Dans le frais bocage de son jardin vierge, jacassait une légion ailée de
joyeux et bruyants hôtes. Leur ramage la réveillait aussitôt que le
soleil glissait ses rayons par le grillage de bois doré de sa petite
fenêtre. Et vite, elle se levait et descendait au jardin. Elle y faisait
ses ablutions dans le petit ruisseau sous deux ou trois grands saules
que Mansour avait plantés, quand elle était toute petite, et qui
maintenant étendaient leurs bras chevelus jusque sur le toit du haouch.
Elle s'y mettait à l'ombre sans voile, et sous le feuillage vert, entre
le haouch et l'épaisse haie de cactus, dans le fourmillement des lis,
des jasmins et des roses, nul oeil indiscret n'eût pu l'apercevoir.
D'ailleurs, depuis qu'elle avait grandi, Mansour respectait ses petits
secrets de fille, et pendant sa toilette, l'_Oudou-el-Kebir_ que le
Prophète a prescrit comme acte religieux, sachant bien que la propreté
du corps est l'avant-garde de celle de l'âme, et que ceux qui ne se
lavent pas ont l'âme aussi sale que les flancs--pendant la grande
ablution alors que, nue et rayonnante de sa naissante beauté, elle
faisait couler sur ses épaules, ses seins, ses hanches et toutes ses
chairs jeunes et fermes, les vivifiants ruissellements de l'onde
fraîche, il n'eût pas voulu hasarder un regard. Il eût trop craint
d'être surpris par elle, et qu'alors une pensée mauvaise ne vînt
déflorer la virginité de ce coeur.
Il la laissait donc seule, plein de respect pour son enfantine chasteté,
faisant bonne garde au dehors, certain de la retrouver le jour où il la
voudrait, dans tout l'éblouissement de sa beauté immaculée.