La guerre offrit toujours aux méditations des hommes un thème magnifique
et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas! bien certain que la
plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers
elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l’envers
et en creux, le progrès de notre civilisation.
Je ne veux aujourd’hui l’envisager qu’à un seul point de vue, afin de
constater une fois de plus qu’à mesure que nous conquérons quelque chose
sur les forces inconnues, nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès
que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature
une lueur, une source d’énergie nouvelles, nous devenons souvent ses
victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu’en croyant nous
délivrer, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est vrai qu’à la
longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des
services dont nous ne saurions plus nous passer. Mais à peine l’un d’eux
a-t-il fait sa soumission qu’en passant sous le joug il nous met sur la
trace d’un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient
ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces
adversaires, il s’en trouve d’ailleurs qui semblent tout à fait
indomptables. Mais peut-être ne demeurent-ils rebelles que parce qu’ils
savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre
cœur qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre
intelligence.
* * * * *
Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se
rapportent à la guerre. Nous l’avons vu en de récents et monstrueux
conflits. Pour la première fois, depuis l’origine de l’histoire, des
puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées
de l’ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter
les hommes sur le champ de bataille. Jusqu’en ces dernières guerres,
elles n’étaient descendues qu’à mi-côte, se tenaient à l’écart et
agissaient de loin. Elles hésitaient à s’affirmer, et il y avait encore
quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres
mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et
l’énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l’explosif le plus
redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd’hui, nous sommes
débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et
nous voilà livrés, comme des grains de sable, aux monstrueuses et
énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.
* * * * *
Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins
importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d’Homère, les divinités
de l’Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et,
presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d’argent, dominaient,
protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c’étaient des
divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur
intervention paraissait surhumaine, elle reflétait la forme et la
psychologie de l’homme. Leurs secrets se mouvaient dans l’orbite de nos
secrets étroits. Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils
avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus
justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l’homme s’avance
dans le temps, qu’il sort de l’illusion, que sa conscience augmente, que
le monde se dévoile, les dieux qui l’accompagnent grandissent mais
s’éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A
mesure qu’il apprend, à mesure qu’il connaît, le flot de l’inconnu
envahit son domaine. A proportion que les armées s’organisent et
s’étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et
asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au
capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu’on appelle la
chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï,
l’admirable tableau, qu’on sent authentique, de la bataille de Borodino
ou de la Moskova, type de l’une des grandes batailles de l’Empire. Les
deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à une telle distance du
combat, qu’ils n’en peuvent saisir que d’insignifiants épisodes et
ignorent presque tout ce qui s’y passe. Koutouzof, en bon fataliste
slave, a conscience de la «force des choses». Énorme, borgne, somnolent,
écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d’un tapis, il attend
l’issue de l’aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir
ou non à ce qu’on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger
des événements qu’il n’entrevoit même pas. La veille, au soir, il a
dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements,
par cette même «force des choses» à laquelle se livre Koutouzof, pas une
seule de ces dispositions n’est ni ne peut être exécutée. Néanmoins,
fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il
croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard,
les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp
hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la nature,
comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassemblés
sur ses rives.
* * * * *
Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le
seul qui maintienne l’apparence d’une direction humaine. Les forces
étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient
sortaient à peine de l’enfance. Mais aujourd’hui que ferait-il?
Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l’influence qu’il avait
sur le sort des batailles? C’est qu’à présent les enfants du mystère ont
grandi, et ce sont d’autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et
dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos
citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n’ont plus forme humaine, ils
émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs
prédécesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se
trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l’autre côté de notre
sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus
hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la
matière inerte. Or, c’est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui
n’ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des
ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus
fabuleusement éloignés, c’est à ces impénétrables et irrésistibles
énergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus
proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la
forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c’est à ces
monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de
prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de
l’injuste...
* * * * *
A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges
spécifiques?--Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un
œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple
ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et
vides, comme l’aveugle--si d’autres sens ne le détrompaient
point--croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons
qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne
réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos
propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences
qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles,
et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous
redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile
subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent
sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la
nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est
là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces
lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur
toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous
sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et
c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans
limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle
révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant
toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres
triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes
qui se préparent au combat?--Quelques milliers d’hommes, aussi
imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu
qu’une pincée de fourmis dans une forêt vierge, quelques milliers
d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée
étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses
de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une
physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses
fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à
l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et
les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle
obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte
la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous
faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels
infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que
l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve
à lui donner une apparence plausible.
* * * * *
Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des
limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches.
Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises
en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et
filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque
attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des
explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux
temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles
profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui
jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille
de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les
rattacher?--Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite,
lyddite et balistite, spectres indescriptibles, à côté desquels la
vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui
résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine,
semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle,
mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré
le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui
compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur
qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les
ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles
vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses
immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort,
l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine
ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente
qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous
un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de
silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve
d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un
clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui
se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret
des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un
troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos
dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où
part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre
votre mère exerce sa volonté?--A toutes ces questions, le savant qui
vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production
brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le
contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond
à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous
savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.