Mansour écouta le bruit des pas qui se perdait dans la nuit, puis, quand
tout se tût, il releva la tête; la lampe, posée devant lui, éclaira la
face d'un vieillard. L'infortune venait de lui arracher son masque de
virilité, et de l'homme fort de jadis, il ne restait qu'un feu sombre
dans la prunelle: la dernière lueur du foyer qui s'éteint. Son âme
mourante concentrait là son reste de vigueur.
Il regarda la chambre vide, comme s'il s'étonnait de la trouver vide,
puis il voulut se lever; ses jambes fléchirent et il retomba lourdement
sur la natte.
--Eh quoi! dit-il ricanant, suis-je si vieux? Ah! le beau fiancé!
Ce mot de fiancé fut comme un coup de fouet cinglant sa vieille
carcasse; il se traîna jusqu'à la porte et écouta. Mais il n'entendit
rien de ce qu'il espérait entendre, le pas de celle qu'il avait tant
aimée.
--Partie, dit-il, partie! Est-ce bien possible! Afsia est partie, et
c'est moi qui l'ai chassée, et je ne la verrai plus. Pour la dernière
fois, j'ai entendu le bruit de ses pas qui m'égayait le coeur, le son de
sa voix qui chantait dans mon âme; sa voix, sa douce voix! je ne
l'entendrai plus! Afsia, ma gazelle blanche! Et c'est moi qui l'ai
chassée! Je l'ai chassée! Elle! elle! Que n'a-t-elle tardé une minute!
Que n'est-elle venue une seconde fois pleurer sur ma main! J'aurais tout
pardonné. Oui, j'allais tout pardonner, malgré l'autre qui était là et
qui raillait. Mais elle a voulu le suivre; elle s'est laissée
brutalement pousser par cet homme, sans protestation, sans revenir sur
ses pas, déjà soumise à lui, comme s'il avait d'autre droit sur elle que
le viol et le rapt, se contentant de crier à la porte: Mansour! Mansour!
Ah! si elle revenait, si elle s'échappait de ses mains, si elle courait
à moi et qu'elle me crie encore: Mansour! Mansour! Il en est temps:
Comme j'ouvrirais mes bras. Je la lui disputerais bien. Que m'importe sa
souillure! Je la laverais, je l'effacerais, j'y mettrais à la place
l'immensité de mon amour. Qu'importe qui lui ait mis cette souillure? Je
ne le connais pas. Sais-je s'il dit vrai? Le fils de Meryem! je ne le
connais pas; je ne veux pas le connaître. Je connais Afsia! Afsia!
Afsia!
Il écouta; son cri resta sans écho. Rien ne répondit qu'un bourdonnement
confus du côté de Djenarah; des voix d'hommes et des pas de chevaux.
--Et les autres qui approchent, dit-il, qui viennent avec leur insolente
joie. Oh! ce ne sera pas. Non, ce ne sera pas. Les forts font plier le
malheur et brisent comme un bâton le _sort_ que leur jettent les
_djenouns_. Je suis fort, je suis fort, et pendant plus de trente ans,
les hommes m'ont appelé l'Heureux.
Étendant le bras, il ressaisit son grand fusil de guerre, le _moukhalah_
qui ne manquait jamais son coup, puis, secouant ses membres roidis, il
crut sentir encore une fois couler en lui toute la vigueur des jeunes,
et s'élança dans les ténèbres:
--Fils de Meryem, à nous deux!