensemble la grammaire, la rhétorique et la

philosophie? On te trouvait déjà l'humeur sombre et sauvage, mais je

t'aimais pour ta parfaite sincérité. Nous disions que tu voyais

l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'était pas

surprenant que tu fusses ombrageux. Tu manquais un peu d'atticisme,

mais ta libéralité n'avait pas de bornes. Tu ne tenais ni à ton argent

ni à ta vie. Et il y avait en toi un génie bizarre, un esprit étrange

qui m'intéressait infiniment. Sois le bienvenu, mon cher Paphnuce,

après dix ans d'absence. Tu as quitté le désert; tu renonces aux

superstitions chrétiennes, et tu renais à l'ancienne vie. Je marquerai

ce jour d'un caillou blanc.

--Crobyle et Myrtale, ajouta-t-il en se tournant vers les femmes,

parfumez les pieds, les mains et la barbe de mon cher hôte.

Déjà elles apportaient en souriant l'aiguière, les fioles et le miroir

de métal. Mais Paphnuce, d'un geste impérieux, les arrêta et tint les

yeux baissés pour ne les plus voir; car elles étaient nues. Cependant

Nicias lui présentait des coussins, lui offrait des mets et des

breuvages divers, que Paphnuce refusait avec mépris.

--Nicias, dit-il, je n'ai pas renié ce que tu appelles faussement la

superstition chrétienne, et qui est la vérité des vérités. Au

commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe

était Dieu. Tout a été fait par lui, et rien de ce quia été fait n'a

été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des

hommes.

--Cher Paphnuce, répondit Nicias, qui venait de revêtir une tunique

parfumée, penses-tu m'étonner en récitant des paroles assemblées sans

art et qui ne sont qu'un vain murmure? As-tu oublié que je suis

moi-même quelque peu philosophe? Et penses-tu me contenter avec

quelques lambeaux arrachés par des hommes ignorants à la pourpre

d'Amélius, quand Amélius, Porphyre et Platon, dans toute leur gloire,

ne me contentent pas? Les systèmes construits par les sages ne sont

que des contes imaginés pour amuser l'éternelle enfance des hommes. Il

faut s'en divertir comme des contes de l'Ane, du Cuvier, de la Matrone

d'Éphèse ou de toute autre fable milésienne.

Et, prenant son hôte par le bras, il l'entraîna dans une salle où des

milliers de papyrus étaient roulés dans des corbeilles.

--Voici ma bibliothèque, dit-il; elle contient une faible partie des

systèmes que les philosophes ont construits pour expliquer le monde.

Le Sérapéum lui-même, dans sa richesse, ne les renferme pas tous.

Hélas! ce ne sont que des rêves de malades.

Il força son hôte à prendre place dans une chaise d'ivoire et s'assit

lui-même. Paphnuce promena sur les livres de la bibliothèque un regard

sombre et dit:

--Il faut les brûler tous.

--O doux hôte, ce serait dommage! répondit Nicias. Car les rêves des

malades sont parfois amusants. D'ailleurs, s'il fallait détruire tous

les rêves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses

formes et ses couleurs et nous nous endormirions tous dans une morne

stupidité.

Paphnuce poursuivait sa pensée:

--Il est certain que les doctrines des païens ne sont que de vains

mensonges. Mais Dieu, qui est la vérité, s'est révélé aux hommes par

des miracles. Et il s'est fait chair et il a habité parmi nous.

Nicias répondit:

--Tu parles excellemment, chère tête de Paphnuce, quand tu dis qu'il

s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se

promène dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est

tout à fait un homme. Comment penses-tu croire à ce nouveau Jupiter,

quand les marmots d'Athènes, au temps de Périclès, ne croyaient déjà

plus à l'ancien? Mais laissons cela. Tu n'es pas venu, je pense, pour

disputer sur les trois hypostases. Que puis-je faire pour toi, cher

condisciple?

Thaïs · 第 1 / 12 段