Il avait pris son bâton et marchait à grands pas devant sa porte,
frappant l'air comme s'il frappait sur les têtes des calomniateurs,
croyant entendre déjà les huées et les rires.
--Non, cela ne sera pas. Les maudits ne me jetteront pas leurs insultes.
Hadars et Chaouias, vous savez comment je me nomme.
Je suis l'Heureux, l'Heureux et, jusqu'à la dernière heure, vous
baiserez mon étrier, et m'appellerez Seigneur!
Non, non, dût la vierge me supplier et mettre ses lèvres sur ma bouche,
m'enlaçant comme un rameau de lierre, mon coeur et mes sens resteront
comme le marbre de la mosquée.
Et la vierge, en effet, l'appela, le supplia et lui cria du seuil:
--Mansour, Mansour, reviens ici.
--Rentre, ma gazelle, répondit le Thaleb, ne cherche pas à me suivre;
détache les chiens; qu'ils veillent près de toi! entends-tu cette voix
en détresse. Je cours jusqu'aux premiers roseaux du marais.
--Mansour, ne va pas là-bas, je t'en conjure; Satan le mauvais est caché
dans les joncs, tendant comme une araignée sa toile de maléfices.
Le Thaleb sourit à ces paroles, qu'Afsia répétait d'après lui.
--Rassure-toi, enfant; il ne tend ses toiles que devant les jeunes
filles, les femmes et les faibles, mais les hommes comme moi, d'un coup
de bâton crèvent le tissu. Il n'y a là bas qu'un petit drôle venu ici
tout à l'heure et qui, sans doute, aura glissé dans quelque trou du
marais. Je reconnais sa voix? La malédiction tomberait sur ma tête si je
laissais périr cet enfant.
--Ne me laisse pas seule, Mansour. Je te jure que c'est un maléfice.
Reviens, écoute-moi, j'ai un aveu sur les lèvres.
Mais lui, craignant un nouvel assaut à ses sens:
--Un aveu, candide gazelle! Tu me le feras à mon retour. Ne crains rien:
les chiens feront bonne garde et ma vue ne quittera pas le haouch.
Reste, tofla, et pousse les verrous.
Et il se mit à courir.