LVI

Il prit sa course à travers la plaine, suivant le même sentier parcouru

une heure avant, alors que, poussé par les aboiements de ses sens en

délire, il craignait de prolonger son dangereux contact avec sa fiancée.

Oh! qu'il eût mieux fait d'oublier ses serments, de se moquer des rires

du lendemain, de se voler lui-même; elle ne s'en irait pas avec un

autre, la nuit, à travers les chemins!

Et il courait vers le marais. C'est la voie qu'ils avaient dû prendre,

fuyards honteux, pour éviter les gens de la noce.

Bientôt, en effet, il aperçut les deux ombres qui allaient lentement

dans les hautes herbes. Il voyait leurs têtes et de temps en temps celle

de l'homme se penchait sur celle de la _fiancée_.

--Arrête, cria-t-il haletant, car la course l'avait rompu, arrête, toi

qui me voles mon épouse.

--Ton épouse est à moi, riposta l'autre. Quoi! t'es-tu ravisé et

viens-tu la reprendre. Les gens de Djenarah ont donc dit vrai, en

affirmant que tu n'avais pas de scrupules et qu'aux jours de ta jeunesse

tu cherchas une maîtresse dans le lit de ton père? Mais tu te trompes,

vieillard, si tu crois que je veuille laisser cette belle fille en

pâture à ta froide lubricité.

Sous cette insulte, les yeux de Mansour lancèrent des reflets rouges

comme aux heures de tempête où il criait aux guerriers de son goum:

«En avant, jeunes gens, à la nage, à la nage! Ce n'est pas le plomb,

c'est le destin qui tue!»

Et il épaula l'arme:

--Afsia, cria-t-il, baisse-toi.

Mais ce ne fut qu'un éclair, il remit son fusil au pied et se contenta

de dire:

--O toi qui es entré dans une maison calme et radieuse, et en es sorti y

laissant la mort et la nuit, oublie mon nom, moi je ne te connais plus.

Oublie-le jusqu'à l'heure où le châtiment ouvrira brusquement ta porte

et entrera sous ton toit comme tu es entré sous le mien; alors tu te

souviendras de ton père _Mansour-ben-Ahmed._

--Tu l'as dit toi-même, je ne lui dois rien, répliqua l'autre. Que la

malédiction dont il me menace retombe sur sa tête!

--O fils de Meryem, je ne te maudis pas. Que le prophète me garde de te

maudire, c'est assez que ma tête soit vouée. Mais écoute mon conseil ou

plutôt ma prière. Que celle que tu emmènes ne trouve jamais ses heures

lourdes; enveloppe-la de bien-être et d'amour.

Puis, s'attendrissant en dépit de lui-même:

--Et toi, Afsia, tu emportes ma vie et je n'ai plus le droit de te

retenir. A côté de la tienne, pleine d'espérance, la mienne, pleine de

désolation ne doit pas compter. Mais j'ai peur pour toi, je crains que

tu ne t'en ailles accouplée au mal à quelque destinée maudite. Écoute,

mon enfant, écoute mes dernières paroles. Si jamais le désastre venait

frapper ta tête, souviens-toi! souviens-toi qu'il y a quelque part dans

la plaine, loin des sultans, des méchants et des envieux, un haouch, le

tien, qui restera dans la tristesse et dans l'ombre jusqu'à ce que tu

viennes l'ensoleiller par ton retour. La porte en sera pour toi

constamment ouverte; viens le jour, si tu peux marcher le front haut;

viens la nuit, si tu redoutes les regards; viens couverte d'habits de

fête ou couverte d'opprobre et vêtue des haillons des misérables, viens

maudite des hommes et délaissée de Dieu; le vieillard qui devait être

ton époux et qui n'eût dû songer qu'à rester ton père, t'attendra, te

gardant jusqu'à son heure dernière ta place à son foyer et ta place dans

son coeur. Et maintenant, un mot d'adieu: Va avec la paix! Va avec la

paix! Va avec la paix!

Et il écouta si elle lui répondrait, si elle lui criait adieu, mais il

n'entendit rien; alors, il s'agenouilla le front sur la terre, mouillant

de ses larmes la poussière du chemin.

Entraînée par la main impitoyable, Afsia marchait toujours et,

lorsqu'elle voulait se retourner, émue jusqu'au fond des entrailles par

cette voie douloureuse, lorsqu'elle voulait revenir sur ses pas et

crier: «Mansour, Mansour, me voici!» l'autre lui fermait la bouche en la

poussant devant lui:

--Marche! marche! disait-il.

Et elle marchait en sanglotant. Elle marcha jusqu'à ce qu'elle entendit

par trois fois son nom dans la nuit:

--Afsia! Afsia! Afsia!

Et elle s'affaissa sur le chemin.

L'amour au pays bleu · 第 113 / 120 题