Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi
et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point
qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette
petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre
existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel
que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa
destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous
reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se
renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être
la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou
effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible
de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut
remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de
souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se
rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre
sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les
phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette
nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez
extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de
notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au
moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un
poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra
en moi.»