Pour revenir à l’idée centrale de tout ceci, et pour la résumer,
reconnaissons qu’il est nécessaire de maintenir l’équilibre entre ce que
nous avons appelé le bon sens et les autres facultés et sentiments de
notre vie. Au rebours de ce que nous faisions autrefois, nous sommes
aujourd’hui trop enclins à rompre cet équilibre en faveur du bon sens.
Certes, le bon sens a le droit de contrôler plus strictement que jamais
tout ce qui dépasse la conclusion pratique de son raisonnement, tout ce
que lui apportent d’autres forces; mais il ne peut empêcher celles-ci
d’agir que lorsqu’il a acquis la certitude qu’elles se trompent; et il
se doit à lui-même, au respect de ses propres lois, d’être de plus en
plus circonspect dans l’affirmation de cette certitude. Or, s’il peut
avoir acquis la conviction que ces forces ont commis une erreur en
attribuant à une volonté, à des ordres divins et précis, la plupart des
phénomènes qui se manifestent en elles, s’il a le devoir de redresser
les erreurs accessoires qui découlent de cette erreur initiale, en
éliminant, par exemple, de notre idéal moral une foule de vertus
stériles et dangereuses, il ne saurait nier que les mêmes phénomènes
subsistent, soit qu’ils viennent d’un instinct supérieur, de la vie de
l’espèce, infiniment plus puissante en nous que la vie de l’individu, ou
de toute autre source inintelligible. En tout cas, il ne saurait les
traiter de chimères, car, à ce compte, nous pourrions nous demander si
ce juge suprême, débordé et contredit de tous côtés par le génie de la
nature et les inconcevables lois de l’univers, n’est pas plus chimérique
que les chimères qu’il aspire à anéantir.