Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains
mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont
transformés.
Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des
plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie
presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui
montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un
idéal qui ne fut jamais réalisé?--Quand nous disons à qui nous fit
injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au
fond de cette parole?--Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que
nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon
tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre
volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait,
parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation,
est directement intéressé à se souvenir.
L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le
connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même
dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un
visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une
foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères
que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand
signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde
où bien peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par
suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence
fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus
tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le
recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous
atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et
fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité,
c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou
d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il
nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne
le reconnaissons point.
* * * * *
Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable
aura sur nos relations avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme
sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses
premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de
l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme
un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au
péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable
que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison
humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne.
Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron
ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un
héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce
secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend
ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus
haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son
frère et l’ennemi qui la fera périr, elle n’atteindra le suprême sommet
que si elle préfère l’ennemi.
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Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en
faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel
des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera
dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous
trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des
deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une
sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi
enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal,
quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme
voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle.
Et ne croyons pas que des exemples de ce genre, pris aux extrémités de
l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans
cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de
l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience
dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un
jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la
montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée.
* * * * *
Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le
chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que
nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue
au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien,
tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas
l’impossible, mais il allait noyer d’abord dans l’infini divin tout
désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est
pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que
le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion
élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs
que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart
des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait
pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de
ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de
leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et
qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes
effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut
pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même
l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre
qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux est exactement le même que celui
que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude
suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si
ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à
préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il
soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en
même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier
uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de
l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les
mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles
de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce
qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide
où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon
très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la
pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant
nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque
toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les
flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus
efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute
haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à
la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur
place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise
volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même
plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de
pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne
foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit.
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Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et
aussi exactes, qui devraient être toujours présentes à nos regards,
nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de
réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui
aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence,
leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y
pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos
petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre.
Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous
maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et
surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se
profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement,
ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui
explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années,
gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons
une partie opaque et lourde qui de droit appartient à l’instinct et
descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper;
elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en
est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à
saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte
comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces
diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les
plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles
sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons
pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles
rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les
croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et
les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la
fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe
donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions donner des
faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que
s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure
que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est
indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits.
Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans
cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive,
si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en
apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose
d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus
secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu
suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte,
l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie.