L'indomptable passion s'était ruée sur lui avec ses fureurs et le
rendait sourd à tout cri de la conscience. Les femmes ont dit pour son
excuse qu'il était jeune et n'avait pas réfléchi; elles ont rejeté la
faute sur Meryem, l'accusant de coquetterie et de faiblesse. Mais les
femmes sont les pires ennemies des femmes; si les laides s'érigeaient en
tribunal, elles condamneraient toutes les belles à mort. Les hommes,
plus froids et plus sages, ont jeté la malédiction sur Mansour. Ainsi,
la justice humaine a deux manières d'envisager les actes; l'Immuable
seul lit au fond des coeurs.
Vous autres, gens du Nord, vous ne comprenez pas ces amours redoutables.
Chez vous, la passion est chétive; elle fait des esclaves humbles à
tête basse, au regard soumis; on vous voit, papillons ridicules,
voltiger autour des femmes, roucouler comme des tourtereaux ou des
courtisanes pâmées; on se demande quel est le plus féminin d'elles ou de
vous, et il n'est pas étonnant que de mâles fils du Prophète, à la vue
de vos petits jeunes gens presqu'imberbes, au visage peint, à la
chevelure parfumée et onduleuse se soient trompés de sexe et se soient
pris d'amour.
Sous les froids rayons de votre soleil pâle, avec votre vie sans dangers
et sans fatigues, votre coeur s'est affadi.
Aussi vos femmes peuvent impunément essayer la puissante artillerie de
leurs gestes, de leurs toilettes, de leurs paroles et de leurs regards;
elles découvrent à tous, non-seulement leurs visages, qu'elles
embellissent pour mieux vous séduire, mais dans vos fêtes, elles étalent
leurs grasses épaules, l'appétissante raie de leur dos velouté où la
pensée se laisse couler jusqu'en bas comme un filet d'eau qui suit une
rigole, leur sein où l'oeil aime à fouiller et qu'elles rehaussent par
de secrets apprêts; et ce qu'elles n'osent laisser voir, elles le font
deviner avec art et complaisance pour mieux exciter les désirs.
Mais, qu'est-ce que vos désirs?
Si, séduits par tout ce que vous avez vu, effleuré ou senti, tout ce
qu'on vous a montré ou laissé entrevoir, vous murmurez humble--ment: «Je
t'aime», elles vous répondent offensées et le dédain aux lèvres: «J'ai
un époux». Et alors, comme un enfant que sa mère menace du fouet, vous
vous en allez honteux.
Et que m'importe? Si tu as un époux, pourquoi t'étale-t-il comme une
étoffe à vendre? Qu'il garde ta nudité et tes chairs pour lui seul et
n'aille pas, repu épanoui, promener devant la faim des maigres, ses
plantureuses victuailles.
Cacher son bien, c'est le moyen le plus sûr que nul ne le volera.
Mais on sait que parmi vous, ces étalages sont sans grandes
conséquences. Vous soupirez et tout est dit. Chez les enfants de
l'Arabie, où le simoun souffle dans le sang ses bouillantes ardeurs, il
n'en est pas de même. Je ne parle ni des _Chaouias_ ni des _Bedouis_
dont on voit dans les champs du Tell les femmes demi-nues exposer à
l'étranger leur corps de jument efflanquée et leur mamelles de chèvre.
Ce ne sont que des femelles que la misère a prises au ventre de leur
mère pour les livrer au travail trop rude et qu'une hâtive débauche a
rapidement souillées et abruties. Mais nul ne peut, sans danger, se
trouver en face des belles filles du Souf. Blanches ou dorées, leurs
grands yeux noirs boivent l'âme et celui de nos jeunes hommes que son
destin appelle à entrevoir les éblouissantes clartés, se dit en jurant
sur la tête du Prophète: Baiser sa bouche et mourir!
C'est ce que jura Mansour lorsque, l'oeil brillant de délire, il
cherchait à enlacer Meryem.