Il convient, parmi nos soucis intellectuels, de s’occuper parfois des
aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le
plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain,
redoutable et prêt à faire face à toutes les exigences de la vie.
Je me souviens, à ce propos, qu’en parlant naguère de l’épée, entraîné
par mon sujet, je fus assez injuste envers la seule arme spécifique que
la nature nous ait donnée: le poing. Je tiens à réparer cette
injustice.
L’épée et le poing se complètent et peuvent faire, s’il est gracieux de
s’exprimer ainsi, fort bon ménage ensemble. Mais l’épée n’est ou ne
devrait être qu’une arme exceptionnelle, une sorte d’_ultima et sacra
ratio_. Il n’y faudrait avoir recours qu’avec de solennelles précautions
et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure les procès qui
peuvent aboutir à une condamnation à mort.
Au contraire, le poing est l’arme de tous les jours, l’arme humaine par
excellence, la seule qui soit organiquement adaptée à la sensibilité, à
la résistance, à la structure offensive et défensive de notre corps.
* * * * *
En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité,
parmi les êtres les moins protégés, les plus nus, les plus fragiles,
les plus friables et les plus flasques de la création. Comparons-nous,
par exemple, avec les insectes, si formidablement outillés pour
l’attaque et si fantastiquement cuirassés! Voyez, entre autres, la
fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le
poids de son corps sans qu’elle en paraisse incommodée. Voyez le
hanneton, le moins robuste des coléoptères, et pesez ce qu’il peut
porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant que fléchisse
le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l’escarbot, elle
n’a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à eux,
nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore
gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre
squelette, qui est comme l’ébauche de notre forme définitive, offre
quelque consistance. Mais qu’il est misérable, ce squelette que l’on
dirait construit par un enfant! Considérez notre épine dorsale, base de
tout le système, dont les vertèbres mal emboîtées ne tiennent que par
miracle; et notre cage thoracique qui n’offre qu’une série de porte à
faux qu’on ose à peine toucher du bout des doigts. Or c’est contre cette
molle et incohérente machine qui semble un essai manqué de la nature,
c’est contre ce pauvre organisme d’où la vie tend à s’échapper de toutes
parts, que nous avons imaginé des armes capables de nous anéantir même
si nous possédions la fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et
l’incroyable vitalité des insectes les plus indestructibles. Il y a là,
il faut en convenir, une bien curieuse et bien déconcertante aberration,
une folie initiale, propre à l’espèce humaine, qui, loin de s’amender,
va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la logique naturelle que
suivent tous les autres êtres vivants, s’il nous est permis d’user
d’armes extraordinaires contre nos ennemis d’un ordre différent, nous
devrions, entre nous, hommes, ne nous servir que des moyens d’attaque et
de défense fournis par notre propre corps. Dans une humanité qui se
conformerait strictement au vœu évident de la nature, le poing, qui est
à l’homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe et la
dent, suffirait à tous nos besoins de protection, de justice et de
vengeance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles
de l’espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat.
Au bout de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à
mettre en vigueur une sorte de respect panique de vie humaine. Et quelle
sélection prompte et dans le sens exact des volontés de la nature
amènerait la pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes
les espérances de la gloire militaire! Or la sélection est, après tout,
la seule chose réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper;
c’est le premier, le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers
l’espèce.
* * * * *
En attendant, l’étude de la boxe nous donne d’excellentes leçons
d’humilité et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts
les plus précieux une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons
bientôt qu’en tout ce qui concerne l’usage de nos membres, l’agilité,
l’adresse, la force musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes
tombés au dernier rang des mammifères ou des batraciens. A ce point de
vue, dans une hiérarchie bien comprise, nous aurions droit à une modeste
place entre la grenouille et le mouton. Le coup de pied du cheval de
même que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont
mécaniquement et anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible
d’améliorer, par les plus savantes leçons, l’usage instinctif de leurs
armes naturelles. Mais nous, les «hominiens», les plus orgueilleux des
primates, nous ne savons pas donner un coup de poing! Nous ne savons
même pas quelle est au juste l’arme de notre espèce! Avant qu’un maître
ne nous l’ait laborieusement et méthodiquement enseignée, nous ignorons
totalement la manière de mettre en œuvre et de concentrer dans notre
bras la force relativement énorme qui réside dans notre épaule et dans
notre bassin. Regardez deux charretiers, deux paysans qui en viennent
aux mains: rien n’est plus pitoyable. Après une copieuse et dilatoire
bordée d’injures et de menaces, ils se saisissent à la gorge et aux
cheveux, jouent des pieds, du genou, au hasard, se mordent,
s’égratignent, s’empêtrent dans leur rage immobile, n’osent pas lâcher
prise, et si l’un d’eux parvient à dégager un bras, il en porte, à
l’aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups
précipités, étriqués, bredouillés; et le combat ne finirait jamais si le
couteau félon, évoqué par la honte du spectacle incongru, ne surgissait
soudain, presque spontanément, de l’une ou l’autre poche.
Contemplez d’autre part deux boxeurs: pas de mots inutiles, pas de
tâtonnements, pas de colère; le calme de deux certitudes qui savent ce
qu’il faut faire. L’attitude athlétique de la garde, l’une des plus
belles du corps viril, met logiquement en valeur tous les muscles de
l’organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux pieds puisse
encore s’égarer. Chacune d’elles a son pôle dans l’un ou l’autre des
deux poings massifs surchargés d’énergie. Et quelle noble simplicité
dans l’attaque! Trois coups, sans plus, fruits d’une expérience
séculaire, épuisent mathématiquement les mille possibilités inutiles où
s’aventurent les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles,
imperfectibles. Dès que l’un d’eux atteint franchement l’adversaire, la
lutte est terminée à la satisfaction complète du vainqueur qui triomphe
si incontestablement qu’il n’a nul désir d’abuser de sa victoire, et
sans dangereux dommage pour le vaincu simplement réduit à l’impuissance
et à l’inconscience durant le temps nécessaire pour que toute rancune
s’évapore. Bientôt après, ce vaincu se relèvera sans avarie durable,
parce que la résistance de ses os et de ses organes est strictement et
naturellement proportionnée à la puissance de l’arme humaine qui l’a
frappé et terrassé.
* * * * *
Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l’art de
la boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage
de paix et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre
susceptibilité aux aguets, la sorte de perpétuel qui-vive où s’agite
notre vanité soupçonneuse, tout cela vient, au fond, du sentiment de
notre impuissance et de notre infériorité physique qui peine de son
mieux à en imposer, par un masque fier et irritable, aux hommes souvent
grossiers, injustes et malveillants qui nous entourent. Plus nous nous
sentons désarmés en face de l’offense, plus nous tourmente le désir de
témoigner aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nul ne nous
offense impunément. Le courage est d’autant plus chatouilleux, d’autant
plus intraitable que l’instinct effrayé, tapi au fond du corps qui
recevra les coups, se demande avec plus d’anxiété comment finira
l’algarade. Que fera-t-il, ce pauvre instinct prudent, si la crise
tourne mal? C’est sur lui que l’on compte, à l’heure du péril. A lui
sont dévolus le souci de l’attaque, le soin de la défense. Mais on l’a
si souvent, dans la vie quotidienne, éloigné des affaires et du conseil
suprême, qu’à l’appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif
vieilli qu’éblouirait soudain la lumière du jour. Quel parti
prendra-t-il? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au ventre, au nez, aux
tempes, à la gorge? Et quelle arme choisir, le pied, la dent, la main,
le coude ou les ongles? Il ne sait plus; il erre dans sa pauvre demeure
qu’on va détériorer, et durant qu’il s’affole et les tire par la manche,
le courage, l’orgueil, la vanité, la fierté, l’amour-propre, tous les
grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la
querelle récalcitrante, qui aboutit enfin, après d’innombrables et
grotesques détours, à l’inhabile échange de horions criards, aveugles,
hybrides et pleurards, piteux et puérils et indéfiniment impuissants.
Au contraire, celui qui connaît la source de justice qu’il détient en
ses deux mains fermées n’a rien à se persuader. Une fois pour toutes il
sait. La longanimité, comme une fleur paisible, émane de sa victoire
idéale mais certaine. La plus grossière insulte ne peut plus altérer son
sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières violences, et
peut dire avec calme à tout ce qui l’offense: «Vous irez jusque-là». Un
seul geste magique, au moment nécessaire, arrête l’insolence. A quoi
bon faire ce geste? On n’y songe même plus tant l’efficace est sûre. Et
c’est avec la honte de frapper un enfant sans défense, qu’à la dernière
extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante brute, une
main souveraine qui regrette d’avance sa victoire trop facile.