Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si
précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si
exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce
fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre
corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires,
subisse les transformations les plus magnifiques et les plus
délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il
nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse
jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer.
Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous
fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette
mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous
accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est
égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles
de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les
suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus.
La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait
à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout
moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort
m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui
advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en
cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part;
que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne
prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés.