Elle aimait aussi à accompagner du regard les cavaliers des _goums_ aux
grands chapeaux de paille couverts de plumes d'autruches noires,
chevauchant dans la plaine en un désordre majestueux. Elle distinguait à
leurs burnous écarlates le caïd et les cheiks qui s'avançaient en tête,
les _mokalis_ au burnous bleu; les autres tout en blanc, le long fusil
haut sur la cuisse, suivant en groupe serré. Quelques-uns galopaient sur
les flancs de la troupe, soulevant des flots de poussière jaune. Elle
admirait les longues housses de soie flotter au vent, l'ardent reflet
des armes, les fanions verts au croissant argenté; elle écoutait les
joyeux accents du tam-tam et de la flûte, les bruyants éclats de la
poudre, et il lui semblait voir passer une féerie enveloppée dans un
nuage d'or.
Mais ce qu'elle préférait, c'étaient les files de cavaliers rouges qui
rayaient, deux ou trois fois par an, la large plaine grise. Ceux-là
marchaient deux par deux et en ordre. Ils n'avaient ni housse de soie,
ni plumes d'autruches; ils étaient uniformément habillés de blanc, de
rouge et de bleu. Un sabre au fourreau d'acier, passé sous la cuisse
gauche, s'allongeait sur le feutre noir de leur selle, et sur leur dos,
le cuivre et l'acier du fusil scintillaient au soleil.
C'était le peloton des spahis de Constantine, qui allait relever le
poste avancé de _Zery-bet-el-Oued_.
Elle les suivait longtemps, émue et pensive, prêtant l'oreille comme si
elle eût essayé d'entendre le cliquetis des lames dansant dans le
fourreau, ou le bruit des éperons et des étriers.
Car c'est ainsi: la femme aime le sabre, dont elle a peur. Créature
faible et douce, elle se sent attirée par la force des contrastes vers
le sanglant éclat des armes; elle se passionne pour _l'homme qui tue_.
Et Afsia eût bien voulu que le chemin fût plus près du haouch, afin de
contempler les faces mâles des soldats.
Elle se rappelait qu'étant plus petite et revenant de Djenarah, assise
sur la mule de Mansour, elle s'était croisée avec les cavaliers rouges
et l'un d'eux avait dit:
--Oh! l'heureuse rencontre! Enfants! voici la fiancée d'El-Messaoud. On
ne voit que ses grands yeux, mais ils brillent comme deux étoiles et
sont doux comme une source au milieu des sables. Homme, avec une telle
bénédiction sur ta selle, nul ne doit s'étonner qu'on t'aie surnommé
l'_Heureux_.
Les spahis attachaient leurs yeux ravis sur elle, et, à mesure qu'ils
passaient, disaient à Mansour:
--Homme, salut! Que le Prophète enveloppe la _tofla_ d'un manteau de
bénédictions.
--Qu'elle soit sur vous et les vôtres, répondait Mansour glorieux.
Ils continuaient leur route en silence. Mais dans tout groupe d'hommes,
il en est qui jettent la discorde et la haine, car, comme ils étaient à
quelques pas, un de ces maudits se tourna et cria:
--O l'Heureux! garde le bouton de rose jusqu'à ce qu'il soit éclos;
alors nous viendrons le cueillir.
Tous s'étaient mis à rire, et Mansour, frémissant de colère, avait
répondu:
--Il ne sera pas pour toi, fils de chien, qui sers les chiens.
Et les autres, que cette insulte irritait, répondirent:
--Nous le volerons: nous le volerons à la jolie fille. Il n'est pas fait
pour les vieux boucs.
Afsia n'avait rien compris, elle aurait bien voulu savoir ce qu'on
menaçait de lui voler; mais Mansour était si furieux qu'elle n'osa le
questionner, et quand elle lui en parla un peu plus tard, il lui ordonna
brusquement de se taire.
C'était la seule fois qu'il l'avait rudoyée; aussi, quand elle voyait
passer au loin les cavaliers rouges, elle se rappelait l'admiration de
leurs regards, les propos flatteurs à son adresse, la colère de Mansour
et leur moqueuse menace.