XXV

Le lendemain, à l'heure où la campagne se baigne dans les molles clartés

de l'aube, où les touffes vertes des coteaux frissonnent aux premiers

baisers de la brise, à l'heure claire où l'alouette s'élève en chantant

dans le ciel, le spahis Omar se glissait dans les roseaux du marais

d'Ain-Chabrou.

Là, il attendit. Il avait la patience, qui vaut la force, et

l'opiniâtreté qui fait la réussite. C'était un homme plein de

ressources. Il savait chercher les lignes à travers les routes barrées.

Il ne disait pas: «Arrêtons-nous, voici l'obstacle.» Il ne disait pas:

«Sautons par-dessus l'obstacle.» Silencieux, il le tournait.

Dès son enfance, il s'était heurté aux hommes, et de ces heurts, avait

conservé des meurtrissures. Il avait dit en grandissant: «Je meurtrirai

à mon tour.» On ne lui connaissait pas de père, et il s'appelait Omar;

mais lorsqu'il vint s'offrir à _Dar-el-Bey_, à l'escadron des spahis de

Constantine, il présenta un cheval de prix de la race des _Bou-Ghareb_

et de bons certificats des Bureaux arabes. Aussi il avait été incorporé

sur-le-champ, et lorsque le fourrier qui inscrivait son nom lui demanda:

«Omar, fils de qui?» il répondit fièrement: _Bou-Skin_, père du sabre.

Tous les scribes avaient en riant levé la tête; mais devant son oeil

clair et hardi, les rires s'arrêtèrent, et le _marchef_ dit froidement:

«Inscrivez Omar-bou-Skin.»

Il était, à la vérité, sans peur, s'il n'était pas sans reproche; il le

prouva, en rougissant de sang musulman le sabre que lui confièrent les

Roumis. Il fut fidèle dans sa trahison et brave dans sa lâcheté. Chacun

doit vivre. Pour vivre, il faut des douros, et ce sont les Roumis qui

les vendent. Dieu seul connaît ses voies. On l'a payé par des grades,

et, bien qu'il ne fût qu'un bâtard, tous le tinrent de race noble.

Donc, caché dans les roseaux, le plus près possible du haouch, il

attendait patiemment. Il agissait avec prudence, il avait tâté le

terrain la veille, et, incertain de la réussite, il se demandait ce qui

allait arriver. Bientôt la porte s'ouvrit, et il vit paraître la blanche

silhouette d'Afsia. Il ne distinguait pas les traits, mais il devinait

la délicatesse des formes, et admirait la grâce des mouvements. Il lui

sembla qu'elle regardait du côté des roseaux, mais Mansour se montra et

elle s'enfonça dans son petit jardin.

--Elle n'a rien dit, murmura Omar, en voyant le thaleb s'accroupir

tranquillement à sa porte.

Il avait bien prévu qu'elle resterait silencieuse, que, sans connaître

le mal, elle aurait la secrète intuition que ce mot d'amour, que la

chèvre lui avait apporté la veille, était le mal, et, en fille de

Fathma, elle voudrait y goûter.

Il resta de longues heures, immobile, étudiant les lieux, comme un chef

de goums, près d'un douar qu'il veut raser; il guetta les allées et

venues du haouch, les chiens et surtout la chèvre. Elle vint brouter les

touffes de thym, près des roseaux; il la saisit, comme la veille, et lui

attacha aux cornes un second «je t'aime» qu'il tenait tout prêt.

Ainsi que les éclaireurs qui tâtent le camp ennemi en envoyant une balle

perdue sur les grand'gardes, il essayait un second coup sur le coeur

d'Afsia, puis, regagnant en rampant la route, il rentra, à l'heure de la

sieste, à Djenarah où, dans une alcôve tendue de _frechias_ de Tunis,

l'attendait, impatiente et toute parfumée de musc, une brune courtisane

des Ouled-Nayl.

L'amour au pays bleu · 第 83 / 120 题