Elle venait de mentir, d'instinct, sans savoir pourquoi, sans que
personne lui eut jamais enseigné le mensonge. Elle avait menti, parce
qu'elle était femme et faible, et que le mensonge est le refuge des
faibles.
Aux cornes de la chèvre, dans les blanches touffes de poil, un petit
morceau de carton, large comme un doigt d'enfant, se balançait à un
cordon de soie, et sur ce carton était écrit ce mot:
--_Naabek_! je t'aime.
Elle avait d'abord poussé un cri de surprise, mais en lisant le mot
magique, s'était ravisée et avait menti. Aimer! ce devait être mal,
puisqu'on se cachait pour le lui dire; et puisque c'était mal, elle
devait, elle aussi, le cacher.
Et elle se rappela une question jadis faite au Thaleb, et lui, qui
savait tout, n'y avait pas répondu.
--Qu'est-ce que l'amour?
Mais à ce mot: «je t'aime», la femme s'éveillait.
Cachant le talisman entre ses seins et, affectant un air tranquille,
elle se leva et alla présenter la _setla_ pleine de lait à Mansour.
Mais, saisie de trouble, elle jetait à la dérobée un regard effrayé
autour d'elle, se disant que quelque part, caché dans les cactus du
jardin ou les roseaux du marais, un inconnu l'observait. Sensation si
forte, qu'elle en était presque douloureuse, et l'enfant porta la main à
son coeur, battant sous sa dure mamelle un _tam-tam_ précipité.
Si elle avait eu son haik, elle l'eût ramené sur son visage, tant elle
était émue de se sentir ainsi déflorée par un regard curieux. Ce trouble
n'eût pas échappé à une mère, mais un père, même un amant, ne pouvait
rien voir, et le Thaleb ne vit rien.
Elle n'osa retourner au jardin et courut se réfugier dans sa chambre,
pour être seule avec elle-même et écouter ce que disaient les
battements de son coeur.
C'était un étonnement, une joie troublée, une crainte mêlée de plaisir.
Qui était-il? Où se cachait-il? Était-il jeune? Était-il beau? Etait-ce
le fils d'un émir ou d'un bach-agha? Comment l'aimait-il? Où l'avait-il
vue? Comment avait-il pu attacher ce charme aux cornes de la chèvre?
Et elle regardait timidement à travers la petite fenêtre grillée, vers
les marais d'Ain-Chabrou, curieuse, anxieuse, épouvantée, s'attendant à
voir se dresser tout à coup une tête d'homme au-dessus des roseaux.
Elle regarda, longtemps, jusqu'à ce que la nuit fut venue, mais elle ne
vit rien que la grande ligne sombre qui tranchait crûment sur la plaine
grise, dans les lueurs du couchant.