On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le
point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la
dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à
ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous
serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables
misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous
entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui
nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre
chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales,
jointes, si l’on veut, pour faire pleine mesure, à toutes celles qui
ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or,
lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en
nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons,
nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou
désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces
corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous
semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres.
Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que
nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu
son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous
ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si
la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si
nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre
corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultés
intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner;
et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation?
X
En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l’instant, imaginer une
réponse acceptable à la question de l’immortalité. Pourquoi s’en
étonner? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère;
c’est l’objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la
maison. J’y vois de l’huile, une mèche, une cheminée de verre; et tout
cela forme de la lumière. L’énigme ne commence qu’au moment où je me
demande ce qu’est cette lumière, d’où elle vient quand je l’appelle, où
elle va quand je l’éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet
que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes
mains, l’énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les
hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce
qu’est en soi cette flamme légère qu’à mon gré je fais naître ou mourir.
Et si l’un d’eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques,
chacun des mots de la définition multipliera l’inconnu et ouvrira de
toutes parts des portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons
tout de l’essence, du destin, de la vie d’un peu de clarté familière
dont tous les éléments furent créés par nous, dont la source, les causes
prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine, comment
espérer de pénétrer l’incompris d’une vie dont les éléments les plus
simples sont situés à des millions d’années, à des milliards de lieues
de notre intelligence?