IX

On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le

point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la

dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à

ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous

serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables

misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous

entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui

nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre

chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales,

jointes, si l’on veut, pour faire pleine mesure, à toutes celles qui

ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or,

lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en

nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons,

nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou

désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces

corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous

semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres.

Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que

nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu

son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous

ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si

la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si

nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre

corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultés

intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner;

et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation?

X

En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l’instant, imaginer une

réponse acceptable à la question de l’immortalité. Pourquoi s’en

étonner? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère;

c’est l’objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la

maison. J’y vois de l’huile, une mèche, une cheminée de verre; et tout

cela forme de la lumière. L’énigme ne commence qu’au moment où je me

demande ce qu’est cette lumière, d’où elle vient quand je l’appelle, où

elle va quand je l’éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet

que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes

mains, l’énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les

hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce

qu’est en soi cette flamme légère qu’à mon gré je fais naître ou mourir.

Et si l’un d’eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques,

chacun des mots de la définition multipliera l’inconnu et ouvrira de

toutes parts des portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons

tout de l’essence, du destin, de la vie d’un peu de clarté familière

dont tous les éléments furent créés par nous, dont la source, les causes

prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine, comment

espérer de pénétrer l’incompris d’une vie dont les éléments les plus

simples sont situés à des millions d’années, à des milliards de lieues

de notre intelligence?

L'intelligence des fleurs · 第 74 / 118 题