VII

Après l'ablution, lorsqu'elle reparaissait sous le haik de laine, il se

plaisait à la voir se parer.

Tantôt il lui faisait revêtir le coquet costume des Mauresques

d'_El-Bahadja_ la guerrière[13]; tantôt il la voulait vêtue comme les

filles du Souf. D'autres fois, il l'enveloppait comme celles de

Constantine avec le foutah serré sur les hanches, ou la grande

_gandourah_ tombant aux talons. Mais ce qui lui plaisait le plus,

c'était de la voir, avec la simple tunique des nomades du Tell, ouverte

sur les côtés, les bras nus jusqu'aux épaules où s'attachaient les

boucles d'argent, et, aussi peu habillée qu'une fille puisse l'être,

vaquer aux travaux de l'intérieur et aller et venir dans la maison.

[Note 13: Alger.]

Car il savait que l'oisiveté souffle des pensées malsaines, et il

voulut, dans ce cercle étroit, ne jamais laisser ses heures vides.

Lorsqu'elle était toute petite, il avait installé près d'elle, les unes

après les autres, des filles des tentes et des filles des _Hadars_, et

sous ses yeux, sans qu'il les quittât d'une minute, elles apprirent à

l'enfant comment on façonne les _gandourah_, comment on tisse les haiks

et comme on brode sur la laine blanche les frais dessins de soie. Elle

savait encore, dans le grand plat de bois percé de trous, posé sur la

chaudière où cuisent les quartiers de viande, préparer l'appétissant

couscous, rehaussé de piment, d'oeufs durs et de blancs de poulets; elle

savait faire les galettes au miel, pétrir le pain d'orge et les gâteaux

de dattes.

Et aussi sur la _tarbouka_ sonore, elle savait chanter les chansons des

douars. Mais il avait soigneusement éloigné les églogues amoureuses. Les

hymnes de combat, le chant douloureux sur la perte d'Alger la brillante,

composaient seuls le répertoire; et dans cette bouche enfantine, avec la

douce mélodie de sa voix, cette poésie guerrière avait un charme

indicible.

Mais pendant ces leçons, toujours là, comme une vieille qui guette les

amours des jeunes, il ne souffrait pas qu'on lui parlât de choses

étrangères. Et un jour une _tofla_ des _Beni-Mzab_, qui lui enseignait

à mélanger sur la laine les fils d'or et de soie, ayant fredonné devant

elle ce refrain des douars:

J'attends mon bien-aimé;

D'amour, son oeil fier brille;

Et quand j'entends sa voix

Ou le bruit de ses pas

Ou le hennissement de son cheval,

Que je reconnais entre mille,

Il me semble mourir!

--Mourir! avait demandé Afsia; pourquoi mourir, puisqu'elle attend son

bien-aimé?

Devant cette innocence, la Mozabite se mit à rire, mais Mansour irrité

ne laissa pas à l'imprudente le temps de répondre.

--Va-t'en, dit-il, destructeuse de vertu, va trouver celui qui t'attend;

il doit être impatient, car je l'entends braire près du marais; va, va,

il a de quoi te satisfaire!

Aussi, élevée loin des femmes, à l'abri du coudoiement trop souvent

impur de petites amies viciées, elle était si chaste que, lorsque pour

la première fois elle entendit Mansour vanter orgueilleusement sa

virginité aux hommes de Djenarah, elle demanda ce qu'était une vierge.

--C'est une fille que n'a effleurée nulle pensée mauvaise, répondit-il.

--Les femmes de Djenarah ont-elles toutes des pensées mauvaises, que tu

as dit aux gens de la ville que leurs filles et leurs soeurs n'étaient

pas vierges. Qu'est-ce donc qu'une mauvaise pensée?

--Celle qu'on n'ose avouer sans rougir.

--Alors je n'en ai pas, dit-elle, et je suis vraiment vierge.

L'amour au pays bleu · 第 66 / 120 题