XXII

Il rejoignit les goums, et dans les heures rouges où le sabre boit le

sang, où l'oeil rencontre l'oeil, il se conduisit de telle sorte que les

vieux guerriers lui dirent après la bataille:

«C'est bien.»

Il augmenta le renom de sa tribu. On disait: «Celui-là est des

_Ouled-Sidi-Abid!_» et le vieux cheik Ahmed tressaillit d'orgueil, car

un jour il entendit ces paroles: «Voici le père de Mansour le Brave.»

Mais il ne le revit plus; et Meryem non plus ne devait le revoir. Elle

cherchait à oublier, mais longtemps elle attendit. Bien souvent elle

interrogea la plaine du côté où le soleil se lève et du côté où il se

couche, au Midi et au Nord, se demandant: «D'où donc et quand

viendra-t-il?» Et lorsqu'à l'extrémité de l'horizon elle voyait poindre

un groupe de cavaliers ou se lever un petit nuage de poussière, tout son

être tressaillait et elle disait: «C'est lui!»

--C'est lui! répétait le cheik, qui fouillait aussi la plaine, et une

larme de joie perlait au bord de sa paupière ridée.

--C'est lui! répétait la vieille Kradidja, toute frémissante; Dieu m'a

entendue, je ne mourrai pas sans revoir le premier et le plus beau fruit

de mes entrailles.

Et les serviteurs et les servantes, et les hommes du douar regardaient

aussi et disaient: «C'est lui!»

Mais jamais ce ne fut lui. Les semaines, les mois, les années passèrent

sans ramener ni le fils aîné du cheik ni le fils aîné de Naama. Une fois

cependant, tous crurent l'apercevoir, et une grande joie et un grand

trouble emplirent leur coeur. On vit venir un cavalier monté sur un

cheval que le douar entier reconnut pour le fils de la Buveuse d'Air.

--C'est lui! c'est lui! Kradidja! Meryem! Qu'on tue le plus gros mouton.

C'est lui! Femmes, déroulez le vieux tapis de Tunis. O mes enfants, je

vais pouvoir mourir. C'est Mansour! mon fils! ô mon fils!

Et tous couraient agités, disant:

--Holà! jeunes hommes! Debout! Fête au douar! Que la poudre salue le

Brave! Voilà Mansour-ben-Ahmed!

Ils ne l'appelaient plus par dérision le _Thaleb_, mais ils criaient

tous à la fois:

--Le Brave! le Brave! _Marhababek! Marhababek!_ Sois le bienvenu! Sois

le bienvenu!

Meryem pâlissait et tremblait comme si la fièvre d'_El-Meridj_ avait

passé dans ses veines, et la vieille Kradidja la gourmanda en la

secouant avec rudesse:

--Eh bien, femme! eh bien, du courage! ou ta honte va se trahir!

Mais le cavalier s'était arrêté à une portée de fusil et restait

immobile.

Il voyait les préparatifs faits en son honneur et il ne bougeait plus.

Alors le vieillard s'avança à sa rencontre, suivi d'un groupe d'hommes,

et comme il s'étonnait de le voir arrêté à la même place, retenant son

cheval qui piétinait d'impatience, saluant de ses hennissements joyeux

les tentes des _Ouled-Ascars_, il agita son burnous et cria d'une voix

forte:

--Mais viens donc! Mais viens donc!

Et il lut tendait les bras, puis montrait son coeur.

Les hommes du douar agitaient aussi leurs burnous et criaient:

--Mansour! Mansour! _Marhababek! Marhababek!_

Soudain ils virent le cavalier lever sa main droite.

Il la tint longtemps étendue dans la direction du douar; ensuite, la

portant à sa bouche, il semblait envoyer toute son âme dans un baiser.

C'était le premier salut et le dernier adieu de Mansour, à la face

vénérable et à la barbe blanchie de son père, à sa mère qui l'appelait,

à une lumineuse et légère silhouette debout à ses côtés, à la grande

tente brune rayée de jaune qui le vit naître et pendant tant d'années

abrita son sommeil, aux jeunes filles à qui il avait parlé d'amour,

maintenant épouses et mères, aux hommes, aux femmes, aux troupeaux, à

tous, et il cria:

--Salut à tous, gens de bénédiction, je ne veux pas apporter le malheur

sur vos têtes, car je suis le maudit! le maudit!

Et saisis d'étonnement, ils le virent faire brusquement volte-face,

éperonner son cheval avec rage, et disparaître, sans regarder en

arrière, dans un nuage de poussière dorée.

Il avait failli violer son serment, mais le remords le saisit. Il n'osa

pas dormir sous la tente qu'il avait souillée et qui était celle de son

père, ni revoir la femme qu'il avait souillée et qui était celle de son

père, ni affronter le regard de celui qu'il avait trahi. Et ce fut son

châtiment. Dieu décide comme il lui plaît.

L'amour au pays bleu · 第 36 / 120 题