Il rejoignit les goums, et dans les heures rouges où le sabre boit le
sang, où l'oeil rencontre l'oeil, il se conduisit de telle sorte que les
vieux guerriers lui dirent après la bataille:
«C'est bien.»
Il augmenta le renom de sa tribu. On disait: «Celui-là est des
_Ouled-Sidi-Abid!_» et le vieux cheik Ahmed tressaillit d'orgueil, car
un jour il entendit ces paroles: «Voici le père de Mansour le Brave.»
Mais il ne le revit plus; et Meryem non plus ne devait le revoir. Elle
cherchait à oublier, mais longtemps elle attendit. Bien souvent elle
interrogea la plaine du côté où le soleil se lève et du côté où il se
couche, au Midi et au Nord, se demandant: «D'où donc et quand
viendra-t-il?» Et lorsqu'à l'extrémité de l'horizon elle voyait poindre
un groupe de cavaliers ou se lever un petit nuage de poussière, tout son
être tressaillait et elle disait: «C'est lui!»
--C'est lui! répétait le cheik, qui fouillait aussi la plaine, et une
larme de joie perlait au bord de sa paupière ridée.
--C'est lui! répétait la vieille Kradidja, toute frémissante; Dieu m'a
entendue, je ne mourrai pas sans revoir le premier et le plus beau fruit
de mes entrailles.
Et les serviteurs et les servantes, et les hommes du douar regardaient
aussi et disaient: «C'est lui!»
Mais jamais ce ne fut lui. Les semaines, les mois, les années passèrent
sans ramener ni le fils aîné du cheik ni le fils aîné de Naama. Une fois
cependant, tous crurent l'apercevoir, et une grande joie et un grand
trouble emplirent leur coeur. On vit venir un cavalier monté sur un
cheval que le douar entier reconnut pour le fils de la Buveuse d'Air.
--C'est lui! c'est lui! Kradidja! Meryem! Qu'on tue le plus gros mouton.
C'est lui! Femmes, déroulez le vieux tapis de Tunis. O mes enfants, je
vais pouvoir mourir. C'est Mansour! mon fils! ô mon fils!
Et tous couraient agités, disant:
--Holà! jeunes hommes! Debout! Fête au douar! Que la poudre salue le
Brave! Voilà Mansour-ben-Ahmed!
Ils ne l'appelaient plus par dérision le _Thaleb_, mais ils criaient
tous à la fois:
--Le Brave! le Brave! _Marhababek! Marhababek!_ Sois le bienvenu! Sois
le bienvenu!
Meryem pâlissait et tremblait comme si la fièvre d'_El-Meridj_ avait
passé dans ses veines, et la vieille Kradidja la gourmanda en la
secouant avec rudesse:
--Eh bien, femme! eh bien, du courage! ou ta honte va se trahir!
Mais le cavalier s'était arrêté à une portée de fusil et restait
immobile.
Il voyait les préparatifs faits en son honneur et il ne bougeait plus.
Alors le vieillard s'avança à sa rencontre, suivi d'un groupe d'hommes,
et comme il s'étonnait de le voir arrêté à la même place, retenant son
cheval qui piétinait d'impatience, saluant de ses hennissements joyeux
les tentes des _Ouled-Ascars_, il agita son burnous et cria d'une voix
forte:
--Mais viens donc! Mais viens donc!
Et il lut tendait les bras, puis montrait son coeur.
Les hommes du douar agitaient aussi leurs burnous et criaient:
--Mansour! Mansour! _Marhababek! Marhababek!_
Soudain ils virent le cavalier lever sa main droite.
Il la tint longtemps étendue dans la direction du douar; ensuite, la
portant à sa bouche, il semblait envoyer toute son âme dans un baiser.
C'était le premier salut et le dernier adieu de Mansour, à la face
vénérable et à la barbe blanchie de son père, à sa mère qui l'appelait,
à une lumineuse et légère silhouette debout à ses côtés, à la grande
tente brune rayée de jaune qui le vit naître et pendant tant d'années
abrita son sommeil, aux jeunes filles à qui il avait parlé d'amour,
maintenant épouses et mères, aux hommes, aux femmes, aux troupeaux, à
tous, et il cria:
--Salut à tous, gens de bénédiction, je ne veux pas apporter le malheur
sur vos têtes, car je suis le maudit! le maudit!
Et saisis d'étonnement, ils le virent faire brusquement volte-face,
éperonner son cheval avec rage, et disparaître, sans regarder en
arrière, dans un nuage de poussière dorée.
Il avait failli violer son serment, mais le remords le saisit. Il n'osa
pas dormir sous la tente qu'il avait souillée et qui était celle de son
père, ni revoir la femme qu'il avait souillée et qui était celle de son
père, ni affronter le regard de celui qu'il avait trahi. Et ce fut son
châtiment. Dieu décide comme il lui plaît.