Elle le repoussait, affolée.
--A quoi songes-tu? disait-elle; Mansour, écoute-moi. Non, tu n'as pas
ton bon sens. Les vieilles de la tribu t'ont-elles jeté un sort? Oh! je
vais crier! Ne me fais pas violence! Ne m'oblige pas à appeler! Songe
qu'au moindre bruit ton père accourra, que tous viendront et qu'il y
aura un grand scandale. Oublies-tu à qui j'appartiens? Mansour! Mansour!
Il vit que la force serait inutile et qu'il était préférable de ruser.
--Écoute, Meryem. Ce que je vais te dire, je crois devoir le faire. Les
hommes que tu vois là-bas sont des cavaliers du caïd Hasseim; ils
viennent appeler la tribu à la guerre sainte. Tous sont prêts. Mais l'un
d'eux a dit en raillant: «Le cheik Ahmed ne l'est pas, car il a épousé
une jeune femme et il préfère l'odeur de sa jupe à celle de la poudre.»
Mon père s'est récrié avec indignation; alors le cheik des Ouled-Rabah a
pris la parole:
«--D'après ce qu'on m'en a raconté, Ahmed, cette fleur du Souf
s'épanouirait mieux aux lèvres de ton fils que plantée dans ta barbe
grise. Chacun est libre; mais c'est un grand mal quand une jeune femme
s'attache au bras d'un vieux guerrier. Elle l'empêche de porter des
coups sûrs, car sa pensée le suit jusque dans la bataille.
«--Tu dis vrai, a répondu mon père, le diable m'a tenté le jour où j'ai
eu envie de la trouver dans ma couche. Ce n'est qu'une petite fille qui
n'a d'autre préoccupation que de peindre ses sourcils et les doigts de
ses pieds. J'eus mieux fait de dire à mon fils: «Prends-la!»
--Il a dit cela? s'écria la jeune femme.
--Sur ma tête! Et le cheik des Ouled-Rabah a ajouté: «Tu as raison; les
jeunes aux jeunes!»
--Si ce sont là ses paroles, je demanderai le divorce; mais tu mens, je
sais que tu mens.
--Tu vas savoir que je dis vrai, car moi qui me tenais à l'écart, je me
suis alors avancé.
--Je t'ai vu.
--Et j'ai dit: «Mon père, il n'est pas trop tard, et si tu es las... me
voici.» Tous se sont mis à rire.
--Imprudent! s'écria Meryem. Ah! j'ai entendu les rires.
--Et mon père a répondu: «La loi le défend.»
--Et c'est la seule raison donnée? demanda la naïve épouse.
--La seule. N'est-ce pas assez? Oh! Meryem, Meryem, as-tu donc supporté
sans répugnance les caresses de cet homme plus que mûr? Ne sens-tu pas
que les draps de ton lit d'amour ne sont qu'un froid linceul? Moi, je
suis jeune comme toi. Écoute la fantasia de mon coeur et goûte comme mes
lèvres brûlent.
--Que je sois maudite avant de commettre ce crime. Pervers! maudit
sois-tu, qui veux souiller la couche de celui qui t'a engendré!
--Rose du paradis, il n'y a pas souillure, puisque de lui-même il se
repent de t'avoir pour épouse.
--Tu mens, enfant du mal. Ce que tu racontes est impossible. Tu es
semblable aux chrétiens qui déplacent les phrases, les dénaturent et
les embrouillent à dessein avec leurs langues perfides.
--Que le Prophète me confonde, si ce n'est la vérité. Honteux de la
raillerie du cheik des Ouled-Rabah, voilà mot pour mot les paroles du
père devant tous:
«Nous divorcerons quelque jour, et je te la donnerai pour servante,
comme notre seigneur Soliman reçut de la couche de son père sa servante
Abisag.»
--Il n'a pu dire cela. Tu mens!
--Oserais-je ainsi mentir, quand tu peux à l'instant me confondre?
--Tu mens.
--O Meryem, plus belle que la gazelle, mais plus entêtée que la chèvre,
assure-toi donc de la vérité.
Et sans lui laisser le temps de réfléchir, il la saisit par le bras et,
l'entraînant hors de la tente, appela le bonhomme qui pérorait au milieu
du groupe:
--O cheik! ô cheik! Ahmed-ben-Rahan.
--Quoi? demanda le vieillard impatienté.
--Meryem refuse de me croire. Elle dit que je mens.
Le vieillard, furieux de ce que sa jeune épouse se montrât sans voile à
des étrangers, cria tout en colère:
--L'enfant dit vrai. Sur ta tête, écoute-le. Et qu'on ne m'importune
plus.
Humiliée de ces brusques paroles devant tous, humiliée surtout de
l'affront bien plus grand qu'elle croyait avoir reçu, elle se rejeta
sous la tente, indignée et stupéfaite.
--Tu le vois, dit Mansour, tôt ou tard tu m'appartiendras. Laisse-moi
donc toucher à mon bien.
Et il avait déjà baisé son cou et ses bras et ses lèvres, lorsqu'elle
revint à elle.
--Je me plaindrai au cadi, dit-elle. Mansour, ton père est un maudit.
Laisse-moi.
--Oui, douce fleur du matin, que la malédiction retombe sur sa tête.
Il avait glissé à ses pieds et, la fit choir près de lui.
--Laisse-moi, répétait-elle, je me plaindrai au cadi.
Mais sa résistance plus molle faiblissait à mesure que croissait
l'audace de l'amant; elle cessa bientôt tout à fait, et Mansour
n'entendit plus qu'un murmure s'échapper de la bouche de la jeune femme
éperdue:
--Je me plaindrai au cadi....