Dans l’ignorance invincible où nous sommes, notre imagination a donc le
choix de nos destinées éternelles. Or, en examinant les possibilités
diverses, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas
les moins vraisemblables. Une première hypothèse à écarter d’emblée,
sans discussion, nous l’avons vu, est celle de l’anéantissement absolu.
Une deuxième hypothèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles,
nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l’infini
des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons
également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première,
mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu’on ne voit guère,
non plus pour l’homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de
la situer raisonnablement dans l’espace sans bornes et le temps sans
limites. Ajoutons que de toutes nos destinées possibles, elle serait la
seule vraiment redoutable et que l’anéantissement pur et simple lui
serait mille fois préférable.
Reste la double hypothèse d’une survie sans conscience, ou avec une
conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons
aujourd’hui ne nous peut donner aucune idée, qu’elle nous empêche plutôt
de concevoir, de même que notre œil imparfait nous empêche de concevoir
une autre lumière que celle qui va de l’infra-rouge à l’ultra-violet;
alors qu’il est certain que ces lumières, probablement prodigieuses,
éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle
autrement façonnée que la nôtre.
Bien que double au premier abord, l’hypothèse se ramène à la simple
question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de
le faire, qu’une survie sans conscience équivaut à l’anéantissement,
c’est trancher _a priori_ et sans réflexion ce problème de la
conscience, le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous
intéressent.
Il est, comme l’ont proclamé toutes les métaphysiques, le plus difficile
qui soit, attendu que l’objet de la connaissance est cela même qui
voudrait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de
lui-même, sinon se refléter indéfiniment et inutilement? Pourtant, en ce
reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul
rayon capable d’éclairer tout le reste. Que faire? Il n’est d’autre
moyen de s’évader de sa conscience que de la nier, de la considérer
comme une maladie organique de l’intelligence terrestre, maladie qu’il
faut essayer de guérir par un acte qui doit nous paraître un acte de
folie violente ou volontaire; mais qui, de l’autre côté de nos
apparences, est probablement un acte de santé.