XX

Pour revenir à l’idée centrale de tout ceci, et pour la résumer,

reconnaissons qu’il est nécessaire de maintenir l’équilibre entre ce que

nous avons appelé le bon sens et les autres facultés et sentiments de

notre vie. Au rebours de ce que nous faisions autrefois, nous sommes

aujourd’hui trop enclins à rompre cet équilibre en faveur du bon sens.

Certes, le bon sens a le droit de contrôler plus strictement que jamais

tout ce qui dépasse la conclusion pratique de son raisonnement, tout ce

que lui apportent d’autres forces; mais il ne peut empêcher celles-ci

d’agir que lorsqu’il a acquis la certitude qu’elles se trompent; et il

se doit à lui-même, au respect de ses propres lois, d’être de plus en

plus circonspect dans l’affirmation de cette certitude. Or, s’il peut

avoir acquis la conviction que ces forces ont commis une erreur en

attribuant à une volonté, à des ordres divins et précis, la plupart des

phénomènes qui se manifestent en elles, s’il a le devoir de redresser

les erreurs accessoires qui découlent de cette erreur initiale, en

éliminant, par exemple, de notre idéal moral une foule de vertus

stériles et dangereuses, il ne saurait nier que les mêmes phénomènes

subsistent, soit qu’ils viennent d’un instinct supérieur, de la vie de

l’espèce, infiniment plus puissante en nous que la vie de l’individu, ou

de toute autre source inintelligible. En tout cas, il ne saurait les

traiter de chimères, car, à ce compte, nous pourrions nous demander si

ce juge suprême, débordé et contredit de tous côtés par le génie de la

nature et les inconcevables lois de l’univers, n’est pas plus chimérique

que les chimères qu’il aspire à anéantir.

L'intelligence des fleurs · 第 58 / 118 题