Après l'ablution, lorsqu'elle reparaissait sous le haik de laine, il se
plaisait à la voir se parer.
Tantôt il lui faisait revêtir le coquet costume des Mauresques
d'_El-Bahadja_ la guerrière[13]; tantôt il la voulait vêtue comme les
filles du Souf. D'autres fois, il l'enveloppait comme celles de
Constantine avec le foutah serré sur les hanches, ou la grande
_gandourah_ tombant aux talons. Mais ce qui lui plaisait le plus,
c'était de la voir, avec la simple tunique des nomades du Tell, ouverte
sur les côtés, les bras nus jusqu'aux épaules où s'attachaient les
boucles d'argent, et, aussi peu habillée qu'une fille puisse l'être,
vaquer aux travaux de l'intérieur et aller et venir dans la maison.
[Note 13: Alger.]
Car il savait que l'oisiveté souffle des pensées malsaines, et il
voulut, dans ce cercle étroit, ne jamais laisser ses heures vides.
Lorsqu'elle était toute petite, il avait installé près d'elle, les unes
après les autres, des filles des tentes et des filles des _Hadars_, et
sous ses yeux, sans qu'il les quittât d'une minute, elles apprirent à
l'enfant comment on façonne les _gandourah_, comment on tisse les haiks
et comme on brode sur la laine blanche les frais dessins de soie. Elle
savait encore, dans le grand plat de bois percé de trous, posé sur la
chaudière où cuisent les quartiers de viande, préparer l'appétissant
couscous, rehaussé de piment, d'oeufs durs et de blancs de poulets; elle
savait faire les galettes au miel, pétrir le pain d'orge et les gâteaux
de dattes.
Et aussi sur la _tarbouka_ sonore, elle savait chanter les chansons des
douars. Mais il avait soigneusement éloigné les églogues amoureuses. Les
hymnes de combat, le chant douloureux sur la perte d'Alger la brillante,
composaient seuls le répertoire; et dans cette bouche enfantine, avec la
douce mélodie de sa voix, cette poésie guerrière avait un charme
indicible.
Mais pendant ces leçons, toujours là, comme une vieille qui guette les
amours des jeunes, il ne souffrait pas qu'on lui parlât de choses
étrangères. Et un jour une _tofla_ des _Beni-Mzab_, qui lui enseignait
à mélanger sur la laine les fils d'or et de soie, ayant fredonné devant
elle ce refrain des douars:
J'attends mon bien-aimé;
D'amour, son oeil fier brille;
Et quand j'entends sa voix
Ou le bruit de ses pas
Ou le hennissement de son cheval,
Que je reconnais entre mille,
Il me semble mourir!
--Mourir! avait demandé Afsia; pourquoi mourir, puisqu'elle attend son
bien-aimé?
Devant cette innocence, la Mozabite se mit à rire, mais Mansour irrité
ne laissa pas à l'imprudente le temps de répondre.
--Va-t'en, dit-il, destructeuse de vertu, va trouver celui qui t'attend;
il doit être impatient, car je l'entends braire près du marais; va, va,
il a de quoi te satisfaire!
Aussi, élevée loin des femmes, à l'abri du coudoiement trop souvent
impur de petites amies viciées, elle était si chaste que, lorsque pour
la première fois elle entendit Mansour vanter orgueilleusement sa
virginité aux hommes de Djenarah, elle demanda ce qu'était une vierge.
--C'est une fille que n'a effleurée nulle pensée mauvaise, répondit-il.
--Les femmes de Djenarah ont-elles toutes des pensées mauvaises, que tu
as dit aux gens de la ville que leurs filles et leurs soeurs n'étaient
pas vierges. Qu'est-ce donc qu'une mauvaise pensée?
--Celle qu'on n'ose avouer sans rougir.
--Alors je n'en ai pas, dit-elle, et je suis vraiment vierge.