XXI

Pour tout ce qui touche à notre vie morale, nous avons encore le choix

de nos chimères; le bon sens même, c’est-à-dire l’esprit scientifique,

est obligé d’en convenir. Donc, chimères pour chimères, accueillons

celles d’en haut plutôt que celles d’en bas. Les premières, après tout,

nous ont fait parvenir où nous sommes; et lorsqu’on envisage notre point

de départ, l’effroyable caverne de l’homme préhistorique, nous leur

devons quelque reconnaissance. Les secondes chimères, celles des régions

inférieures, c’est-à-dire du bon sens, n’ont fait leurs preuves

jusqu’ici qu’accompagnées et soutenues par les premières. Elles n’ont

pas encore marché seules. Elles font leurs premiers pas dans la nuit.

Elles nous mènent, disent-elles, à un bien-être régulier, assuré,

mesuré, exactement pesé, à la conquête de la matière. Soit, elles ont

charge de ce genre de bonheur. Mais qu’elles ne prétendent pas que pour

y arriver il soit nécessaire de jeter à la mer, comme un poids

dangereux, tout ce qui formait jusqu’ici l’énergie héroïque,

sourcilleuse, infatigable, aventureuse de notre conscience. Laissez-nous

quelques vertus de luxe. Accordez un peu d’espace à nos sentiments

fraternels. Il est fort possible que ces vertus et ces sentiments qui ne

sont pas strictement indispensables au juste d’aujourd’hui, soient les

racines de tout ce qui s’épanouira quand l’homme aura fait le plus dur

de l’étape de la «lutte pour la vie». Il faut aussi que nous tenions en

réserve quelques vertus somptueuses, afin de remplacer celles que nous

abandonnons comme inutiles; car notre conscience a besoin d’exercice et

d’aliments. Déjà nous avons dépouillé bien des contraintes assurément

nuisibles, mais qui du moins entretenaient l’activité de notre vie

intérieure. Nous ne sommes plus chastes, depuis que nous avons reconnu

que l’œuvre de la chair, maudite durant vingt siècles, est naturelle et

légitime. Nous ne sortons plus à la recherche de la résignation, de la

mortification, du sacrifice, nous ne sommes plus humbles de cœur ni

pauvres d’esprit. Tout cela est fort légitime, attendu que ces vertus

dépendaient d’une religion qui se retire; mais il n’est pas bon que la

place reste vide. Notre idéal ne demande plus à créer des ascètes, des

vierges, des martyrs; mais bien qu’elle prenne une autre route, la force

spirituelle qui animait ceux-ci doit demeurer intacte et reste

nécessaire à l’homme qui veut aller plus loin que la simple justice.

C’est par delà cette simple justice que commence la morale de ceux qui

espèrent en l’avenir. C’est dans cette partie peut-être féerique mais

non pas chimérique de notre conscience que nous devons nous acclimater

et nous complaire. Il est encore raisonnable de nous persuader qu’en le

faisant nous ne sommes pas dupes.

L'intelligence des fleurs · 第 59 / 118 题