Derrière et sur les côtés du haouch croissait avec l'enfant un petit
jardin entouré d'une haie de figuiers de Barbarie. Le ruisseau qui
filtrait au bas de la montagne venait l'arroser en courant, avant de se
perdre dans les roseaux du marais. Quelques coups de pioche, des plants
et une poignée de semences transformèrent un tas de broussailles en
Éden. Des pastèques et des grenades, des oranges et des ceps de vigne,
des mûriers et des jujubiers poussaient pêle-mêle au gré des caprices du
planteur et la nature luxuriante jeta sur le tout son magique manteau.
Dans ce sol vierge et chaud, en un désordre pittoresque et harmonieux,
les fleurs abondaient vigoureuses et parfumées.
Des fleurs, des légumes et des fruits, ils ne demandaient rien de plus.
Mais le caïd envoyait de temps à autre du couscous blanc comme du riz et
des dattes de Biskara. Quand Mansour voulait un mouton, il faisait
prévenir son frère. Alors on choisissait dans le grand troupeau qui
paissait dans la vallée au nord de Djenarah.
Parfois, pour distraire l'enfant ou faire quelque achat, il allait à la
ville. Il chargeait un des chameliers dont les _mahara_ broutaient les
touffes de _chiehh_ dans la plaine, de surveiller le haouch. Il lui
donnait deux _sordis_, une setla pleine de couscous, ou bien la tête
d'un mouton, et partait tranquille.
De plus, il s'était procuré trois veilleurs de nuit, de cette bonne race
qui mange les hommes, issue de l'accouplement des louves avec les chiens
des oasis. Sans crainte du cavalier, ils se jettent au ventre des
chevaux, mordent la trique qui les frappe et mettent les rôdeurs en
pièces, puis dans les entrailles du larron, ils font large ripaille.
Avec de telles sentinelles, les voleurs de jour pas plus que ceux de
nuit n'eussent osé approcher. Ils savaient, du reste, ne trouver là ni
douros, ni étoffes précieuses, ni bijoux luxueux. Les douros de Mansour
reposaient dans les _fondouks_ du caïd, et ses biens, les gras
troupeaux, paissaient de l'autre côté du Djebel. Le seul trésor était
Afsia; mais sur nos marchés, ce genre de joyau n'a plus de cours.
Il emmenait donc la petite fille, assise devant lui sur la selle de sa
jument ou le _berda_ de sa mule. Les passants se les montraient en riant
et disaient:
--Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!
Mais il répondait en colère:
--Oui, c'est ma fiancée, et elle sera vierge au matin des noces. Fils de
Fathma, pouvez-vous en dire autant des vôtres? Pouvez-vous, enfants du
péché, jurer de même de vos filles et de vos soeurs?
Alors ils haussaient les épaules, riant plus fort:
--_Adda maboul!_ Il est fou! disaient-ils.
Mais d'autres ajoutaient:
--Le doigt de Dieu s'est posé sur son front. Enfants, ne raillez pas cet
homme. Il méritera jusqu'à la mort son surnom d'El-Messaoud.
V
Cependant la fiancée poussait comme un jeune palmier, frêle et délicate
d'abord, mais laissant pressentir qu'elle serait savoureuse.
Encore une fois, l'_Heureux_ était le bien-nommé; car il eût pu arriver
que l'enfant fût laide, mais elle se montrait déjà beauté parfaite;
exquise et suave comme les sultanes chantées par nos poètes; belle comme
les houris que peignent vos artistes d'Occident.
Ivresse pour le coeur et pour l'oeil; tout charmait en elle, depuis
l'ongle rose de son petit orteil jusqu'à ses longs cheveux, plus fins
que la soie et si noirs qu'ils jetaient des reflets bleus.
Son visage enfantin aux tons chauds et dorés, ses lèvres rouges, la plus
délicieuse des coupes d'amour, ses grands yeux rayonnant de clartés,
faisaient présager une de ces beautés ruisselantes de sève comme il n'en
éclot que sous l'ardent soleil.
Mansour ne pouvait assez en repaître ses regards. Il s'admirait dans son
oeuvre, fier comme s'il l'eût engendrée. Il aurait rempli un livre aussi
gros que le Koran rien qu'à détailler, énumérer, vanter ses charmes,
ceux qu'il voyait, ceux qu'il entrevoyait et ceux qu'il ne faisait que
deviner.
Était-il père? Était-il amant? Il ne le savait lui-même. Il était tous
les deux, et les deux amours se fondaient en un seul, chaste, austère et
fort.
Devant cette enfant, il croyait redevenir jeune; il se trouvait tout
léger et tout aise; il ne sentait plus ses membres raidis; il ne voyait
plus l'écorce rude, l'enveloppe usée qui recouvrait son coeur resté
vert.
Toutes ses maîtresses passées, il les retrouvait en elle, mais elle
était plus belle que toutes; elle réunissait les beautés éparses chez
les autres et qui, une à une, l'avaient séduit. De _Fathma_, elle avait
les longs cheveux de soie qui, dénoués, descendaient en chatoyantes
cascades, plus bas que les reins; de _Meryem_, la première, les yeux à
l'éclat des sabres tirés au soleil; elle avait le pied mignon
d'_Embarka_ la Saharienne, les formes rondes et chastes de la seconde
_Meryem_, le nez aquilin de _Yamina_; ses dents brillaient d'une
bleuâtre blancheur comme les dents de _Mabrouka_, et les fines attaches
de ses membres lui rappelaient _Aicha_, la danseuse que les jeunes
hommes de Biskara ont appelé _la Divine_.
Toute cette nuée d'amour, nimbe de certaines femmes; ces parfums
innommés exhalés d'elles, venus on ne sait d'où, de leurs cheveux, de
leur sein, des plis de leur robe, enivrant mélange, rose et violette,
lait et nard, encens et musc, lis et jasmin, terre et ciel, délicieuses
et sauvages âcretés de la brune et voluptueuses suavités de la blonde,
odeurs de la femme aimée qui vous suivent dans les rêves et qu'on aspire
tout ému au réveil, elle les avait.
Et lui, l'_Heureux_, se repaissait de tout cela.
Il la flairait comme on flaire un fruit savoureux avant d'oser y mordre.
Il s'en grisait le coeur et la cervelle, mais sans jamais rien laisser
paraître, de crainte d'effaroucher sa native pudeur, ne soupçonnant pas
dans sa science du vice, qu'elle était si ignorante que rien n'eût pu
l'effaroucher.
Et devant elle, il oubliait les blasphèmes que jadis il avait répété
tant de fois au temps où, blasé et repu, ses scandaleuses amours
défrayaient les conversations intimes des filles des tribus:
«La femme est fille du mal.
»La femme a inventé le vice.
»La ruse est sortie du front de la femme, le mensonge de sa bouche, la
gangrène de ses flancs.
»La plus pure d'entre elles laisse au coeur une plaie et au corps une
souillure.
»Insensés, vous cherchez une épouse parfaite, et le Prophète lui-même en
les comptant depuis la mère des hommes, n'en a trouvé que quatre[12].»
[Note 12: Voici les noms des quatre femmes que Mohammed a jugées
parfaites: Asia, femme de Pharaon; Marie, mère de Jésus; Khadidja, sa
première épouse, et Fathma, sa fille, qui fut mariée à Ali.]
Mais il disait à genoux, veillant sur son sommeil:
«La femme, c'est l'ange, la joie, le bien et la vie!»