L'abomination accomplie, le mal sans remède, à quoi les plaintes
eussent-elles servi?
Lorsque Meryem connut le subterfuge qui avait aidé à sa défaite, elle ne
cria, ni ne s'arracha les cheveux. Elle ne dit pas:
--«Tu m'as perdue!»
Elle ne dit pas:
--«Tu es un infâme!»
Elle se sentait aussi coupable, et, posant un doigt sur sa bouche,
regarda l'incestueux en face:
--Maintenant, c'est fini. Il faut partir. Ta présence est une souillure.
Nous ne devons plus nous revoir. Jure-moi, jure-moi que tu ne reviendras
plus.
--Je ne reviendrai plus, répéta Mansour.
--Quelle foi puis-je ajouter à tes paroles, toi qui t'es servi si
habilement du mensonge?
Mais Mansour répéta simplement:
--Je jure que je ne reviendrai plus.
Alors elle l'aida à seller le poulain noir.
Dans l'intérêt du jeune homme autant que dans le sien, elle voulait
l'éloigner. Elle savait que le premier pas serait, s'il restait, suivi
de bien d'autres, jusqu'à ce que le châtiment frappât les têtes
criminelles.
Car il vient toujours, et plus sa marche est lente, plus il est
redoutable.
Et quand elle le vit monter sur le poulain noir, elle pleura. Mais
Kradidja qui surprit plus d'une fois après ces larmes, n'aurait pu dire
si elle pleurait sa faute, ou le départ précipité de celui qui emportait
son coeur.
Les cavaliers du caïd Hasseim l'attendaient. Ils partirent.
--Va-t-en avec la bénédiction de Dieu et la mienne! lui dit le cheik.
--Reviens avec le bien, lui crièrent les autres.
Mais il ne put répondre. Déjà le remords lui montait à la gorge et lui
coupait la voix.
--Il faut lui pardonner, dit le père, il est encore sous le poids de
l'affront reçu. Mais nous entendrons parler de lui. Je connais le sang
de ses veines.
Les autres souriaient.
Meryem, sur le seuil de la tente, le suivit longtemps des yeux, la main
pressée sur son sein, rouge encore des furieuses caresses, et ne sentant
plus rien y battre, elle se dit avec angoisse:
--Mon coeur s'en va rivé au sien. Et je lui ai fait jurer de ne plus
revenir!
Lorsqu'il fut au loin, prêt à disparaître derrière la première
ondulation de la plaine, il arrêta son cheval et, se retournant, resta
un moment immobile, éclairé par les feux du couchant.
Alors les hommes du douar, qui tous s'étaient levés, lui crièrent en
riant:
--_Sidi-Thaleb! Sidi-Thaleb!_ Salut.
Mais lui ne les vit pas et ne les entendit pas; il ne vit même pas son
père qui secouait convulsivement son burnous, ni sa mère qui pleurait en
lui criant: «Que ton ventre n'ait jamais faim!», ni les filles du douar
qui l'accompagnaient de leurs voeux; il ne vit qu'un coin de haik de
soie agité par une petite main à la porte de la tente paternelle, et
deux larmes coulèrent sur ses joues.
Et quand il eut disparu, la belle Meryem reporta ses regards sur
l'époux qui, debout, les yeux fixés sur l'horizon, semblait chercher
l'image évanouie du fils.
--Oh! murmura-t-elle, que celui-là ignore à jamais le crime! Qu'il n'ait
pas ce deuil étendu sur ses heures. Oui, il vaut mieux que l'autre ne
revienne plus!