Ce fut une grande risée dans la ville, et les ennemis de Mansour s'en
allaient criant par les rues, et sur les marchés:
«C'est le châtiment! c'est le châtiment!»
Le Caïd, honteux de son frère, défendit qu'on prononçât son nom devant
lui.
Quant à Mansour, il ne se montra plus.
Et, depuis ce temps, le haouch de la plaine d'Ain-Chabrou est triste
comme une fosse qui attend son mort. Cependant, de même qu'autrefois, le
soleil le caresse, l'oasis verdoie, les chants des oiseaux éclatent dans
les buissons, et le ruisseau s'en va courant sous les saules. Mais les
grandes herbes sauvages ont envahi le seuil; la mousse, semblable à des
plaques de lèpre, ronge les murs crevassés, le toit effondré laisse
entrer les pluies d'orage, et la porte, battue dans une nuit de
tempête, tombe à moitié brisée sur l'un de ses gonds tordus. Dans la
chambre d'Afsia, de grandes araignées rousses tendent à tous les coins
leurs toiles perfides, et les couleuvres font leur nid sur la couche où
elle reposait.
Parfois, dans les nuits noires, il s'y élève des clameurs sinistres,
mêlées aux aboiements des chiens affamés et aux jappements des chacals.
Nul n'ose en approcher, car les chameliers de la plaine le disent hanté
par Eblis le Maudit. Mais ce n'est que Mansour le Maudit qui l'habite et
qui paye au destin les trente années où on le surnommait l'_Heureux!_
Les bruits entendus, c'est sa voix lamentable, lorsque l'insomnie le
chasse de sa natte de jonc pourri pour l'envoyer errer dans les noirs
sentiers du marais. Le vieux fou s'imagine que sa fiancée doit revenir,
et il appelle et attend toujours.
Mais ni lui, ni les gens de Djenarah, ni les chevriers de la montagne,
ni les chameliers de la plaine, ni les pâtres de la vallée n'ont revu
celle qu'on appelait la _Fiancée de Sidi-Messaoud_, ou la _Vierge
d'Ain-Chabrou_.