Il courait plein de pensées, et arriva sans y songer à l'endroit où la
terre est humide et commence à se hérisser de glaïeuls.
Et comme il s'arrêtait, il entendit devant lui la voix gémissante crier:
--A l'aide! à l'aide!
--Toi, petit drôle, répondit le Thaleb! Où es-tu? Tu t'es chargé des
commissions du diable et le diable t'a lâché en chemin. Tu es dans la
boue avec tes vices! Restes-y.
--Sauve-moi, gémit l'enfant.
Mansour s'enfonçait dans les roseaux, par le sentier qui serpente autour
des flaques immobiles, lorsqu'il s'aperçut que ses chiens le suivaient.
Étonnés des mouvements de sa trique qu'il brandissait dans l'air,
menaçant d'invisibles ennemis, ils trottinaient silencieux, flairant une
piste, à une distance prudente.
Dans les roseaux noirs, il vit leurs yeux luisants.
--Chiens du diable, cria-t-il furieux, que venez-vous faire avec moi?
Qui vous a demandés, fils de louves? Pourquoi me suivez-vous comme des
djinns sinistres, misérables? au haouch, canailles! au haouch! voleurs!
au haouch!
Et il lança sur eux son bâton.
Ils battirent en retraite au galop, oreilles basses et queue serrée sous
les jambes; mais bientôt s'arrêtèrent tous trois, regardant leur maître
s'éloigner.
Il s'était remis à courir, car la voix plaintive retentissait plus fort,
avec un accent de détresse: «A l'aide! à l'aide!» Mais toujours à la
même distance et de l'autre côté d'un des bras du marais. Pour y
arriver, il devait faire un détour; il s'arrêta, hésitant à s'y décider,
et jeta un regard en arrière.
Le haouch était là-bas, bien loin déjà. Il eût pu voir encore sa
silhouette blanche dans la nuit claire; mais un gros nuage couvrait la
lune et il ne l'apercevait plus. Il ne distinguait même plus le bouquet
de la fraîche oasis épanoui autour comme un sourire du ciel. Tout
s'effaçait dans les grandes couches d'ombre.