Mais l'âge vint, hôte non convié; il vint un matin frapper à sa porte.
Mansour se réveilla en sursaut, rêvant de son vieux père, et se
soulevant sur le coude, il se trouva les membres roidis.
Il s'étonna et dit: «Qu'est-ce?» Alors il remarqua pour la première fois
que sa barbe n'était plus noire; et comme ses poils, un à un, se
vêtissaient de blanc, ses heures se vêtirent de deuil.
Sous le haik qui couvrait son front, il n'avait pas songé encore à
compter les rides. La fantaisie lui prit de les voir, et, devant sa
glace muette et brutale, il se demanda, soucieux, quelle lourde charrue
creusait ces sillons.
C'était la charrue de la débauche, celle que ne suit pas le semeur et
qui laisse les sillons stériles.
Et une femme, qu'il convoitait depuis longtemps, lui dit en face:
--Va-t'en, tu es vieux!
Ainsi donc, il était vieux, lui qui croyait sa jeunesse éternelle; il
était vieux, puisqu'une femme osait le lui dire. L'amour qui l'avait
tant gorgé lui faisait enfin banqueroute.
Ce fut le coup de massue.
Son cerveau en resta fêlé. Lui, «l'Heureux», n'allait donc plus l'être;
lui, accoutumé à plier la fortune à ses caprices, allait-il à son tour
devenir le jouet des caprices?
Il ne le croyait pas; ne voulait pas le croire; il essaya ailleurs; mais
partout on lui dit:
--Tu es vieux!
--Elles se sont donné le mot, pensa-t-il.
Car il se sentait jeune, en dépit de ses poils gris et de la roideur de
ses membres. Si le corps avait vieilli, le coeur, resté le même, n'avait
que vingt ans.
Cependant le vide se faisait autour de lui, car tous le haïssaient; ses
anciens compagnons et ses admirateurs d'autrefois, devenus époux et
pères, le tenaient avec soin, depuis longtemps, à l'écart. Célibataire
stérile et jaloux, il se voyait entouré de défiance et de haine.
Qu'allait-il faire? Après s'être si longtemps repu aux frais et aux
dépens des autres, il ne lui restait plus qu'à se repaître à son propre
compte et à ses propres risques. Certes, malgré les larges brèches
creusées dans son avoir par les vingt années de jouissance, il était
assez riche pour acheter une femme et la choisir parmi les belles; mais
c'était une affaire grave.
Il avait joué tant de maris! ne serait-il pas joué à son tour? Lui, si
audacieux et si habile, trouverait-il enfin son maître?
C'est écrit: «Celui qui a trompé sera trompé; celui qui a battu sera
battu; celui qui a volé sera volé; et celui qui a souillé la femme de
son voisin, s'endormira enveloppé de souillures. Le mal doit être
rétribué par le mal.»