Le temps s'écoula; on espérait toujours. Par moment le bruit des
batailles apportait son nom jusqu'au douar. C'était tout. Mais on
attendait encore, lorsqu'un matin le douar fut emporté comme par un
tourbillon du simoun.
Au jour levant, à l'heure où l'on trouve l'homme sans fusil, la jument
sans bride et la femme sans ceinture, les Roumis passèrent; et le soleil
n'était pas encore haut dans le ciel qu'il ne restait plus rien dans la
plaine.
Du douar aux soixante-dix tentes, des troupeaux que jadis gardait
Mansour, de la belle Meryem, de l'altière Kradidja, du vieux cheik et de
la fraction des _Ouled-Sidi-Abid_, il n'y eut plus que le souvenir.
Au crépuscule, les rôdeurs de nuit se jetèrent sur les cadavres. Ils
virent des femmes éventrées qu'avaient violées les cavaliers du
_Magzen_. C'est la guerre. Elles avaient été dépouillées de leurs
anneaux d'argent, de leurs bracelets et de leurs bagues. A chaque peine
son salaire; le soldat, qui vend sa vie, doit jouir après le combat.
Cependant on trouva sur le coeur de l'une d'elles une amulette qui
cachait un petit anneau d'argent.
Il n'y avait plus à _razer_ que des burnous sanglants, des tentes
trouées, des lambeaux de haik; ils les volèrent, laissant le reste aux
chacals.
Il faut bien que le pauvre vive.