Sur ces entrefaites, deux cavaliers des Nememchas arrivèrent un matin.
Ils avaient chevauché toute la nuit, car les nouvelles étaient d'une
nature grave.
Le cheik et les hommes du douar allèrent à leur rencontre pour leur
souhaiter la bienvenue et les conduire à la tente des hôtes.
Les femmes avaient préparé le _dar-diaf_, étendu les larges tapis à
laine épaisse et soulevé sur leurs piquets les coins de la tente pour
établir des courants d'air et entretenir la fraîcheur. Des alcarasas à
terre poreuse contenant une eau limpide se balançaient aux cordes de
poil de chameau, réjouissant la vue des voyageurs altérés.
Ils s'étendirent à l'ombre, et quand ils se furent abreuvés d'eau et du
lait qu'on leur présenta dans des _settlas_ de fer étamé, qu'ils eurent
cassé quelques galettes de dattes et de farine d'orge, en attendant le
couscous qui cuisait, les hommes s'assirent en cercle autour d'eux et
ils parlèrent.
Mauvaise nouvelle; il s'éleva de douloureuses exclamations. Le caïd
Hasseim, beau-frère d'Ahmed-ben-Rahan, envoyait prévenir de l'approche
des Roumis.
Déjà ils campaient dans la plaine de la _Meskiana_ et en tel nombre que
les envoyés affirmaient qu'un grain d'orge n'aurait pu tomber du ciel
sans rencontrer une de leurs têtes maudites, et que leurs tentes
blanchissaient la plaine comme la neige dans les rigoureux hivers.
C'était la grande malédiction.
--Qu'avons-nous fait aux Roumis, s'écria le cheik; que nous veulent-ils?
Nous sommes des hommes de paix et ne demandons qu'à vivre tranquilles
avec nos troupeaux. Nous ne devons rien à personne; nous ne voulons rien
de personne. Ceux du Souf qui ont dix fois conduit nos moutons vers le
Nord, peuvent encore se souvenir de l'année où le nom des Roumis a
frappé leurs oreilles; et avant cela nous ignorions qu'au-delà de la mer
bleue il existât des Francs; et maintenant les voilà établis en maîtres
sur le sol de nos pères. Ils détruisent nos moissons, volent nos
troupeaux, brûlent nos palmiers, ruinent nos douars, sous prétexte que
des Turcs d'Alger, inconnus de nous, ont, il y a vingt ans, attaqué
leurs navires. Que demandent-ils? Leur pays est, dit-on, riche et
fertile, leurs plaines produisent en abondance du blé et de l'orge, ils
possèdent des jardins magnifiques, des cités opulentes et nombreuses;
nous, nous sommes pauvres. Nous n'avons rien que la grande plaine nue.
Que viennent-ils donc chercher dans nos sables? De l'argent! Nous n'en
avons guère, mais afin de les éloigner nous leur enverrons nos épargnes,
car ils sont les plus forts. Qu'ils nous laissent en paix!
--Est-ce là l'opinion des hommes de ta tribu?
--Oui, répondit le cheik; si l'un d'eux pense autrement, qu'il parle.
Mais tous gardèrent le silence.
Alors, irrités, les cavaliers d'Hasseim s'écrièrent:
--O hommes pusillanimes; sont-ce là vos pensées? Sont-ce bien là les
paroles des fils de l'Islam; et le caïd, notre seigneur, s'est-il trompé
en comptant sur votre concours? Il a dit: «Les _Ouled-Sidi-Abid_ sont
des hommes.» Que répondra-t-il, quand nous lui rapporterons ce que nous
rougissons d'avoir entendu?
Déjà les tribus du nord du Tell sont debout. Seuls resterez-vous couchés
avec vos femmes, enveloppés de votre honte et isolés dans votre
opprobre? O cheik, es-tu donc de ceux qui disent:
«La peste est arrivée dans le pays;
Allah, fais qu'elle épargne ma tribu!»
«La peste est arrivée dans la tribu;
Allah, fais qu'elle épargne mon douar!»
«La peste est arrivée dans le douar;
Allah, fais qu'elle épargne ma tente!»
«La peste est arrivée dans la tente;
Allah, fais qu'elle épargne ma tête!»
De l'argent aux Roumis! O déshérités de Dieu! A quoi songez-vous? Le
seul métal que nous leur devions, c'est le plomb.
--C'est le plomb, c'est le plomb! répétèrent plusieurs voix.
--Et vos femmes? Y avez-vous pensé? Que diront-elles de vous, lorsque
les guerriers des tribus du Tell vous auront inscrits au rang des
hésitants et des lâches?
--Nous marcherons avec vous, crièrent les jeunes hommes.
Mais les vieux réfléchissaient et secouaient la tête.
Longtemps ils discutèrent, et le cheik, plein de sombres appréhensions,
écoutait et donnait son avis d'une voix grave, oubliant la belle
Meryem.