Pour tout ce qui touche à notre vie morale, nous avons encore le choix
de nos chimères; le bon sens même, c’est-à-dire l’esprit scientifique,
est obligé d’en convenir. Donc, chimères pour chimères, accueillons
celles d’en haut plutôt que celles d’en bas. Les premières, après tout,
nous ont fait parvenir où nous sommes; et lorsqu’on envisage notre point
de départ, l’effroyable caverne de l’homme préhistorique, nous leur
devons quelque reconnaissance. Les secondes chimères, celles des régions
inférieures, c’est-à-dire du bon sens, n’ont fait leurs preuves
jusqu’ici qu’accompagnées et soutenues par les premières. Elles n’ont
pas encore marché seules. Elles font leurs premiers pas dans la nuit.
Elles nous mènent, disent-elles, à un bien-être régulier, assuré,
mesuré, exactement pesé, à la conquête de la matière. Soit, elles ont
charge de ce genre de bonheur. Mais qu’elles ne prétendent pas que pour
y arriver il soit nécessaire de jeter à la mer, comme un poids
dangereux, tout ce qui formait jusqu’ici l’énergie héroïque,
sourcilleuse, infatigable, aventureuse de notre conscience. Laissez-nous
quelques vertus de luxe. Accordez un peu d’espace à nos sentiments
fraternels. Il est fort possible que ces vertus et ces sentiments qui ne
sont pas strictement indispensables au juste d’aujourd’hui, soient les
racines de tout ce qui s’épanouira quand l’homme aura fait le plus dur
de l’étape de la «lutte pour la vie». Il faut aussi que nous tenions en
réserve quelques vertus somptueuses, afin de remplacer celles que nous
abandonnons comme inutiles; car notre conscience a besoin d’exercice et
d’aliments. Déjà nous avons dépouillé bien des contraintes assurément
nuisibles, mais qui du moins entretenaient l’activité de notre vie
intérieure. Nous ne sommes plus chastes, depuis que nous avons reconnu
que l’œuvre de la chair, maudite durant vingt siècles, est naturelle et
légitime. Nous ne sortons plus à la recherche de la résignation, de la
mortification, du sacrifice, nous ne sommes plus humbles de cœur ni
pauvres d’esprit. Tout cela est fort légitime, attendu que ces vertus
dépendaient d’une religion qui se retire; mais il n’est pas bon que la
place reste vide. Notre idéal ne demande plus à créer des ascètes, des
vierges, des martyrs; mais bien qu’elle prenne une autre route, la force
spirituelle qui animait ceux-ci doit demeurer intacte et reste
nécessaire à l’homme qui veut aller plus loin que la simple justice.
C’est par delà cette simple justice que commence la morale de ceux qui
espèrent en l’avenir. C’est dans cette partie peut-être féerique mais
non pas chimérique de notre conscience que nous devons nous acclimater
et nous complaire. Il est encore raisonnable de nous persuader qu’en le
faisant nous ne sommes pas dupes.