III

Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si

précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si

exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce

fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre

corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires,

subisse les transformations les plus magnifiques et les plus

délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il

nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse

jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer.

Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous

fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette

mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous

accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est

égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles

de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les

suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus.

La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait

à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout

moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort

m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui

advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en

cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part;

que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne

prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés.

L'intelligence des fleurs · 第 69 / 118 题