Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que
c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie
totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survie. Il nous semble
que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères,
des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la
distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte
d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en
suivra ne nous regarde plus.
Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque
nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct
puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers
l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre
conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité
qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous
comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien
compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en
même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant
jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le
maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans
notre propre chair.
Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un
moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné,
infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous
accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci,
que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide
d’un organe qui n’est pas destiné à le percevoir? N’est-ce pas demander
que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux
parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se
retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est
nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite
illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne
l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même
temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et
vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le
tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir
recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques
chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de
douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est
probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous
les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au
bien-être confus qui suit l’apaisement d’une douleur. Voilà donc la
seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence
n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en
s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi
il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus
heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans
l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat,
de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous
plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une
vie de gloire, de lumière et d’amour.
V
Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui
révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’aurore sur la
campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans
les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix
humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même
miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se
lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de
vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi
les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles.
Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su
pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de
guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable
et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.
Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes
nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à
notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut
hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui
quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle,
l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe,
quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et
sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se
raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas
en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire,
de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera
reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle
libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin,
transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui
sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et
l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de
cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier
s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique», le point
sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver
intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?
Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette
question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous
ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se
dresse devant tout homme à l’instant de la mort?