Du reste, si quelques pensées générales parviennent à émerger du chaos
de demi-découvertes, de demi-vérités qui hallucinent l’esprit de l’homme
moderne, l’une de ces pensées n’affirme-t-elle pas que la nature a mis
en chaque espèce d’êtres vivants tous les instincts nécessaires à
l’accomplissement de ses destinées? Et de tout temps, n’a-t-elle pas mis
en nous un idéal moral qui, chez le sauvage le plus primitif, comme chez
le civilisé le plus raffiné, garde, sur les conclusions du bon sens, une
avance proportionnelle sensiblement égale? Le sauvage, de même que le
civilisé dans une sphère plus élevée, n’est-il pas d’ordinaire
infiniment plus généreux, plus loyal, plus fidèle à sa parole que ne le
conseillent l’intérêt et l’expérience de sa misérable vie? N’est-ce pas
grâce à cet idéal instinctif que nous vivons dans un milieu où, malgré
la prépondérance pratique du mal, qu’excusent les dures nécessités de
l’existence, l’idée du bien et du juste règne de plus en plus
souverainement, où la conscience publique qui est la forme sensible et
générale de cette idée, devient de plus en plus puissante et sûre
d’elle-même? N’est-ce pas grâce au même idéal que la morale d’une foule
(au théâtre, par exemple) est infiniment supérieure à la morale des
unités qui la composent?