IV

Derrière et sur les côtés du haouch croissait avec l'enfant un petit

jardin entouré d'une haie de figuiers de Barbarie. Le ruisseau qui

filtrait au bas de la montagne venait l'arroser en courant, avant de se

perdre dans les roseaux du marais. Quelques coups de pioche, des plants

et une poignée de semences transformèrent un tas de broussailles en

Éden. Des pastèques et des grenades, des oranges et des ceps de vigne,

des mûriers et des jujubiers poussaient pêle-mêle au gré des caprices du

planteur et la nature luxuriante jeta sur le tout son magique manteau.

Dans ce sol vierge et chaud, en un désordre pittoresque et harmonieux,

les fleurs abondaient vigoureuses et parfumées.

Des fleurs, des légumes et des fruits, ils ne demandaient rien de plus.

Mais le caïd envoyait de temps à autre du couscous blanc comme du riz et

des dattes de Biskara. Quand Mansour voulait un mouton, il faisait

prévenir son frère. Alors on choisissait dans le grand troupeau qui

paissait dans la vallée au nord de Djenarah.

Parfois, pour distraire l'enfant ou faire quelque achat, il allait à la

ville. Il chargeait un des chameliers dont les _mahara_ broutaient les

touffes de _chiehh_ dans la plaine, de surveiller le haouch. Il lui

donnait deux _sordis_, une setla pleine de couscous, ou bien la tête

d'un mouton, et partait tranquille.

De plus, il s'était procuré trois veilleurs de nuit, de cette bonne race

qui mange les hommes, issue de l'accouplement des louves avec les chiens

des oasis. Sans crainte du cavalier, ils se jettent au ventre des

chevaux, mordent la trique qui les frappe et mettent les rôdeurs en

pièces, puis dans les entrailles du larron, ils font large ripaille.

Avec de telles sentinelles, les voleurs de jour pas plus que ceux de

nuit n'eussent osé approcher. Ils savaient, du reste, ne trouver là ni

douros, ni étoffes précieuses, ni bijoux luxueux. Les douros de Mansour

reposaient dans les _fondouks_ du caïd, et ses biens, les gras

troupeaux, paissaient de l'autre côté du Djebel. Le seul trésor était

Afsia; mais sur nos marchés, ce genre de joyau n'a plus de cours.

Il emmenait donc la petite fille, assise devant lui sur la selle de sa

jument ou le _berda_ de sa mule. Les passants se les montraient en riant

et disaient:

--Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!

Mais il répondait en colère:

--Oui, c'est ma fiancée, et elle sera vierge au matin des noces. Fils de

Fathma, pouvez-vous en dire autant des vôtres? Pouvez-vous, enfants du

péché, jurer de même de vos filles et de vos soeurs?

Alors ils haussaient les épaules, riant plus fort:

--_Adda maboul!_ Il est fou! disaient-ils.

Mais d'autres ajoutaient:

--Le doigt de Dieu s'est posé sur son front. Enfants, ne raillez pas cet

homme. Il méritera jusqu'à la mort son surnom d'El-Messaoud.

V

Cependant la fiancée poussait comme un jeune palmier, frêle et délicate

d'abord, mais laissant pressentir qu'elle serait savoureuse.

Encore une fois, l'_Heureux_ était le bien-nommé; car il eût pu arriver

que l'enfant fût laide, mais elle se montrait déjà beauté parfaite;

exquise et suave comme les sultanes chantées par nos poètes; belle comme

les houris que peignent vos artistes d'Occident.

Ivresse pour le coeur et pour l'oeil; tout charmait en elle, depuis

l'ongle rose de son petit orteil jusqu'à ses longs cheveux, plus fins

que la soie et si noirs qu'ils jetaient des reflets bleus.

Son visage enfantin aux tons chauds et dorés, ses lèvres rouges, la plus

délicieuse des coupes d'amour, ses grands yeux rayonnant de clartés,

faisaient présager une de ces beautés ruisselantes de sève comme il n'en

éclot que sous l'ardent soleil.

Mansour ne pouvait assez en repaître ses regards. Il s'admirait dans son

oeuvre, fier comme s'il l'eût engendrée. Il aurait rempli un livre aussi

gros que le Koran rien qu'à détailler, énumérer, vanter ses charmes,

ceux qu'il voyait, ceux qu'il entrevoyait et ceux qu'il ne faisait que

deviner.

Était-il père? Était-il amant? Il ne le savait lui-même. Il était tous

les deux, et les deux amours se fondaient en un seul, chaste, austère et

fort.

Devant cette enfant, il croyait redevenir jeune; il se trouvait tout

léger et tout aise; il ne sentait plus ses membres raidis; il ne voyait

plus l'écorce rude, l'enveloppe usée qui recouvrait son coeur resté

vert.

Toutes ses maîtresses passées, il les retrouvait en elle, mais elle

était plus belle que toutes; elle réunissait les beautés éparses chez

les autres et qui, une à une, l'avaient séduit. De _Fathma_, elle avait

les longs cheveux de soie qui, dénoués, descendaient en chatoyantes

cascades, plus bas que les reins; de _Meryem_, la première, les yeux à

l'éclat des sabres tirés au soleil; elle avait le pied mignon

d'_Embarka_ la Saharienne, les formes rondes et chastes de la seconde

_Meryem_, le nez aquilin de _Yamina_; ses dents brillaient d'une

bleuâtre blancheur comme les dents de _Mabrouka_, et les fines attaches

de ses membres lui rappelaient _Aicha_, la danseuse que les jeunes

hommes de Biskara ont appelé _la Divine_.

Toute cette nuée d'amour, nimbe de certaines femmes; ces parfums

innommés exhalés d'elles, venus on ne sait d'où, de leurs cheveux, de

leur sein, des plis de leur robe, enivrant mélange, rose et violette,

lait et nard, encens et musc, lis et jasmin, terre et ciel, délicieuses

et sauvages âcretés de la brune et voluptueuses suavités de la blonde,

odeurs de la femme aimée qui vous suivent dans les rêves et qu'on aspire

tout ému au réveil, elle les avait.

Et lui, l'_Heureux_, se repaissait de tout cela.

Il la flairait comme on flaire un fruit savoureux avant d'oser y mordre.

Il s'en grisait le coeur et la cervelle, mais sans jamais rien laisser

paraître, de crainte d'effaroucher sa native pudeur, ne soupçonnant pas

dans sa science du vice, qu'elle était si ignorante que rien n'eût pu

l'effaroucher.

Et devant elle, il oubliait les blasphèmes que jadis il avait répété

tant de fois au temps où, blasé et repu, ses scandaleuses amours

défrayaient les conversations intimes des filles des tribus:

«La femme est fille du mal.

»La femme a inventé le vice.

»La ruse est sortie du front de la femme, le mensonge de sa bouche, la

gangrène de ses flancs.

»La plus pure d'entre elles laisse au coeur une plaie et au corps une

souillure.

»Insensés, vous cherchez une épouse parfaite, et le Prophète lui-même en

les comptant depuis la mère des hommes, n'en a trouvé que quatre[12].»

[Note 12: Voici les noms des quatre femmes que Mohammed a jugées

parfaites: Asia, femme de Pharaon; Marie, mère de Jésus; Khadidja, sa

première épouse, et Fathma, sa fille, qui fut mariée à Ali.]

Mais il disait à genoux, veillant sur son sommeil:

«La femme, c'est l'ange, la joie, le bien et la vie!»

L'amour au pays bleu · 第 64 / 120 题