Le regard du jeune et celui du vieux se croisèrent comme des lames
sanglantes. La main de chacun se crispa sur son arme, mais le vieux posa
sur le sol la crosse de son fusil.
--Fais un pas, homme, encore un pas, que je contemple ta face. Et toi,
_tofla_, arrière. Ah! je t'ai vu une fois, je me souviens, et ton oeil a
laissé sur mon âme une empreinte sinistre. Avance, ne crains rien. Par
le Koran glorieux! par la sainte Kaaba! par l'étoile, quand elle se
couche! par le souverain des deux Orients et des deux Occidents! je le
jure, homme, tu peux remettre ton flissa dans sa gaine.
Mais l'autre:
--Me prends-tu pour un fou de penser que je resterai désarmé devant ta
furie?
--Ta méfiance m'est une preuve que tu manques de foi. Le soupçon chez
les jeunes est l'indice d'une âme basse. O Afsia! Afsia! à qui t'es-tu
livrée? Mais ce que j'ai dit est dit. Homme, quand j'avais ton âge, j'ai
voulu rompre la destinée en prenant une route mauvaise, c'est elle qui
m'a rompu. Elle me rend ton jouet. Mais, malgré mon abaissement, je suis
de ceux dont la parole est sûre. Cette arme, la voici. Et maintenant,
maître, apprends-moi de quel nom je dois te saluer.
--Je voulais te le demander, répondit froidement le soldat; car je
m'appelle Omar tout court, Omar, sans nom de père; mais le marchand
Lagdar-ben-El-Arbi, du Ksour de Msilah, m'a affirmé que toi seul pouvais
me renseigner.
Mansour leva ses bras au-dessus de sa tête:
--Ladgar! Lagdar-ben-El-Arbi! C'est donc lui qui t'envoie! Lui qui t'a
conseillé? Je comprends, je comprends tout. O Meryem! Meryem!
--C'est le nom de ma mère, riposta le spahis. Pourquoi l'évoques-tu? Y
a-t-il quelque chose de commun entre elle et toi? Quand j'étais enfant,
mes petits camarades, ceux qui avaient un père, prononçaient en riant ce
nom devant moi et ils y ajoutaient celui de _Cabah_ (fille perdue), je
les battais, mais ils se liguaient tous contre moi et criaient plus fort
_Ben-Cabah! Ben-Cabah!_ fils de prostituée! fils de prostituée! Et c'est
moi l'insulté qui étais le battu. Je me révoltais plein de rage contre
cette injustice d'enfant, mais j'ai su depuis que c'était la justice des
hommes! Entends-tu, homme, Meryem, appelée _Cabah! Cabah!_ Ma mère au
doux visage et au regard modeste! Ma mère chassée avec son fils dans le
désert, comme on nous enseigne que jadis le fut Hadjira[14] par le
scélérat Ibrahim[15]; ma mère, errante dans les chemins sans asile et
morte dans la misère et sous l'affront. Et par la faute de qui? et par
le crime de qui? Pourquoi me regardes-tu, comme si tu voyais la face
d'un fantôme? Parle, homme! Ah! tandis qu'on t'appelait Mansour
l'Heureux, le bruit de tes insolentes bonnes fortunes est arrivé aux
oreilles d'un petit enfant qui s'appelait lui-même Omar le Maudit!
[Note 14: Agar.]
[Note 15: Abraham.]
Mansour voulut parler; il ne put. Sa gorge était sèche et son oeil
humide. Il tendit un bras vers le fils de Meryem et une larme coula sur
sa joue ridée.
--Réponds donc, homme, répéta Omar. Est-il vrai que tu puisses me dire
le nom de celui qui m'a engendré?
--Fils de _Meryem-bent-El-Kétib_, répondit enfin le Thaleb d'une voix
sourde, si tu connais le nom de ton père, pourquoi me le demandes-tu? Si
tu ne le connais pas, sache qu'il est à jamais souillé et il vaut mieux
que tu l'ignores. Pars en paix, et retourne vers celui qui t'a envoyé,
vers ce marchand Ladgar et dis-lui qu'il est... vengé.
--Je ferai comme tu le désires. Mais je veux entendre de ta bouche le
nom de celui qui m'a jeté aux flancs de Meryem.
--Ton insistance me peine. C'était assez d'humiliations en un jour. Que
veux-tu faire de ce nom?
--Le maudire!
Mansour courba la tête. Mais, se redressant tout à coup, il regarda son
fils en face:
--Écoute, dit-il. Je vois à tes paroles et plus encore au feu de tes
yeux que tu sais la vérité. Tu as raison, tu ne me dois rien que la
haine. Celui qui sème l'ivraie ne doit compter que sur une récolte
d'ivraie.
Mais entends ceci. Celle que tu vois, éplorée et écoutant avec épouvante
se déchirer le rideau que j'avais mis entre elle et les immondices de
la vie, celle-là est la fleur la plus suave de la plaine, et jamais, de
la mer aux flots bleus jusqu'à celle qui roule ses vagues grises au-delà
des palmiers, les croyants et les giaours n'ont vu pareille merveille.
Elle est souillée par toi, mais tu peux en effacer la souillure. Je te
la donne. Prends-la. En te la donnant de plein gré, je m'acquitte de
tout ce que je pouvais devoir au fils de Meryem. Adieu.
Il dit, et, baissant ses yeux farouches, il s'assit sur la natte de
jonc. Et, détachant de son cou le chapelet à grains d'ivoire, seule
relique qui lui restât de son père, il l'égrena fiévreusement, murmurant
d'une voix rauque «_Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!_». Il
essayait ainsi de faire taire sa pensée et de rester sourd à l'agonie de
son âme.
L'accent douloureux vibra jusque dans le coeur d'Afsia, et elle se
prosterna à ses pieds, suppliante.
--Non! garde-moi. Je ne veux pas aller avec lui. Permets-moi de rester
ici, je serai ta servante... ta servante seulement, Mansour.
Mais lui, s'enveloppant dans son infortune comme dans une écorce de
chêne, où heurtaient vainement les sanglots:
--Éloigne-toi, dit-il rudement; ce qui est fait est fait, ce qui est
dit est dit. Les pleurs peuvent laver la faute, ils glissent sur
l'affront. Va-t'en.
Puis, mettant ses regards en-dedans de lui-même, ne voulant plus rien
voir, ni rien entendre, il rabattit sur sa tête le capuchon de son
burnous et continua d'une voix forte:
_«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»_
Omar sourit, et, saisissant la jeune fille par le bras, l'entraîna au
dehors.
--Viens, dit-il, puisqu'il te chasse!
Mais sur le seuil elle s'arrêta, et, jetant un regard désolé sur cet
homme qui voulait s'isoler dans son malheur, sur cette chambre illuminée
pendant tant d'années de sa gaîté et de sa jeunesse, elle fut prise
d'angoisses, et s'attachant à la porte de sa petite main restée libre,
elle cria:
--Mansour! Mansour!
Mais lui, sans faire un mouvement, répétait son invocation:
_«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»_