IX

Cependant Afsia grandissait et montait toute brillante dans la vie,

tandis que lui se courbait, descendant le chemin. Les enfants nous

poussent à la chute finale. Quand nous les voyons fleurir, nous

défleurissons, notre sève s'en va, quand la leur monte, et lorsqu'ils

sont en fleur, c'est que bientôt nous ne serons plus que le fruit

desséché.

Jeunesse d'un côté et vieillesse de l'autre, un vide s'ouvrait entre

eux; mais ni l'un ni l'autre ne le mesurait. Lui, sentant son coeur

jeune, ne voyait pas le corps usé; elle, inexpérimentée et naïve, ne

sentait encore ni son coeur, ni les exigences que la nature nous a

logées aux flancs.

Aimante et aimée, elle poussait doucement dans cette paix, ne

soupçonnant pas d'autre vie.

Haouch, jardin, saules au bord de la source, le marais et ses roseaux,

avec les vapeurs flottantes le matin, et le soir la brume légère, la

grande plaine grise, et, au-delà, la légère ondulation des montagnes

bleues, c'était sa patrie, ses horizons, son univers.

Elle y vivait indifférente au reste.

Parfois elle se tournait, en rêvant, du côté de la ville, essayant de

voir ses vieux murs lézardés, qui s'allongeaient au milieu de la

végétation échevelée de l'oasis; elle ne distinguait que la riante nappe

verte d'où s'élançait gracieusement le frêle minaret de la mosquée.

Elle avait un secret effroi de ces tas de maisons, de ce fourmillement

de gens et de bêtes, de ces hommes et de ces femmes qui, lorsqu'elle

passait sur sa mule, enveloppée dans les bras de Mansour, semblaient

vouloir la dévisager sous son voile.

Ah! comment pouvait-on respirer et vivre dans cet amoncellement de

pierres, ce mélange d'haleines, cet étouffement de poitrines! Comme elle

était bien mieux dans sa solitude, libre dans sa maison libre!

Elle y chantait en son âme des poèmes qu'elle n'avait appris dans aucun

livre d'homme, par aucune langue de femme, mais que lui soufflait à

l'oreille la voix grave des ouragans d'automne, lorsque, rués dans la

grande plaine, ils couchaient les roseaux sur le marais et secouaient

les burnous des cavaliers galopant au loin, courbés sur l'encolure des

buveurs d'air.

Ou bien, quand le ciel est rouge et jaune, elle écoutait venir le simoun

et, l'oeil noyé de plaisir, les narines dilatées, elle courait au-devant

de ses baisers de feu.

Ces symptômes alarmaient Mansour, qui lui criait:

--Pourquoi fais-tu ainsi? les morsures du simoun sont fatales aux jeunes

filles.

--Il ne mord pas, il caresse, répondait-elle; c'est bon.

D'autres fois, recueillie et attentive, on eût dit qu'elle attendait.

Elle souriait, rêvant peut-être à l'inconnu, qui tout à coup se lève

dans les destinées.

--A qui songes-tu? lui demandait le vieillard.

Et elle répondait:

--J'entends là-bas la chanson des oiseaux et j'écoute la caille parler

dans le champ d'orge. Toi qui sais tout, apprends-moi ce qu'elle dit.

X

Dans ses grands yeux noirs on lisait le reflet d'une âme où flotte un

vague étonnement; ses idées, non encore formulées, nageaient dans les

limbes de l'ignorance des choses; ses sentiments ou plutôt ses

sensations n'osaient et ne pouvaient éclore et se féconder à côté de cet

homme, dont les formidables passions avaient trop tôt mûri le corps.

L'amour des vieux est un foyer sans rayons; il s'émane d'eux une sorte

de rigidité et de froideur qui glace et paralyse. Les enfants élevés par

les vieillards s'étiolent comme des plantes poussées à l'ombre. Car ils

sont l'hiver, et l'épanouissement des jeunes a besoin de chaleur, de

force et de virilité.

Comme ces fleurs qui, aux froidures, ferment leurs pétales, Afsia

s'enfermait dans ses rêves bleus d'enfant, bâtissant, sans en rien dire,

dans sa petite cervelle, quelque brillant autel d'amour, avec la vague

intuition des filles les plus ignorantes de ce nom.

Parfois on apercevait, cheminant au fond de la plaine, la longue file

d'une caravane. Elle la suivait longtemps du regard, cherchant les hauts

palanquins où étaient cachées les filles des nomades, envoyant sa

pensée, avec un soupir, à celles qui allaient ainsi à travers les

étendues.

Le sang saharien, qui circulait dans ses veines, lui rappelait

qu'au-delà de la montagne il y avait les horizons sans limite, et elle

eût voulu y courir avec la pensée.

Mais le Thaleb, qui l'observait, ne manquait pas de lui dire:

--O folle entre les folles, tu trouves lourdes ta paix et ta quiétude.

Peux-tu envier celles qui, sous le soleil brillant ou les tempêtes des

horizons rouges, la gorge sèche et les yeux mangés par les sables,

suivent la destinée fatale de leur père et de leur époux. La vie, pour

elles, est une incessante lutte; et, toujours loin de leur pain et près

de leur soif, elles vont, elles vont enviant le pâtre assis sur le bord

du chemin et qui les regarde passer. Pendant des jours sans nombre,

elles aspirent au bonheur qui se jette à chaque heure devant toi et que

tu oublies de saisir.

--Quel bonheur? demandait Afsia.

--L'ombre, le repos et un ruisseau d'eau fraîche.

Et Afsia ne trouvait rien à répondre. Elle n'avait jamais eu ni faim, ni

soif. Elle avait un abri contre les journées trop chaudes et les nuits

trop humides, elle ne connaissait pas la douloureuse fatigue, ni les

saisissantes angoisses aux approches des périls. Mais elle se disait en

elle-même que toute la vie ne devait pas être là, dans le lourd

bien-être et dans la quiétude, et que si, hors de là, il y avait des

misères et des dangers, il devait y avoir de plus larges joies.

L'amour au pays bleu · 第 68 / 120 题