Mais chaque jour il hésitait, assailli d'appréhensions.
Ce qu'il redoutait, c'était de ne pas humer les premiers parfums de la
fleur qu'il cueillerait pour embaumer le reste de ses ans.
Être dupé pendant le mariage est une honte--du moins d'après les
préjugés des hommes qui attachent la honte à un acte auquel ils sont
étrangers,--mais dupé avant! quelle misère!
Payer comme neuve une marchandise avariée; acheter une orange déjà sucée
par un autre; fouiller dans une pastèque vide; ouvrir une grenade où il
n'y a plus de pépins; verser son bonheur dans un vase et trouver une
fissure au fond!
Voilà ce qu'il ne voulait pas. Il le jura sur les cendres de son père,
oubliant son compte avec l'éternelle Justice.
Le Prophète a dit: «La femme doit être obéissante et soumise. Elle doit
conserver, en l'absence du mari, ce qui n'appartient qu'au mari.
Celle-là est vertueuse, elle fait la joie de l'époux, l'orgueil de la
famille, et ses actes sont inscrits au livre des bonnes oeuvres.
Honore-la à l'égal des anges.»
--Mais celle-là, se demandait-il, où est-elle?
Il avait longtemps cherché, bravant la loi du Koran qui punit
l'adultère. Il avait cherché du Midi au Nord, dans le Sahara et dans le
Tell, sous la maison de poil du _bedoui_ ou dans la maison de pierre du
_hadar_, et partout trouvé des épouses faciles. Avec les plus farouches,
le succès avait été une question d'adresse, de _douros_ et de temps.
Peut-être frappait-il aux mauvaises portes, mais cependant il entendait
chacun dire:
--Mes femmes, à moi, sont fidèles.
Et pour les filles, mêmes banalités. Coeurs et corps prêts à s'ouvrir au
premier qui se présente, et il fallait arriver de bonne heure pour s'y
trouver le premier.
Comment compter sur une fille sage, lui qui vit de jeunes hommes
prendre pour épouses plus d'une dont il avait acheté l'honneur et qui
disaient le lendemain des noces:
--Le ventre de ma bien-aimée était vierge, comme celui de
Lalla-Fathma[5].
[Note 5: Voir l'_Homme qui tue_.]
L'heureux époux parlait avec conviction, mais Mansour pensait, en
souriant, que par les tribus aussi bien que dans les cités, il est
d'habiles matrones.
Il songeait alors et se rappelait; ce n'est pas impunément que l'on
fouille dans les cendres du passé.
--Meryem! Meryem!
Ce nom revenait à lui, triste et doux, radieux et lamentable.
Il avait cru parfois l'effacer dans les étourdissements de sa jeunesse
et les mâles passions de l'âge mûr.
Il avait cru lui creuser une fosse, l'enfouir comme un cadavre et jeter
dessus les pelletées de noms de toutes ses maîtresses d'un jour; il le
croyait bien enterré et bien oublié, mais voilà maintenant que l'âge
viril s'en allait et qu'il frappait aux portes de la vieillesse, le
souvenir enseveli se dressait tout à coup et, se dépouillant de son
linceul d'oubli, étalait, vivante et vengeresse, cette terrible épave de
jadis:
--Meryem! Meryem!