Donc les petits de l'alouette se culbutaient dans les blés et Kradidja
devenait plus pensive. Le souci se logeait au fond de sa pensée, car
elle craignait non pour la tête de l'époux, mais pour celle du fils.
Il ne quittait plus le douar. On le rencontrait errant près des tentes
et tous l'observaient. On chuchotait et bientôt on parlerait tout haut.
Elle prit Mansour à part et, s'étant assurée que nul ne pouvait
l'entendre:
--O mon fils, fruit béni et trop aimé de mes entrailles, je t'en
supplie, éloigne de toi, de moi, de nous, le désastre. Retourne, comme
tu le faisais, à la rivière, et attends dans les genêts le passage des
jeunes filles; que toutes te voient, et t'entendent leur parler
d'amour. Eh quoi! ne peux-tu fixer ton choix sur aucune? De jolies et de
douces, rougissent à ton aspect.... Pourquoi désirer le seul fruit qui
te soit défendu, quand tu as sous la main une savoureuse récolte? Écoute
ta mère, enfant. Il est deux hommes ici que la nuit enveloppe, car ils
semblent ne pas voir ce qui se passe et ignorer ce qui se dit: Ahmed et
le fils d'Ahmed. O imprudente jeunesse! ô sourde vieillesse! ô aveugle
amour!
Elle dit et pleura; et ses larmes et ses craintes firent réfléchir le
jeune homme. Pour donner un démenti aux médisances, il reprit ses folies
d'autrefois. Il alla attendre les filles de la tribu et leur tint des
propos lascifs. Elles recommencèrent à rire et les vieilles à crier:
--Oh! le maudit! le voici revenu! N'as-tu donc pas fait la récolte
espérée? Que prends-tu tant de soucis pour satisfaire ta chair damnée;
c'est de la pâture pour les vers!
De son côté, Khradidja, redoublant de surveillance, disait au cheik:
--Ne laisse jamais Meryem seule.
Et comme il s'étonnait de ces paroles, elle ajouta:
--La solitude n'est pas une saine compagne pour les jeunes cervelles.
Lorsque la femme est seule, Satan l'attire et fait glisser son pied.
Veille, seigneur, Meryem est une enfant.