Cependant les petits de l'alouette se montraient en couvées joyeuses
dans les blés déjà grands, l'air se chargeait de chauds parfums, et de
toutes parts, autour des garçons et des filles, s'émanaient des bouffées
langoureuses.
Kradidja appréhendait ce moment; c'est la saison bénie des amours
illicites partout où la plaine devient blonde. Quand l'herbe de vie
prend force et commence à cacher la terre brune, les amants se
regardent, et soupirant se disent: «Bientôt!» Car bientôt les champs
mûrs leur ouvriront de faciles cachettes. Partant chacun de son côté,
ils pourront se glisser le long des sillons, s'allonger dans les épis,
pour se rencontrer au bon endroit, entre les molles ondulations des
vagues dorées.
Que de baisers volés, repris, donnés, rendus!
Et le ciel bleu rit au-dessus de leurs têtes: la vie luxuriante et en
liesse bourdonne, chante, siffle, gazouille autour d'eux; des frissons
courent sur les hautes tiges; les bleuets et les coquelicots
s'épanouissent, tandis que les nichées babillardes, un instant
effarouchées par la fougue première de la rencontre, se rassurent et
chantent gaiement leurs amours:
Va, bon drille
Au larcin!
Doux butin!
Pille, pille!
Loin du larron
L'époux surveille,
Mais il ne veille
Que sa moisson;
Et du pillage
De tout son bien
Il ne voit rien,
Plaisant mirage!
Que du blé mûr
La tige haute,
La blonde côte,
Le ciel d'azur;
Du babillage
Tout haletant,
Rien il n'entend,
Plaisant ramage!
Que les gais chants
Que l'alouette
Dans les blés jette
Aux deux amants.
Va, bon drille,
Au larcin!
Doux butin!
Pille, pille!
Et quand demain viendra le moissonneur, il relèvera du bout de sa
faucille les gerbes foulées, maugréant ou riant, suivant l'âge, sans
songer que c'est là peut-être qu'est, pour toujours, couché son
honneur.