Depuis qu’elle existe, l’humanité n’a pas avancé d’un pas sur la route
du mystère que nous méditons. Toute question que nous nous posons à son
sujet, ne touche plus, par aucun côté, semble-t-il, à la sphère dans
laquelle notre intelligence s’est formée et se meut. Il n’y a peut-être
aucun rapport possible ou imaginable entre l’organe qui pose la question
et la réalité qui devrait y répondre. Les plus actives et les plus
rigoureuses recherches de ces dernières années ne nous ont rien appris.
De savantes et consciencieuses sociétés psychiques, notamment en
Angleterre, ont réuni un imposant ensemble de faits qui tendent à
prouver que la vie de l’être spirituel ou nerveux peut continuer pendant
un certain temps après la mort de l’être matériel. Admettons que ces
faits soient incontestables et scientifiquement établis; ils
déplaceraient simplement de quelques lignes, de quelques heures, le
commencement du mystère. Si le fantôme d’une personne aimée,
reconnaissable et apparemment si vivant que je lui adresse la parole,
entre ce soir dans ma chambre à la minute même où la vie se sépare du
corps qui gît à mille lieues de l’endroit où je me trouve, cela, sans
doute, est bien étrange dans un monde dont nous ne comprenons pas le
premier mot; mais cela montre au plus que l’âme, l’esprit, le souffle,
la force nerveuse et insaisissable de la partie la plus subtile de notre
matière, peut se détacher de celle-ci et lui survivre un instant, comme
la flamme d’une lampe qu’on éteint se détache parfois de la mèche et
flotte un moment dans la nuit. Certes, le phénomène est étonnant; mais
étant donnée la nature de cette force spirituelle, il devrait nous
étonner bien davantage qu’il ne se produise pas fréquemment et à notre
gré, dans la plénitude de la vie. En tout cas, il n’éclaire nullement
la question. Jamais un seul de ces phantasmes n’a paru avoir la moindre
conscience d’une vie nouvelle, d’une vie supra-terrestre et différente
de celle que venait de quitter le corps dont il émanait. Au contraire,
leur vie spirituelle à tous, à ce moment où elle devrait être pure
puisqu’elle est débarrassée de la matière, semble fort inférieure à ce
qu’elle était lorsque la matière l’enveloppait. La plupart poursuivent
machinalement, dans une sorte d’hébétude somnambulique, les plus
insignifiantes de leurs préoccupations habituelles. L’un cherche son
chapeau oublié sur un meuble, l’autre s’inquiète d’une petite dette ou
s’informe de l’heure. Et tous, peu après, alors que devrait commencer la
survie véritable, s’évaporent et disparaissent à jamais. J’en conviens,
cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible. Nous ne savons
si ces brèves apparitions sont les premières lueurs d’une autre
existence ou les dernières de celle-ci. Peut-être que les morts usent
et profitent ainsi, faute de mieux, du dernier lien qui les unit et les
rend encore sensibles à nos sens. Peut-être qu’ensuite ils continuent de
vivre autour de nous, mais ne parviennent plus, malgré tous leurs
efforts, à se faire reconnaître, ni à nous donner une idée de leur
présence, parce que nous n’avons pas l’organe nécessaire pour les
percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient pas à donner à
un aveugle-né la moindre notion de la lumière ou des couleurs. En tous
cas, il est certain que les enquêtes et les travaux de cette science
nouvelle du «_Borderland_», comme l’appellent les Anglais, ont laissé le
problème exactement au point où il se trouvait depuis les origines de la
conscience humaine.