Et désormais ses aspirations, ses ambitions, ses désirs autrefois jamais
satisfaits, ses passions et ses inquiétudes, s'absorbèrent en cette
enfant. La belle petite tête brune semblait avoir chassé de son coeur
les pensées sombres et mauvaises. Radieuse lumière, elle effaçait les
noires esquisses des regrets du passé.
Rien autour de lui qui pût le distraire, et il l'enveloppait des chaudes
effluves de son amour, se disant qu'il saurait bien mettre entre elle et
le monde externe une si douce atmosphère de parfums, de caresses et de
bien-être, que même grandissant, elle n'aurait pas le désir de regarder
au-delà.
Parfois, lorsqu'elle jouait sur le seuil du haouch, il l'appelait, et
l'enfant accourait, toute rieuse. Il la prenait sur ses genoux, passait
la main sur son front, mesurait la longueur de ses cheveux, se mirait
dans ses grands yeux noirs, souriait à ses lèvres, rouges comme des
grenades ouvertes, regardait les blanches perles de sa bouche et se
plaisait à enfermer dans ses doigts ses petits pieds nus. Il la berçait
en chantant quelque vieux refrain du Tell, et l'enfant se sentant aimée,
souriait à la vie et s'endormait dans ce tiède édredon de soins et
d'amour. Elle jetait la gaîté autour d'elle, comme le soleil jette ses
rayons, illuminant tout de sa présence. Quand elle s'éveillait, c'était
un ruissellement de joie. La petite maison vibrait de sa gaîté,
retentissait de ses rires, s'ensoleillait de ses yeux. Le chien
gambadait autour d'elle, les poules caquetaient bruyamment dans ses
jambes, le coq battait ses flancs de ses ailes diaprées, lançant dans
l'air son chant d'allégresse, les moineaux pépiaient, le merle voisin
lui criait: _Salamelek_! _Salamelek_! et jusqu'à la chèvre, sa seconde
nourrice, qui accourait de loin en sautant, lorsqu'elle l'appelait de sa
voix fraîche: _Maaza_! _Maaza_!
Aux rayonnements de ses grands yeux tout se chauffait et s'épanouissait,
et Mansour, le coeur dilaté, sentait qu'alors seulement il méritait son
nom d'Heureux.