Cependant Afsia grandissait et montait toute brillante dans la vie,
tandis que lui se courbait, descendant le chemin. Les enfants nous
poussent à la chute finale. Quand nous les voyons fleurir, nous
défleurissons, notre sève s'en va, quand la leur monte, et lorsqu'ils
sont en fleur, c'est que bientôt nous ne serons plus que le fruit
desséché.
Jeunesse d'un côté et vieillesse de l'autre, un vide s'ouvrait entre
eux; mais ni l'un ni l'autre ne le mesurait. Lui, sentant son coeur
jeune, ne voyait pas le corps usé; elle, inexpérimentée et naïve, ne
sentait encore ni son coeur, ni les exigences que la nature nous a
logées aux flancs.
Aimante et aimée, elle poussait doucement dans cette paix, ne
soupçonnant pas d'autre vie.
Haouch, jardin, saules au bord de la source, le marais et ses roseaux,
avec les vapeurs flottantes le matin, et le soir la brume légère, la
grande plaine grise, et, au-delà, la légère ondulation des montagnes
bleues, c'était sa patrie, ses horizons, son univers.
Elle y vivait indifférente au reste.
Parfois elle se tournait, en rêvant, du côté de la ville, essayant de
voir ses vieux murs lézardés, qui s'allongeaient au milieu de la
végétation échevelée de l'oasis; elle ne distinguait que la riante nappe
verte d'où s'élançait gracieusement le frêle minaret de la mosquée.
Elle avait un secret effroi de ces tas de maisons, de ce fourmillement
de gens et de bêtes, de ces hommes et de ces femmes qui, lorsqu'elle
passait sur sa mule, enveloppée dans les bras de Mansour, semblaient
vouloir la dévisager sous son voile.
Ah! comment pouvait-on respirer et vivre dans cet amoncellement de
pierres, ce mélange d'haleines, cet étouffement de poitrines! Comme elle
était bien mieux dans sa solitude, libre dans sa maison libre!
Elle y chantait en son âme des poèmes qu'elle n'avait appris dans aucun
livre d'homme, par aucune langue de femme, mais que lui soufflait à
l'oreille la voix grave des ouragans d'automne, lorsque, rués dans la
grande plaine, ils couchaient les roseaux sur le marais et secouaient
les burnous des cavaliers galopant au loin, courbés sur l'encolure des
buveurs d'air.
Ou bien, quand le ciel est rouge et jaune, elle écoutait venir le simoun
et, l'oeil noyé de plaisir, les narines dilatées, elle courait au-devant
de ses baisers de feu.
Ces symptômes alarmaient Mansour, qui lui criait:
--Pourquoi fais-tu ainsi? les morsures du simoun sont fatales aux jeunes
filles.
--Il ne mord pas, il caresse, répondait-elle; c'est bon.
D'autres fois, recueillie et attentive, on eût dit qu'elle attendait.
Elle souriait, rêvant peut-être à l'inconnu, qui tout à coup se lève
dans les destinées.
--A qui songes-tu? lui demandait le vieillard.
Et elle répondait:
--J'entends là-bas la chanson des oiseaux et j'écoute la caille parler
dans le champ d'orge. Toi qui sais tout, apprends-moi ce qu'elle dit.
X
Dans ses grands yeux noirs on lisait le reflet d'une âme où flotte un
vague étonnement; ses idées, non encore formulées, nageaient dans les
limbes de l'ignorance des choses; ses sentiments ou plutôt ses
sensations n'osaient et ne pouvaient éclore et se féconder à côté de cet
homme, dont les formidables passions avaient trop tôt mûri le corps.
L'amour des vieux est un foyer sans rayons; il s'émane d'eux une sorte
de rigidité et de froideur qui glace et paralyse. Les enfants élevés par
les vieillards s'étiolent comme des plantes poussées à l'ombre. Car ils
sont l'hiver, et l'épanouissement des jeunes a besoin de chaleur, de
force et de virilité.
Comme ces fleurs qui, aux froidures, ferment leurs pétales, Afsia
s'enfermait dans ses rêves bleus d'enfant, bâtissant, sans en rien dire,
dans sa petite cervelle, quelque brillant autel d'amour, avec la vague
intuition des filles les plus ignorantes de ce nom.
Parfois on apercevait, cheminant au fond de la plaine, la longue file
d'une caravane. Elle la suivait longtemps du regard, cherchant les hauts
palanquins où étaient cachées les filles des nomades, envoyant sa
pensée, avec un soupir, à celles qui allaient ainsi à travers les
étendues.
Le sang saharien, qui circulait dans ses veines, lui rappelait
qu'au-delà de la montagne il y avait les horizons sans limite, et elle
eût voulu y courir avec la pensée.
Mais le Thaleb, qui l'observait, ne manquait pas de lui dire:
--O folle entre les folles, tu trouves lourdes ta paix et ta quiétude.
Peux-tu envier celles qui, sous le soleil brillant ou les tempêtes des
horizons rouges, la gorge sèche et les yeux mangés par les sables,
suivent la destinée fatale de leur père et de leur époux. La vie, pour
elles, est une incessante lutte; et, toujours loin de leur pain et près
de leur soif, elles vont, elles vont enviant le pâtre assis sur le bord
du chemin et qui les regarde passer. Pendant des jours sans nombre,
elles aspirent au bonheur qui se jette à chaque heure devant toi et que
tu oublies de saisir.
--Quel bonheur? demandait Afsia.
--L'ombre, le repos et un ruisseau d'eau fraîche.
Et Afsia ne trouvait rien à répondre. Elle n'avait jamais eu ni faim, ni
soif. Elle avait un abri contre les journées trop chaudes et les nuits
trop humides, elle ne connaissait pas la douloureuse fatigue, ni les
saisissantes angoisses aux approches des périls. Mais elle se disait en
elle-même que toute la vie ne devait pas être là, dans le lourd
bien-être et dans la quiétude, et que si, hors de là, il y avait des
misères et des dangers, il devait y avoir de plus larges joies.