Midi. C'est l'heure où le cheval marche sur son ombre. Pas un nuage ne
flotte dans le bleu limpide, pas un souffle ne courbe les épis
mûrissants des orges et des blés. L'_alpha_ sous les rayons ardents tord
ses tiges blanches, et ça et là, la terre trop sèche se fend.
C'est l'heure du grand silence; l'alouette se tait, la perdrix se tient
immobile sous les asphodèles, le lièvre roux sommeille dans le sillon.
Seules, quelques cigales jettent, dans les herbes brûlées, leur note
stridente et grêle; et l'on entend dans les broussailles le bruit sec
des graines de genévrier qui éclatent au soleil.
Les femmes sont allées remplir leurs outres à la petite rivière et,
assises sur les bords, à l'ombre des lauriers, elles attendent pour le
retour le premier souffle dans la plaine. Enfants, vieilles et chiens
dorment accablés sous les tentes et, à part les hommes réunis dans le
_dar-diaf_, le douar semble désert.
C'est alors que Mansour, ayant laissé ses troupeaux à la garde de ses
plus jeunes frères, revenait à grands pas. Il avait vu de loin arriver
les cavaliers et il voulait connaître les nouvelles.
Peut-être n'était-ce pas cela qui le rappelait, mais le désir, pendant
qu'il savait son père occupé, de se rapprocher de Meryem? L'amour avait
grandi dans cette nature indomptable et en était venu à ce point où il
n'y a d'autre apaisement que l'assouvissement, et d'autre remède que la
fuite.
Mais au lieu de fuir, il venait; il venait hâtivement, imprudent et
troublé. Il avait remarqué que la jeune femme l'évitait, et ce nouvel
obstacle irritait ses désirs. Sans doute, il ne se rendait pas compte de
la monstruosité d'un pareil amour, ni de l'énormité du crime médité.
Peut-être encore ne méditait-il rien, si ce n'est de s'approcher de la
bien-aimée, d'en abreuver ses yeux, de se repaître de son sourire, de
voir sa robe légère serrée sur ses belles hanches et flotter sur ses
jambes nues.
Je ne le juge pas, je raconte et je dis:
«L'amour est fort! L'amour est fort!»