Afsia avait bien entendu la voix de l'enfant, et avait tressailli. Elle
sentait maintenant qu'elle avait mal fait de garder le secret de son
aventure, et son instinct l'avertissait qu'une oeuvre louche se tramait
dans l'ombre par sa propre faute. Elle brûlait de tout avouer, mais ne
savait comment faire pour tout avouer et surtout comment commencer
l'aveu; elle ouvrait les lèvres, mais le feu lui montait au visage et sa
langue se glaçait. Alors elle s'appuyait plus étroitement contre
Mansour, implorant mentalement du fond du coeur le pardon de la faute.
Lui, la regardait, la pressant de ses mains fiévreuses. En apparence,
indifférent et calme, il était ému comme un adolescent à son premier
rendez-vous. Il fallait qu'il se reportât aux jours lointains de son
amour illicite avec sa belle-mère Meryem pour se rappeler un pareil
trouble. Que d'heures passées depuis! Que de semaines, que de mois, que
d'années! Les épis blancs de sa barbe étouffaient depuis longtemps les
noirs, et cependant il sentait se lever en lui les aboiements furieux
d'une passion de vingt ans!
Il la regardait; ses bras avaient glissé jusqu'à ses hanches, et il
voyait le sein virginal se soulever doucement sous la respiration de la
vierge.
Il voyait la bien-aimée toute blanche, toute enveloppée des voluptueux
rayonnements de sa grâce, de sa beauté, de sa parure et de ses parfums!
Elle était donc à lui, cette belle fille, à lui, le vieux bouc, à lui,
rien qu'à lui. C'était son bien, sa chose, sa fiancée, sa femme, et il
pouvait en jouir sur l'heure, s'il le désirait. Cette pensée faisait
bouillonner son sang; et le brûlant simoun qui avait soufflé tout le
jour, la toilette de la jeune fille, ses odeurs, ses ignorantes et
dangereuses familiarités, la tiède brise du soir, entrée par la porte
entr'ouverte, la nuit chaude et chargée de miasmes amoureux, le
rossignol chantant dans la saule, et, là-bas, les voix mélancoliques
qui saluaient, du milieu des roseaux, le doux lever de la lune, tout lui
criait: «Prends-la! Prends-la!»