VI

Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en

question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est

certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous

attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout

moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement

chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de

veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un

choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un

peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est

pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur

nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel

événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à

côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il

renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous

goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et

que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une

suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous

tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la

distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que

nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu’il doit à jamais

disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.

L'intelligence des fleurs · 第 71 / 118 题