Le lendemain, à l'heure où la campagne se baigne dans les molles clartés
de l'aube, où les touffes vertes des coteaux frissonnent aux premiers
baisers de la brise, à l'heure claire où l'alouette s'élève en chantant
dans le ciel, le spahis Omar se glissait dans les roseaux du marais
d'Ain-Chabrou.
Là, il attendit. Il avait la patience, qui vaut la force, et
l'opiniâtreté qui fait la réussite. C'était un homme plein de
ressources. Il savait chercher les lignes à travers les routes barrées.
Il ne disait pas: «Arrêtons-nous, voici l'obstacle.» Il ne disait pas:
«Sautons par-dessus l'obstacle.» Silencieux, il le tournait.
Dès son enfance, il s'était heurté aux hommes, et de ces heurts, avait
conservé des meurtrissures. Il avait dit en grandissant: «Je meurtrirai
à mon tour.» On ne lui connaissait pas de père, et il s'appelait Omar;
mais lorsqu'il vint s'offrir à _Dar-el-Bey_, à l'escadron des spahis de
Constantine, il présenta un cheval de prix de la race des _Bou-Ghareb_
et de bons certificats des Bureaux arabes. Aussi il avait été incorporé
sur-le-champ, et lorsque le fourrier qui inscrivait son nom lui demanda:
«Omar, fils de qui?» il répondit fièrement: _Bou-Skin_, père du sabre.
Tous les scribes avaient en riant levé la tête; mais devant son oeil
clair et hardi, les rires s'arrêtèrent, et le _marchef_ dit froidement:
«Inscrivez Omar-bou-Skin.»
Il était, à la vérité, sans peur, s'il n'était pas sans reproche; il le
prouva, en rougissant de sang musulman le sabre que lui confièrent les
Roumis. Il fut fidèle dans sa trahison et brave dans sa lâcheté. Chacun
doit vivre. Pour vivre, il faut des douros, et ce sont les Roumis qui
les vendent. Dieu seul connaît ses voies. On l'a payé par des grades,
et, bien qu'il ne fût qu'un bâtard, tous le tinrent de race noble.
Donc, caché dans les roseaux, le plus près possible du haouch, il
attendait patiemment. Il agissait avec prudence, il avait tâté le
terrain la veille, et, incertain de la réussite, il se demandait ce qui
allait arriver. Bientôt la porte s'ouvrit, et il vit paraître la blanche
silhouette d'Afsia. Il ne distinguait pas les traits, mais il devinait
la délicatesse des formes, et admirait la grâce des mouvements. Il lui
sembla qu'elle regardait du côté des roseaux, mais Mansour se montra et
elle s'enfonça dans son petit jardin.
--Elle n'a rien dit, murmura Omar, en voyant le thaleb s'accroupir
tranquillement à sa porte.
Il avait bien prévu qu'elle resterait silencieuse, que, sans connaître
le mal, elle aurait la secrète intuition que ce mot d'amour, que la
chèvre lui avait apporté la veille, était le mal, et, en fille de
Fathma, elle voudrait y goûter.
Il resta de longues heures, immobile, étudiant les lieux, comme un chef
de goums, près d'un douar qu'il veut raser; il guetta les allées et
venues du haouch, les chiens et surtout la chèvre. Elle vint brouter les
touffes de thym, près des roseaux; il la saisit, comme la veille, et lui
attacha aux cornes un second «je t'aime» qu'il tenait tout prêt.
Ainsi que les éclaireurs qui tâtent le camp ennemi en envoyant une balle
perdue sur les grand'gardes, il essayait un second coup sur le coeur
d'Afsia, puis, regagnant en rampant la route, il rentra, à l'heure de la
sieste, à Djenarah où, dans une alcôve tendue de _frechias_ de Tunis,
l'attendait, impatiente et toute parfumée de musc, une brune courtisane
des Ouled-Nayl.