Il prit sa course à travers la plaine, suivant le même sentier parcouru
une heure avant, alors que, poussé par les aboiements de ses sens en
délire, il craignait de prolonger son dangereux contact avec sa fiancée.
Oh! qu'il eût mieux fait d'oublier ses serments, de se moquer des rires
du lendemain, de se voler lui-même; elle ne s'en irait pas avec un
autre, la nuit, à travers les chemins!
Et il courait vers le marais. C'est la voie qu'ils avaient dû prendre,
fuyards honteux, pour éviter les gens de la noce.
Bientôt, en effet, il aperçut les deux ombres qui allaient lentement
dans les hautes herbes. Il voyait leurs têtes et de temps en temps celle
de l'homme se penchait sur celle de la _fiancée_.
--Arrête, cria-t-il haletant, car la course l'avait rompu, arrête, toi
qui me voles mon épouse.
--Ton épouse est à moi, riposta l'autre. Quoi! t'es-tu ravisé et
viens-tu la reprendre. Les gens de Djenarah ont donc dit vrai, en
affirmant que tu n'avais pas de scrupules et qu'aux jours de ta jeunesse
tu cherchas une maîtresse dans le lit de ton père? Mais tu te trompes,
vieillard, si tu crois que je veuille laisser cette belle fille en
pâture à ta froide lubricité.
Sous cette insulte, les yeux de Mansour lancèrent des reflets rouges
comme aux heures de tempête où il criait aux guerriers de son goum:
«En avant, jeunes gens, à la nage, à la nage! Ce n'est pas le plomb,
c'est le destin qui tue!»
Et il épaula l'arme:
--Afsia, cria-t-il, baisse-toi.
Mais ce ne fut qu'un éclair, il remit son fusil au pied et se contenta
de dire:
--O toi qui es entré dans une maison calme et radieuse, et en es sorti y
laissant la mort et la nuit, oublie mon nom, moi je ne te connais plus.
Oublie-le jusqu'à l'heure où le châtiment ouvrira brusquement ta porte
et entrera sous ton toit comme tu es entré sous le mien; alors tu te
souviendras de ton père _Mansour-ben-Ahmed._
--Tu l'as dit toi-même, je ne lui dois rien, répliqua l'autre. Que la
malédiction dont il me menace retombe sur sa tête!
--O fils de Meryem, je ne te maudis pas. Que le prophète me garde de te
maudire, c'est assez que ma tête soit vouée. Mais écoute mon conseil ou
plutôt ma prière. Que celle que tu emmènes ne trouve jamais ses heures
lourdes; enveloppe-la de bien-être et d'amour.
Puis, s'attendrissant en dépit de lui-même:
--Et toi, Afsia, tu emportes ma vie et je n'ai plus le droit de te
retenir. A côté de la tienne, pleine d'espérance, la mienne, pleine de
désolation ne doit pas compter. Mais j'ai peur pour toi, je crains que
tu ne t'en ailles accouplée au mal à quelque destinée maudite. Écoute,
mon enfant, écoute mes dernières paroles. Si jamais le désastre venait
frapper ta tête, souviens-toi! souviens-toi qu'il y a quelque part dans
la plaine, loin des sultans, des méchants et des envieux, un haouch, le
tien, qui restera dans la tristesse et dans l'ombre jusqu'à ce que tu
viennes l'ensoleiller par ton retour. La porte en sera pour toi
constamment ouverte; viens le jour, si tu peux marcher le front haut;
viens la nuit, si tu redoutes les regards; viens couverte d'habits de
fête ou couverte d'opprobre et vêtue des haillons des misérables, viens
maudite des hommes et délaissée de Dieu; le vieillard qui devait être
ton époux et qui n'eût dû songer qu'à rester ton père, t'attendra, te
gardant jusqu'à son heure dernière ta place à son foyer et ta place dans
son coeur. Et maintenant, un mot d'adieu: Va avec la paix! Va avec la
paix! Va avec la paix!
Et il écouta si elle lui répondrait, si elle lui criait adieu, mais il
n'entendit rien; alors, il s'agenouilla le front sur la terre, mouillant
de ses larmes la poussière du chemin.
Entraînée par la main impitoyable, Afsia marchait toujours et,
lorsqu'elle voulait se retourner, émue jusqu'au fond des entrailles par
cette voie douloureuse, lorsqu'elle voulait revenir sur ses pas et
crier: «Mansour, Mansour, me voici!» l'autre lui fermait la bouche en la
poussant devant lui:
--Marche! marche! disait-il.
Et elle marchait en sanglotant. Elle marcha jusqu'à ce qu'elle entendit
par trois fois son nom dans la nuit:
--Afsia! Afsia! Afsia!
Et elle s'affaissa sur le chemin.