II

Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi

et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point

qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette

petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre

existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel

que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa

destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous

reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se

renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être

la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou

effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible

de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut

remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de

souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se

rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre

sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les

phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette

nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez

extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de

notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au

moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un

poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra

en moi.»

L'intelligence des fleurs · 第 68 / 118 题